Brigi Rafini
« Fier de ce que nous avons accompli »

Par Cherif Ouazani - Publié en
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Nicolas Réméné/AFP

Il a battu des records de longévité. L’unique Premier ministre du président Issoufou durant ses deux mandats, réputé pour sa pondération, a mis en œuvre les programmes Renaissance. Il fait ici le bilan d’une décennie très active.

Natif d’Iférouane, d’ethnie touareg, cet énarque a été formé à l’École nationale d’administration (ENA) de Niamey, puis à celle de Paris (promotion Victor Schoelcher). Brigi Rafini, 67 ans, a été nommé Premier ministre par le président Issoufou Mahamadou le jour de son investiture à la magistrature suprême, le 7 avril 2011. Près d’une décennie plus tard, il est toujours en poste, battant ainsi le record de longévité d’un Premier ministre au Niger – que détenait l’actuel dirigeant de l’opposition, Hama Amadou, chef du gouvernement de Mamadou Tandja durant sept ans. Premier collaborateur du président, cet homme politique réputé pour sa pondération et sa sagesse est celui qui a mis en musique la partition d’Issoufou, ses programmes de Renaissance I et II et son plan quinquennal de développement économique et social. Confidences au moment du bilan.

AM : À mi-parcours de son exécution, le Plan de développement économique et social (PDES 2017-2021) avait engrangé 12 milliards de dollars sur les 23 milliards annoncés. Où en est-on aujourd’hui? 
Brigi Rafini: La table ronde sur le financement du PDES, organisée les 13 et 14 décembre 2017 à Paris, avait permis d’enregistrer des intentions d’investissement de 23 milliards de dollars, répartis comme suit: 12,7 milliards de dollars par des partenaires au développement et 10,3 milliards par le secteur privé. Au 31 août 2020, la situation établie par nos services fait ressortir un montant cumulé des financements mobilisés de l’ordre de 24 milliards de dollars, à raison de 9,5 milliards de dollars pour les partenaires institutionnels et 14,5 milliards de dollars pour le secteur privé. Le montant total des recettes internes mobilisées par les régies financières de 2017 à fin septembre 2020 s’élève à 3027,5 milliards de francs CFA, avec un montant annuel moyen de près de 800 milliards de francs CFA et un taux de progression annuelle moyen de 12,5 %. Les ressources internes sont essentiellement constituées de recettes fiscales (2763,3 milliards de francs CFA), qui ont progressé de 9,6 % depuis 2016.
 
La dynamique de développement engendrée par les programmes Renaissance I et II a sans doute souffert des effets de la pandémie de Covid-19. Avez-vous quantifié cet impact négatif? 
N’eût été l’impact néfaste de cette pandémie, le taux de croissance moyen sur la période 2011-2020 aurait dû être de 6,4 %. En effet, les dernières estimations hors Covid-19 le situaient en 2020 à 6,9 %. Du fait de la crise sanitaire, son taux s’établit, selon nos estimations, à 1,2 %. Ce recul s’explique essentiellement par le ralentissement des exportations, le retard dans la mise en œuvre des projets de grande envergure, le resserrement des conditions financières et les mesures barrières de lutte contre la pandémie. Les secteurs secondaire et tertiaire sont les plus affectés: ils devraient enregistrer des baisses de croissance respectives de 10,2 % et 7,1 %. Toutefois, nous notons avec satisfaction que, selon le Fonds monétaire international (FMI), le Niger fait partie des cinq pays africains qui affichent une résilience face à la crise qu’engendre le Covid19 sur l’économie mondiale.
 
Le Niger vient d’être admis comme pays de mise en œuvre de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), lors du conseil d’administration de cette dernière le 13 février 2020. Quelles dispositions avez-vous prises pour remplir les exigences prévues par la norme ITIE ? 
Le Niger avait adhéré en 2005 à l’ITIE. Il s’en était retiré à la suite d’une suspension décidée par son conseil d’administration, le 26 octobre 2017, à Manille, aux Philippines. À la suite d’une visite du secrétaire exécutif de l’ITIE, le malentendu a été dissipé. Lors d’une conférence sur la gouvernance du secteur extractif tenue en janvier 2019 à Niamey, j’ai annoncé la décision du gouvernement de reprendre sa place au sein de l’ITIE Internationale et de jouer, pleinement et en toute responsabilité – comme il l’a toujours fait, du reste – son rôle dans la gouvernance des industries extractives. Avant de soumettre sa candidature, le gouvernement a réformé le dispositif de mise en œuvre pour le rendre plus efficient. Toutes les instances de ce nouveau dispositif ont été mises en place de façon transparente et inclusive. La nouvelle équipe travaille d’arrache-pied pour produire le rapport 2019 au plus tard le 13 août 2021. 
 
De nombreuses réalisations ont été accomplies au cours des deux mandats du président Issoufou. Quelle est celle dont vous tirez le plus de fierté? 
Toutes les réalisations accomplies ces dix dernières années sont importantes pour le peuple nigérien et un motif de fierté pour le président Issoufou et ceux qui l’ont accompagné. La modernisation de notre capitale, celle des chefs-lieux de régions et nos villes, l’amélioration des conditions de vie de nos concitoyens, l’accès à l’eau potable dans les centres urbains et les villages, la mise à niveau et l’extension du réseau routier, le nouvel aéroport international de Niamey, le centre national de lutte contre le cancer, les hôpitaux de référence, les nouvelles universités publiques, le barrage hydroélectrique de Kandadji… Difficile d’énumérer tout ce qui a été accompli. Mais si je devais choisir un acquis, je citerais l’Initiative 3N («Les Nigériens nourrissent les Nigériens »), dont la mise en œuvre s’est traduite par d’importants investissements pour restaurer et protéger les bases productives, développer les ouvrages de mobilisation de l’eau et apporter le soutien aux producteurs agropastoraux. Près de 3000 milliards de francs CFA ont été consacrés à cette initiative. Les productions céréalières et irriguées se sont accrues en moyenne annuelle respectivement de 6 % et 24 % depuis 2011. Autre motif de satisfaction, la résilience de notre économie dans un contexte difficile caractérisé par les tensions sécuritaires, le changement climatique et les crises sanitaires. Grâce au dynamisme dans la création de richesses, le revenu par tête d’habitant et la consommation finale des ménages ont progressé respectivement de 56 % et 38 %. L’incidence de la pauvreté s’est également améliorée, en passant de 48,2 %, en 2011, à 40,3 %, en 2018. Les réformes entreprises dans le cadre de la promotion du secteur privé ont permis d’améliorer le climat des affaires. Le Niger a fait un bond dans le classement de la Banque mondiale Doing Business, passant de la 174e place, en 2011, à la 132e , en 2019, soit une progression de 42 rangs.
 
Nous avons évoqué l’impact de la pandémie du Covid-19 sur la dynamique de développement. Quel est celui de la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel sur l’économie nigérienne? 
Le secteur de la sécurité a bénéficié d’une moyenne d’allocations budgétaires annuelles de 16 %, un taux supérieur à la cible de 10 % prévue par le programme de Renaissance. Le contexte du Sahel est miné par l’activisme des groupes terroristes au Mali, au Nigeria ou dans le bassin du lac Tchad. Ce choc sécuritaire a fortement impacté les opérations de développement. Or, la condition du développement, c’est la sécurité et la protection de nos frontières. Énorme effort de l’État, les ressources consacrées à la sécurité auraient pu servir aux investissements productifs et aux secteurs sociaux.