février 2019
ÉDITO

Côte d'ivoire :
LES VRAIS ENJEUX DE 2020

Par Zyad Limam
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Abidjan fin janvier. Cette ville a vraiment quelque chose de particulier. Elle se bouge, elle vibre, elle se construit. Abidjan est vivante, elle est dense avec un patchwork rare de cultures et d’origines qui s’entrechoquent. Comme souvent aussi dans ces cités émergentes, nouveaux points d’entrée de la globalisation, les grandes ambitions se percutent plus encore avec les réalités sociales brutales. La croissance profite souvent à « ceux qui avaient déjà » et les inégalités se marquent. L’opulence des beaux quartiers, des villas californiennes et des tours qui surplombent la lagune cohabitent plus ou moins tranquillement avec d’immenses villes dans la ville, des quartiers bondés et sans limites, comme Yopougon, Adjame, Treichville… où le métissage reste une valeur encore trop rare. Abidjan est comme ça, en suspens, puissante, survitaminée, insomniaque, créative, fragile.
Rendez-vous dans un grand hôtel. Ambiance de fourmilière « VIP » productive. Hommes et femmes d’affaires, visiteurs et Ivoiriens, personnalités et habitués des lieux se croisent, échangent dans les salons face à la lagune. Discussion avec un petit groupe d’investisseurs étrangers. Les questions sont nombreuses et révélatrices : 
  • On a très envie d’investir. De s’impliquer ici. C’est un pays dynamique, porteur ! Mais quid de la stabilité politique du pays ? Peut-on réellement se projeter au-delà de l’élection présidentielle de 2020 ? 
  • Et surtout, le président Ouattara sera-t-il candidat ? 
  • Et ces fameuses classes moyennes ? Elles existent vraiment ? Elles sont solvables ? 
  • Et la zone UEMOA ? Est-ce vraiment un espace commercial ouvert, opérationnel ?
  • Et le franc CFA, a-t-on un risque de dévaluation ? Un journaliste de la place vient agrandir le cercle. Et on évoque l’événement politique majeur du lendemain.
Samedi 26 janvier, milieu de journée, stade Félix-Houphouët-Boigny, une enceinte bizarrement construite au coeur du Plateau, le quartier central, enchâssée dans des rues souvent saturées par les embouteillages. Des dizaines de milliers de militants motivés sont venus pour la clôture du 1er congrès du RHDP, le parti unifié voulu par le président Alassane Dramane Ouattara. Le président de la République est en grande forme, le discours est offensif, mobilisateur. Un grand parti est en train de naître, avec, au moins, la volonté de rompre avec les clivages habituels, les frontières ethnico-culturelles. De bouger les lignes, d’écrire un roman national différent. C’est séduisant. Pour Alassane Ouattara, c’est aussi une manière de boucler un cycle, de marquer une étape historique. De sortir finalement des années Houphouët, de ne garder que les idées-forces du mythe, la paix et l’unité. Et d’incarner le passage vers l’avenir. Évidemment, la politique de tous les jours est là, essentielle. Le RHDP a forcé les uns et les autres à se positionner. Entrer dans le parti unifié, c’était accepter de renoncer aux anciennes identités politiques, un obstacle insurmontable pour certains. La montée vers le congrès aura donné lieu à des moments épiques, aux vertiges du choix, aux durcissements des positions pour rallier. Ou pour éviter l’hémorragie des troupes… Entrer dans le parti unifié, c’était aussi accepter l’autorité naturelle d’Alassane Ouattara, sa prééminence sur le processus qui mènera à l’élection présidentielle de 2020.
En tous les cas, la campagne est déjà lancée. Donc, modeste état des lieux au moment où ces lignes sont écrites. Un, le RHDP est arrivé sur les fonts baptismaux. La formation est en place. Elle va s’organiser, monter en puissance au fil des mois. L’entourage du président est uni, on a beau chercher les différences ou les concurrences entre les lieutenants, rien, nada… Reste LA grande question, celle du candidat à l’élection présidentielle de 2020. ADO, maître du temps politique, laisse planer le suspens, y compris sur sa possible candidature, pour mieux maîtriser le processus. Et finalement, il n’y a que cela qui intéresse la haute société politique, les chancelleries, les partenaires internationaux. Guillaume Soro, absent notable au congrès, a fini par sortir des ambiguïtés. D’une manière ou d’une autre, son départ est programmé. Le président de l’Assemblée, ex-dauphin constitutionnel, heurté de plein fouet par la Constitution de 2017, ne cache pas ses objectifs. Il veut s’émanciper. L’enfant de Ferke est capable de vérités successives, de « switcher » d’une alliance à une autre. Son ambition est réelle. L’homme est habile sur les réseaux sociaux, mais serait-il aussi fort dans les urnes ?
