avril 2020
portrait

Burna Boy, l’icône

Par Sophie Rosemont
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Superstar au Nigeria, mégalo assumé, c’est le chanteur africain le plus célèbre au monde. Et si derrière le sale gosse se cachait une personnalité plus politique qu’il n’y paraît ?
 
L’arrogance de Burna Boy est l’une des raisons pour lesquelles je veux coucher avec lui. » Ce tweet publié par une jeune femme il y a quelques semaines a fait parler de lui sur les réseaux sociaux et autres blogs, particulièrement à l’affût dès qu’il s’agit de Burna Boy. D’autant qu’il y a de quoi faire, entre sa relation amoureuse avec la rappeuse britannique Stefflon Don et ses déclarations volontiers mégalomaniaques. Il a beau pratiquer l’afrobeat avec dextérité, le musicien de 28 ans se comporte avec autant d’insolence qu’un rappeur américain époque gangsta funk. En 2019, il n’a pas hésité à attaquer les organisateurs du festival de Coachella, où il était programmé, leur reprochant de ne pas le mettre assez en avant : « Je n’aime pas la façon dont mon nom est écrit si petit sur votre affiche. Je suis un géant africain, et je ne serai pas réduit à la petite taille de cette écriture. » Et il peut se le permettre.
 
Trente ans après Fela Kuti, il s’est produit à l’illustre Apollo Theater, à New York, en avril dernier. La même année, il a été couronné d’un Best International Act aux BET Awards. D’après Apple, ses morceaux ont été streamés plus de 100 millions de fois. Et lorsqu’il repart bredouille des Grammy Awards, au profit d’Angélique Kidjo, non seulement cette dernière a un mot pour lui, mais Naomi Campbell renchérit en rappelant son talent.Né à Port Harcourt, au Nigeria, Damini Ogulu a été à bonne école. Son grand-père, Benson Idonije, était critique musical, animateur radio, ainsi que le premier manager de Fela Kuti. De quoi grandir avec du bon son à la maison, entre dub, new jack swing, soul et dancehall…
 
Si le père est chef d’entreprise et la mère traductrice, tous deux ont de grandes ambitions pour leur garçon qui, à 7 ans, apprend le piano. Durant ses années de lycée à Lagos, il écoute en boucle le rap américain de DMX et Naughty by Nature et crée ses propres rythmes sur le logiciel de production de musique FruityLoops. Sa sœur, Nissi, chante déjà sur sa guitare… Quant à Mama Burna, comme on la surnomme aujourd’hui, elle organise des colonies de vacances à Biarritz, dans lesquelles elle envoie également son fils. Le grand air de l’Atlantique, l’ ambiance chill et enfumée des surfeurs… Cela plaît beaucoup à Damini. Majeur, il part faire ses études à Londres. Logé dans le quartier de Brixton, il absorbe le cosmopolitisme effervescent de la capitale anglaise, l’énergie de la scène électro, la radicalité du rock, la fièvre des musiques héritées de l’immigration jamaïcaine. À son retour au Nigeria, il est convaincu d’une seule chose : il doit faire briller la culture naija dans le monde entier. Avec une poignée de mixtapes, il façonne un style qu’il appelle « afrofusion », mixture vitaminée de reggae, R’n’B et dancehall sur des rythmiques afrobeat. Son nom de scène ? Burna Boy, déclinaison de « oluwa burna », « fils de Dieu » en yoruba. La pop culture africaine tient son nouveau messie… dont la manageuse n’est autre que sa mère.
 
En 2013 paraît son premier album, L.I.F.E. En l’espace de seulement quelques heures s’en écoulent 40 000 exemplaires – un chiffre insensé en ces temps où l’industrie musicale peine à atteindre des disques d’or. Il y a dessus deux tubes indéniables (« Like to Party » et « Yawa Dey »), des collaborations bien vues (2face Idibia, Olamide ou encore Wizkid), ainsi que le parti pris de chanter majoritairement en yoruba et en pidgin, tout en ayant la volonté d’ouvrir grandes les portes de sa musique à l’interna tional. En 2015, Burna Boy fonde son propre label, Spaceship Entertainment, et publie un deuxième album, On A Spaceship, dont le titre n’est pas sans convoquer l’afrofuturisme d’un Sun Ra ou de Parliament. Pense-t-il, comme eux, que les Noirs pourraient non seulement venir de l’espace, mais devraient l’investir davantage afin d’échapper à la fatalité raciste de notre monde ? Pas impossible au vu de la force sociopolitique de certains de ses titres. Il souhaite néanmoins leur conférer un sens. Il évoque ainsi les stigmates de la colonisation, la précarité financière et sanitaire, la peur du chômage, les errements existentiels d’une jeunesse en constante recherche de modèles… Et s’il habite désormais à Londres, il revient régulièrement au Nigeria.
 
PRÉSERVER SON IDENTITÉ AFRICAINE
Avec Outside, en 2018, le musicien puise dans le hip-hop américain autant que dans les mélodies caribéennes. En témoigne l’un de ses plus gros hits, « Ye », où est samplé « Sorrow Tears and Blood » de Fela Kuti, devenu son maître à penser [voir encadré ci-après]. À l’instar de celui-ci, Damini veut préserver son identité africaine et la faire rayonner sur le territoire anglo-saxon. Ainsi, il s’offre un duo avec Lily Allen (« Heaven’s Gate ») et un autre avec Mabel, fille de Neneh Cherry (« Outside »). Carton plein. Après avoir été sollicité par Drake (« More Life ») ou DJ Snake (« No Option »), c’est au tour de Beyoncé de lui demander d’intervenir sur la bande originale du Roi Lion, avec le titre « Ja Ara E ». De quoi prendre la grosse tête et d’appeler son troisième album African Giant, paru à l’été 2019. Fort de plusieurs tubes (« Anybody », « On the Low », « Pull Up » ou encore « Gum Body », feat. Jorja Smith, la nouvelle sensation du R’n’B anglais…), l’opus résonne de cette afrofusion aussi contemporaine que traditionaliste. Le mélange des genres est passé à la moulinette pop, et Damini Ogulu est désormais une star pour de bon, suivi par des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, provoquant l’hystérie à chaque sortie, dépassé par les demandes en mariage et les yeux doux de la mode. Or, le conte de fées est trop beau pour être vrai.
 
