Baudouin Mouanda
Objectif Congo

Par Emmanuelle Pontié - Publié en
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SANDRA/CLASSPRO

39 ans à peine, et déjà vingt-cinq ans de carrière derrière lui. Ses images s’exposent dans les festivals du monde entier. Et avec elles, un regard à la fois poétique et sans concession sur les joies et les peines de son pays.
 
Il a promené son objectif sur les champs de guerre, mitraillé les folies vestimentaires des sapeurs, dénoncé l’absence de lumière pour les jeunes étudiants qui cherchent à se construire un avenir ou mis en scène la chasse aux éphémères et les désillusions des mariées qui rêvent d’ailleurs. Son regard original, talentueux, séduit les festivals du monde entier, de Bamako à Paris, en passant par des résidences à Libreville ou Rio de Janeiro. Celui qui a créé le collectif Génération Elili avec des amis en 2005, avance. Il a des projets, même s’ils risquent d’être retardés par la crise sanitaire, qu’il a traversée confiné à Brazzaville. Comme celui d’ouvrir un espace culturel géant à Makélékélé d’ici l’année prochaine. Et plus tard, pourquoi pas, de créer un festival sur les deux rives du fleuve Congo. Rencontre avec un artiste plein d’idées et d’ambitions. 
 
AM : Vous avez commencé à vous intéresser à la photographie dès l’âge de 13 ans. Comment cette passion vous est-elle venue ? 
Baudouin Mouanda : Comme pour de nombreux enfants de mon âge, ce n’était pas une époque joyeuse. Le Congo était en pleine guerre civile. Je n’allais pas à l’école et je ne voyais plus mes amis. Mon père, qui était professeur de physique-chimie, avait un appareil photo, un modèle Zenit 11 (une marque russe), qu’il sortait de sa cachette les jours de fête, ou lorsqu’il aidait ses élèves à apprendre le jeu de lumière ou le rôle des lentilles dans un appareil. Moi qui n’avais pas leur âge, j’observais timidement depuis la porte les cours que dispensait mon père à domicile. J’ai ainsi appris que l’on pouvait brûler des feuilles avec une loupe en plein soleil. C’était mon premier contact avec la photo. Mon père avait remarqué mon intérêt et m’a fait une proposition : si je réussissais mon examen d’entrée au collège, j’aurais un cadeau. Je savais que ce serait l’appareil tant convoité. Alors, j’ai travaillé très dur pour obtenir mon certificat, après deux ans sans aller à l’école. Et je l’ai eu. Ses conseils m’ont guidé ensuite, sur les diaphragmes, les ouvertures petites ou grandes, les lumières, etc. 
 
Vous portez un regard original sur votre pays, sa société, autour de sujets divers, comme les séquelles de la guerre, le manque d’accès à l’électricité, mais aussi des thèmes plus décalés, comme les sapeurs ou les rêves de mariées. Comment définiriez-vous votre style ? 
J’ai suivi une formation en photojournalisme au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes, à Paris, et à l’École supérieure des arts Le 75, à Bruxelles, en 2007. J’avais bénéficié de la bourse d’Égide par l’ambassade de France au Congo, après mes études de droit à Brazzaville. Ces deux cursus m’ont permis d’acquérir des regards différents. Capturer l’actualité sur le vif, tout en montrant les séquelles, comme celles de la guerre. C’est le devoir du photographe de dire « J’en ai assez » à travers l’objectif. J’ai aussi pu traiter de sujets plus décalés, où je partage mon opinion sur des thèmes de société. Dans la série « Rêve », je ne veux pas dire que les mariages d’amour n’existent pas, mais plutôt qu’ils sont souvent synonymes de voyage, d’évasion. Beaucoup de personnes se marient parce qu’elles veulent quitter un pays pour un autre. D’autres pour fuir la solitude ou ne pas subir le jugement des autres, qui stigmatisent le célibat. Dans cette série où une robe de mariée passe d’un corps à un autre, d’un rêve à un autre, d’une poubelle à une autre, je veux juste montrer une forme de désillusion, d’hypocrisie. En faisant poser mes sujets dans des lieux inappropriés, comme une décharge, je veux montrer une forme de désordre psychologique qui mène au divorce. On retrouve la même chose avec nos frères africains, qui créent un divorce avec leur pays d’origine parce qu’ils manquent d’électricité. Ils veulent migrer dans les « villes lumière », où ils espèrent trouver un emploi. Et ils ont beaucoup de mal à rentrer ensuite au Congo pour développer leur pays, une fois leur formation terminée. Pour ne pas désespérer, les Congolais ont inventé le mouvement de la Sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes), et apportent le sourire et l’espoir, à travers les couleurs de leurs vêtements, leur créativité, leur excentricité. Même s’il s’agit d’un espoir évidemment « dérisoire »… Alors, je ne sais pas trop comment définir mon style, à la fois documentaire et contemporain, mais j’ai un regard. Personnel.
 
Avez-vous des modèles, des gens qui vous inspirent ? 
Je ne pense pas pouvoir citer une personne qui m’inspire, sauf des monuments comme Henri Cartier-Bresson ou Robert Doisneau… Mais il existe aujourd’hui de nombreux artistes très talentueux. Et je les suis sur Internet avec beaucoup d’intérêt. 
 