Autre point notable, l’alliance qui a gouverné le pays a cessé d’exister avec le refus d’Henri Konan Bédié de rejoindre le RHDP en août dernier Le gros des troupes du PDCI a tenu. Mais certaines personnalités majeures, des proches du président Ouattara, ont rejoint le parti unifié, sous l’étiquette PDCI, Renaissance (ah ! le choix du mot…). Le parti se divise. Henri Konan Bédié lui-même a basculé en quelques semaines d’une posture olympienne et des hauteurs du sommet de l’État à l’attitude de l’opposant en mode street fight, multipliant les phrases assassines. Sans que n’émerge un discours politique alternatif autre que « c’est notre tour ». Le résident de Daoukro a certes bon pied, bon oeil, mais il n’est tout de même plus tout jeune et la violence du propos est surprenante pour celui qui finalement a participé à toute la période ADO (et dont le troisième pont de la ville porte le nom). Enfin, et comme quoi l’histoire en marche sait ménager les surprises, voici le retour imprévu de Laurent Gbagbo, le détenu de La Haye, acquitté par une CPI visiblement dysfonctionnelle. Les partisans de « Laurent » se voient déjà au palais du Plateau. Bel espoir, mais la formation de l’ancien chef de l’État, le FPI, n’est plus que l’ombre d’elle-même, divisée, fauchée, désunie. Et « Laurent » reste un personnage bien trop clivant pour le pays, marqué par ses actes politiques. Et rien ne prouve qu’il pourra rentrer de sitôt à Abidjan…
Toutes ces oppositions en (re)formation cherchent à se séduire, à présenter un front uni pour aller à la bataille contre le RHDP. Tous ceux qui ont suivi l’histoire du pays depuis vingt-cinq ans connaissent pourtant l’ampleur ÉDITO des contentieux, des trahisons et des haines recuites entre ces personnages en quête de retour. Et puis franchement, même avec l’usure normale du pouvoir, la cohésion, l’organisation, le projet économique, social, sont du côté d’Alassane Ouattara et de ses partisans, remobilisés d’ailleurs par la perspective, même lointaine, du retour de « l’ivoirité » si tragique.
Dîner dans l’un des maquis historiques et chics de « Babi » (petit nom de la capitale économique, mélange certainement d’Abidjan et de Babylone). Ambiance décontractée. Les convives sont à l’image de cette nouvelle bourgeoisie, de ces nouvelles élites nées des années Ouattara, de la croissance soutenue depuis une décennie. La rupture des équilibres politiques installés depuis près de dix ans déstabilise une société qui avait trouvé ses repères. Surtout, le ton, la dureté du discours, les invectives personnelles, le raidissement des acteurs réveillent de mauvais souvenirs. L’anxiété est palpable. La mémoire des drames des années 2000, de la crise électorale de 2010 est encore vive. Un décalage s’installe. Pour ces nouveaux Ivoiriens, les liens forts avec la culture et l’origine comptent, mais on sent aussi que le métissage fait son oeuvre. Ils et elles sont là, soucieux d’unité, pas pour la gloire, mais parce que c’est le seul chemin praticable, possible. Ce qu’ils veulent, c’est une réconciliation durable et opérationnelle. Pas l’affrontement électoral. Ce qu’ils veulent, ce sont des opportunités, de l’éducation, de la santé, du travail, de la gouvernance. Des projets, des programmes. Dépasser la politique des « quatre points cardinaux », des bataillons de votants du « nord », du « sud », de « l’est », de « l’ouest ». Et puis, il y a aussi cette autre Côte d’Ivoire, celle hors les murs d’Abidjan, celle si loin d’Assinie et de ses plages de rêve, cette Côte d’Ivoire qui n’est pas encore entrée dans l’émergence et qui a besoin d’un État structuré, efficace, d’un pouvoir politique conscient des défis de la pauvreté et du monde rural. Là aussi, beaucoup a été fait depuis dix ans. Mais le chantier est encore immense. Les énergies doivent être là, dans le développement pour tous. C’est aussi l’enjeu de 2020.
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