On dit qu’il se croit tout permis. Sur scène, il balance un coup de pied à un spectateur lors d’un concert en Zambie, traite les Kenyans de paysans mal dégrossis et ne manque pas une occasion de rappeler son immense talent. Il s’octroie même le luxe de ne pas se déplacer pour la cérémonie des BET Awards. C’est sa mère qui se chargera du discours de remerciements, black power dans l’âme : « N’oubliez pas que tous les Noirs étaient africains avant de devenir quoi que ce soit d’autre. » On dit de lui qu’il n’arrive pas à la cheville de ses idoles, Fela ou Jimi Hendrix, qu’il abuse des joints d’herbe (« Tout le monde en fume », rétorque-t-il), on critique son look ultra bling et le prix exorbitant de ses bijoux, on est à l’affût de sa moindre faille sur scène. Mais l’intéressé semble insensible aux commérages : « Les personnes qui vous souhaitent le meilleur sont les mêmes qui espèrent et prient en secret pour que vous échouiez, afin qu’elles puissent se sentir mieux dans leur peau », écrit-il sur son compte Twitter en février dernier.
 

Mégalomanie ? Sans aucun doute, mais elle peut également cacher une réelle conviction. Déclarant son admiration pour le chanteur et activiste ougandais Bobi Wine, il n’hésite pas à dénoncer les violences subies par des Nigérians en Afrique du Sud. Et lors de son African Giant Tour, il introduit ses concerts par une vidéo pédagogique et engagée : on y voit des enfants avec un bandeau sur les yeux sur lequel sont inscrits les mots « corruption », « peur », « colonialisme », « tribalisme », « pauvreté » ou encore « religion ». Il y a quelques mois, il twittait : « Je représente une génération de créateurs africains qui commencent à être mondialement connus. Et non pas ceux qui n’ont pas de confiance en eux et ont une mentalité d’esclave. Rien de ce que j’affirme ne vient de mon ego ou d’un sens de l’entertainment, mais de ma vision de l’avenir de l’Afrique, et pas seulement de la musique africaine. » Burna Boy, président ? On prend les paris.


Une histoire d’héritage

Certains artistes pourraient être agacés par d’incessants rapprochements avec leurs pairs. Pas Burna Boy. L’homme connaît un grand succès grâce à un imparable sens de la mélodie et à une technique de citation très précise, qui donne l’impression d’une évidente continuité avec celles et ceux qui l’ont précédé. Parmi eux, la légende Fela Kuti, disparu en 1997. Comme tous les Nigérians, Burna Boy est un inconditionnel de ce grand nom de l’afrobeat, genre baroque issu d’un mélange de musique traditionnelle, de jazz, de funk, et de chant accompagné de percussions. L’artiste revendique non seulement l’influence musicale de Fela Kuti, mais cherche également à revivifier son message politique.

En témoigne sa réappropriation de « Sorrow Tears and Blood », morceau emblématique de Kuti. Celui-ci écrivit ce titre en février 1977, après l’incendie de sa maison, drame commandité par le pouvoir militaire en place. Au sein de son domicile de Lagos, Fela Kuti avait fondé la république de kalakuta (« vaurien », en yoruba), une communauté rebelle qu’il déclara indépendante vis-à-vis de l’État post-colonial, lequel était considéré comme corrompu et s’appropriait les richesses pétrolières au détriment d’un peuple en souffrance.

Véritable porte-voix de ce dernier, Fela Kuti condamnait le pouvoir en place. En 1976, il comparait les militaires à des morts-vivants, obéissant aveuglément aux ordres, dans « Zombie ». Porté par une popularité grandissante et des fans en mal de héros, Kuti s’imagine alors un destin national. Il crée un mouvement politique, achète une presse pour lancer son journal.

Sa campagne en vue de l’élection présidentielle de 1979 est lancée. Mais l’ambition du musicien est fauchée le 18 février 1977, lorsque les portes de la république de kalakuta sont enfoncées, ses hommes molestés, ses femmes agressées – dont sa propre mère. Le 2 août 1997, Fela Kuti meurt du sida. L’adoration que lui vouent alors les Nigérians contraint les autorités à lui organiser des obsèques nationales.

L’ombre du grand Fela Kuti plane donc sur l’œuvre de Burna Boy. Celui-ci a voulu recréer la tristesse et le désespoir de son mentor dans « More Life ». and Blood ». Et c’est la même mécanique dans « Collateral Damage ». Le systématisme de ses emprunts a d’ailleurs conduit certains instagrameurs et youtubeurs à recenser ces références sur des comptes dédiés. Parfois critiqué pour son manque de création sur ses propres morceaux, Burna Boy s’en moque. Car son répertoire est aussi nourri de textes très engagés qui condamnent le manque d’eau, d’électricité, de nourriture, mais également la répression policière pour « ceux qui parlent trop », ou le désenchantement de la jeunesse, comme dans le titre « Ye ». Au souci de laisser une trace musicale particulière, il préfère perpétuer une certaine idée d’un activisme nigérian, dont il s’est fait le principal héritier. ■ Anne-Cécile Huprelle


 

 

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