août 2019

CAN 2019 : que le spectacle commence

Par Zyad Limam
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La grande compétition africaine de football démarre le 21 juin. En Égypte, désignée au pied levé il y a six mois, un pays de 100 millions d’habitants sous haute surveillance. Et dans un format entièrement renouvelé, à 24 équipes et « en été ». Une grande affaire sportive, commerciale et politique ! Conclusion de l’épopée au Caire le 19 juillet prochain.

Bienvenue en Égypte pour cette 32e Coupe d’Afrique des nations (CAN) de l’histoire ! Une affaire qui se porte bien finalement, car ce tournoi n’a jamais connu d’interruption, et a dépassé l’âge de 60 ans, malgré les obstacles et les difficultés africaines. La première CAN a eu lieu en février 1957 à Khartoum, au Soudan, et réunissait les quatre États fondateurs de la Confédération africaine de football (CAF) : le Soudan, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud (avant que celle-ci ne soit exclue pour son refus de présenter une équipe multiraciale, ce qui envoya directement l’Éthiopie en finale, où elle fut ensuite battue 4-0 par l’Égypte). Et pour ce 61e anniversaire, la CAF a décidé de faire autrement, de voir plus grand, de passer un cap. Avec ce rendez-vous égyptien (les Pharaons ont remporté sept fois le trophée, et détiennent le record devant le Cameroun, cinq fois vainqueur), voici donc une CAN new look. Elle se tient toujours tous les deux ans (alors que le championnat d’Europe a lieu tous les quatre ans et que la Copa America vit sur un rythme qui évolue en permanence : annuel, tous les deux, trois ou quatre ans). Mais cette fois-ci, on joue en « été » (quelles que soient la latitude et la chaleur) pour tenir compte des préoccupations calendaires des grands clubs européens, principaux employeurs des stars africaines. Et surtout, voici la première édition à 24 équipes, au lieu de 16. L’idée, selon les défenseurs de ce format, c’est d’associer un plus grand nombre de pays à l’événement, en particulier des petites formations, et de renforcer l’audience continentale. L’affaire, néanmoins, impose un lourd cahier des charges pour les nations candidates à l’organisation d’une CAN. On le sait, cette édition est devenue égyptienne au pied levé après le retrait du Cameroun, fin 2018. Tout le futur calendrier de la compétition reste d’ailleurs en suspens. Il faut six stades (plus les terrains d’entraînement), des routes, des hôtels, des moyens de communication, de transport, un appareil de sécurité, bref, un investissement majeur qui n’est plus forcément à la portée financière et humaine de la plupart des États du continent. Un investissement pas  nécessairement populaire non plus auprès des opinions publiques, qui demandent plus d’infrastructures sociales, de projets liés au développement, à la lutte contre la pauvreté. Après la CAN, les stades sont souvent vides… 

Pourtant, du côté de la « business-élite » qui gère ces projets de compétition (les équipes de la CAF, les  entreprises de 
commercialisation, les sponsors, les diffuseurs TV, etc.), on ne se montre pas trop inquiets. Les sponsors, eux, ont largement approuvé cette nouvelle formule, comme le montre le contrat passé par Total qui fait du géant pétrolier le « sponsor titre » de l’événement. Les droits TV augmentent. Le tournoi est un bon spectacle. Et une bonne affaire qui génère de « fortes tensions » entre la CAF et le groupe Lagardère, signataire d’un contrat béton, conclu durant la mandature d’Issa Hayatou et portant sur la commercialisation des droits marketing et médias pour la période 2017-2028. La Coupe d’Afrique est un remarquable outil marketing pour toucher ces Africains, jeunes, de la nouvelle classe moyenne, petite ou grande. Et question organisation, les choses ne sont pas si compliquées pour cet insider du système : « Il y a six ou huit pays du continent qui sont capables d’organiser cette CAN nouveau format. Avec une cadence biennale, nous avons un cycle de douze à seize ans devant nous… »
 
LA SÉCURITÉ, UNE EXIGENCE ABSOLUE
Au-delà de la logistique et des questions de gros sous, l’édition égyptienne est marquée par le problème de la sécurité, préoccupation majeure pour les autorités, les organisateurs et les participants. C’est la première fois que l’Égypte héberge une grande compétition internationale depuis la révolution de 2011. L’ambiance du pays est tendue. À la  répression accrue des partisans de l’ex-président Morsi et des Frères musulmans s’est ajoutée une mise au pas générale du pays, l’interdiction de toute expression contraire à celle prônée par le pouvoir du maréchal Sissi. L’objectif est la  stabilité et la croissance  économique, tout le reste est secondaire. La lutte contre l’opposition islamiste, les positions géostratégiques du pays (en particulier l’alliance avec l’Arabie saoudite et les Émirats) ont accentué la violence et la menace terroriste. Le Sinaï est une zone particulièrement visée. La minorité copte est une cible, tout comme les touristes. Le risque est permanent. La liste des attaques depuis 2015 est tragique, impressionnante. Et depuis, l’Égypte vit sous le régime de l’État d’urgence. Au moment où elle s’apprête à accueillir une grande compétition sportive, la majeure partie de son territoire est classée en zone rouge par les sites occidentaux officiels de conseils aux voyageurs. 
 