Que pensez-vous du statut du photographe en Afrique ? 
A-t-il évolué ? 
Sur le continent, nous sommes toujours sur le banc de touche ! Malgré les Rencontres de la photographie africaine, à Bamako, et d’autres festivals qui mobilisent du monde, beaucoup d’Africains ne considèrent pas qu’il s’agit d’une profession qui permet de gagner sa vie. Moi, par exemple, j’ai eu du mal à convaincre mes parents que je voulais faire de ma passion un métier. Ils voulaient que je sois juriste… Aujourd’hui, grâce au numérique, au Web, les choses ont commencé à changer. Mais il reste encore beaucoup à faire.
 
Vous ne vous revendiquez pas photographe engagé ou militant. Mais quel regard portez-vous sur le Congo d’aujourd’hui et le continent ? 
Je fais de la photo depuis plus de vingt-cinq ans, je laisse donc les gens juger le côté militant de mon travail et de mon regard sur la société. Je vis au Congo-Brazzaville, où le pétrole coule à flots, où nos terres sont fertiles, où nous sommes bien mieux lotis que dans d’autres pays en matière de ressources et de richesses diversifiées. En cinq ans, on peut planter un arbre et obtenir des fruits. Pourtant, la manne pétrolière continue à obnubiler notre économie et endormir le pays. Et depuis trentecinq ans, on ne parle que de pauvreté et de dette ingérable… Nous devrions arrêter de miser sur le pétrole, qui profite à une minorité, et donner leur chance à d’autres secteurs, comme l’agriculture. Au moins, la population aura à manger. On devrait aussi faciliter la vie des jeunes entrepreneurs en les soutenant massivement, en supprimant toutes ces taxes. Cela pourrait entraîner le retour de nombreux compatriotes qui hésitent à rentrer au pays. Le Congo ne doit pas avoir honte de copier d’autres États, de réaliser ce qui a marché ailleurs, pour que l’on avance. 
 
Comment avez-vous vécu l’épidémie de Covid-19 et le confinement ? 
On ne s’attendait pas à une telle crise sanitaire pouvant entraîner autant de morts en si peu de temps. En Afrique, on ne doit pas encore crier victoire par rapport aux prévisions catastrophiques que l’Organisation mondiale de la santé avait lancées il y a quelques semaines sur la propagation du virus. Le nombre de cas évolue chaque jour, et il faut rester prudent. On a observé le départ en masse des expatriés, qui craignent que la situation devienne ingérable. Économiquement, cette crise n’a épargné personne, et la situation devient de plus en plus compliquée pour beaucoup de gens, comme les artistes ou ceux qui évoluent dans l’informel et se nourrissent au jour le jour. La fermeture des frontières a aussi de nombreux effets collatéraux, même si elle est justifiée. Aujourd’hui, ceux qui nous gouvernent doivent en tirer les leçons, équiper nos médecins, mieux accompagner la recherche. Il y a quelques années, le gouvernement avait lancé le projet de centres hospitaliers à construire dans différentes régions, dans le cadre de la municipalisation accélérée. Jusqu’à ce jour, nous attendons encore… Dommage, car aujourd’hui, nous en aurions bien besoin ! Heureusement, la population prend la crise au sérieux en s’appliquant à respecter les règles barrières, le port du masque, etc. C’est une nouvelle vie à laquelle nous devons nous habituer, tant que le virus circulera. 
 
Vous êtes en train de construire un espace culturel au Congo. Parlez-nous de ce projet. 
Il y a trois ans, j’ai décidé de lancer le projet ClassPro à Brazzaville, un espace dédié à la valorisation des arts visuels. Il permettra aux élèves de découvrir le pays, ses richesses, sa diversité culturelle, à travers des expositions, une bibliothèque, une mini-salle polyvalente pour le théâtre et le cinéma. Le chantier était assez avancé, mais il est aujourd’hui au point mort, à cause des effets de la crise sanitaire. Je suis ouvert à toute proposition d’une personne de bonne volonté qui voudrait nous aider à soutenir et accompagner l’aboutissement de ce projet, pour le bien du Congo. 
 
Avez-vous d’autres projets à venir ? 
Toutes les activités culturelles auxquelles je suis invité en France ont été décalées, comme la 3e édition du salon de photographie de Strasbourg, le festival photographique L’Œil urbain de Corbeil-Essonnes (en banlieue parisienne), qui aura lieu début octobre, ou l’événement Planche(s) Contact à Deauville, qui se déroulera finalement du 17 octobre au 3 janvier, et où j’ai été convié pour une résidence de trois semaines. En attendant, j’en profite pour travailler sur un nouveau projet, « Le Ciel de saison », qui est né des intempéries que connaît ces dernières années l’Afrique, à cause du changement climatique. 
 
Et un rêve pour demain ? 
Créer une école de photographie, ainsi qu’un grand festival réunissant les deux rives du fleuve. Il pourrait s’appeler Rencontres internationales de photographie du bassin du fleuve Congo, au vu de la proximité des capitales des deux Congos, les plus rapprochées du monde. L’événement rayonnera sur toute la région.