Cette angoisse sécuritaire révèle aussi des tourments internes. En Égypte, le football est facteur de violences : entre supporters, aficionados, ultras de chaque club. Depuis la destitution par l’armée du président islamiste Mohamed Morsi en 2013, les rassemblements populaires de grande ampleur sont devenus rarement autorisés, en particulier autour des stades de football. En février 2012, au moins 74 personnes sont mortes, et un millier ont été blessées, dans des heurts au stade de Port-Saïd après une rencontre entre le club cairote d’Al-Ahly et l’équipe locale d’Al-Masry. Un scénario tragique, dans lequel les forces de l’ordre ne sont pas exemptes de responsabilités. Et qui avait conduit à l’interdiction pure et simple des matchs du championnat au public… La mesure a été depuis assouplie, mais pas dans tous les stades. Dans ce contexte très volatil, il faudra surveiller comme le lait sur le feu la passion des supporters égyptiens pour leur équipe nationale. Des fans en mal de fête, de défouloir, en mal de gloire nationale aussi, totalement persuadés que leur équipe sera championne d’Afrique… Le choix des villes retenues pour le déroulement de la CAN (Le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, Suez et Ismaïlia) reflète l’ensemble de ces préoccupations. Ces sites se trouvent dans un secteur géographique rapproché, afin de limiter les déplacements et de faciliter la logistique et le contrôle.
 
OUVRIR UNE BRÈCHE
Dans cette ambiance de nation sous surveillance, et où une défaite du onze des Pharaons serait vécue comme une tragédie nationale, le défi égyptien prend une tournure particulière. La CAN reste, normalement, une fête. Un moment populaire. Il faudra assurer la sécurité de l’événement, tout en respectant cet aspect festif, panafricain, en limitant les intrusions d’un appareil sécuritaire habitué à être obéi au doigt et à l’œil. L’Égypte devra afficher un autre visage que celui d’une machine de contrôle massif bien huilée. Elle devra montrer une capacité d’organisation et d’accueil sincère, qui dépasse les enjeux  diplomatiques vis-à-vis de l’Afrique,  devenue l’un des champs de son ambition géostratégique. Des milliers de visiteurs, d’officiels, de personnalités, africaines et non africaines, de journalistes seront là, pour découvrir ou redécouvrir le pays des pharaons. En matière de communication et de visibilité, les enjeux sont immenses pour la nation et pour le maréchal Sissi. Comme le souligne avec une pointe d’humour, un officiel africain : « On espère qu’ils auront pris exemple sur Poutine et la Russie. La Coupe du monde en 2018 a finalement été, contre toute attente, un grand moment de décontraction et de bonne humeur. On y a vu un autre visage de la  Russie… » « Un pays ne change pas, ajoute un confrère égyptien, parce qu’il organise un grand événement sportif. Mais cela permet d’ouvrir une brèche dans le statu quo, de voir les choses autrement. »
 
Justement, on souhaite que cette CAN soit une réussite, une respiration, un moment d’échange pour l’Égypte et pour l’Afrique. On souhaite aussi, au-delà des questions de politique,  de sécurité, d’argent, qu’elle soit sportivement à la hauteur. Qu’il y ait du spectacle, du jeu, de l’émotion, un beau vainqueur. Qu’elle marque une élévation du niveau, une progression  nette du football continental. Son entrée véritable dans la cour des grands. La dernière Coupe d’Afrique des nations (au Gabon, pays qui avait remplacé à la dernière minute une Libye  en pleine guerre civile) n’aura pas laissé un souvenir impérissable. En 2018, durant la Coupe du monde en Russie, l’Afrique n’a pas passé le premier tour, seule Confédération à voir  toutes ses équipes éliminées dès la phase de poules. Un revers historique. Il faut remonter au Mondial espagnol, en 1982, pour retrouver une telle contre- performance globale. Et on  est loin des moments d’anthologie, comme les qualifications pour les quarts de finale du Cameroun en 1990 et du Sénégal en 2002, ou de la performance du Ghana en 2010, passé  alors à un cheveu d’une demi-finale. Les tendances sont là : des équipes africaines insuffisamment préparées physiquement et mentalement, tactiquement et techniquement  timorées.  Les grands pays hôtes, les sponsors, la fréquence et la taille de l’événement ne font pas tout. Dans le football, il y a football. Et si la CAN veut prospérer, il faut que le foot  africain progresse. Que les téléspectateurs soient satisfaits, en Afrique comme dans le reste du monde. Mieux, qu’ils soient épatés. L’objectif finalement, comme dans d’autres  domaines de l’Afrique contemporaine, reste de travailler à une véritable émergence. D’œuvrer sur le fond, pour que les Coupes d’Afrique des nations se rapprochent du niveau des  grandes compétitions internationales, tant sur le plan de la qualité de l’organisation que sur celui du jeu. Voilà. Et maintenant, que le spectacle commence ! Et que le meilleur gagne !  Vraiment. On compte sur les arbitres… 
 
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