avril 2019

David Diop : « il ne faut pas idéaliser l'humain »

Par Astrid Krivian
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Son roman Frère d’âme raconte la Première Guerre mondiale sous un angle particulier. Il plonge dans l’esprit d’un jeune tirailleur, qui bascule dans la folie. 

En novembre 2018, la France commémorait le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale et inaugurait à Reims un monument dédié aux combattants africains. Au même moment, David Diop recevait le prestigieux prix Goncourt des lycéens pour son roman, Frère d’âme (Seuil), récit intime d’un tirailleur sénégalais dans les tranchées. Né en 1966 à Paris d’une mère française et d’un père sénégalais – « passeurs d’une vie métisse », écrit-il en exergue –, il est maître de conférences en littérature à l’université de Pau et auteur d’un premier roman historique, 1889, L’Attraction universelle (L’Harmattan, 2012). Après avoir lu des lettres de poilus – surnom des soldats français de la Première Guerre mondiale –, il a imaginé les pensées et les états d’âme d’un jeune Africain en exil sur cette terre sanglante, théâtre de combats d’une violence effroyable, loin de celle, fertile, de son pays natal. Lorsque le héros voit mourir son ami sous ses yeux, il plonge dans une folie meurtrière, mû par la vengeance, la culpabilité. « La folie temporaire est la soeur du courage pendant la guerre », confesse-t-il. Avec une langue au rythme captivant, cadencée de répétitions comme un poème, un refrain, cette oeuvre puissante met en lumière la mémoire de héros trop longtemps oubliés de l’histoire.
 
AM : À l’origine de Frère d’âme, il y a la lecture de lettres… 
David Diop : En effet. Ces lettres écrites par des poilus, rassemblées il y a vingt ans par l’historien Jean-Pierre Guéno, sont chargées d’une très grande émotion, car ces soldats ne savaient pas qu’ils allaient mourir peu de temps après. Je me suis alors demandé s’il existait des lettres de tirailleurs sénégalais. Mais l’on retrouve plutôt des courriers de type administratif. J’ai donc inventé une intimité de la guerre chez un tirailleur sénégalais, en ayant recours à un flux de conscience, un récit intérieur, une suite de pensées sans filtre du personnage. Afin d’être au plus près de ce que j’imaginais, de cette violence qu’avaient dû ressentir ceux qui quittaient leur campagne d’Afrique de l’Ouest pour arriver sur cette terre d’une guerre industrielle.
 
Vous avez effectué des recherches historiques pour mieux les oublier, dites-vous… 
C’est un peu le paradoxe. J’ai lu des travaux d’historiens sur les tirailleurs sénégalais, comme ceux de Marc Michel ou plus récemment de Pierre Bouvier. Je n’ai pas pris de note. J’ai laissé ma mémoire retravailler mes lectures, créer une sorte de souvenir lointain pour que l’essentiel réapparaisse, au moment de l’écriture. Que resurgisse ce qui m’avait le plus ému. C’est en ce sens que j’ai lu pour oublier. Mais je n’avais pas vraiment oublié.
 
Selon vous, la littérature a la faculté de sensibiliser le lecteur sur ces événements, contrairement à l’histoire qui énonce les faits, indique le nombre de morts d’une manière désincarnée. C’est pour cela que vous avez choisi le genre du roman ? 
Oui. La littérature permet de créer une transversalité de l’émotion entre les générations. De plus en plus de lecteurs viennent me dire : « Votre livre me fait penser à mon grandpère, qui n’était pas tirailleur sénégalais, mais qui a vécu très fortement le choc de la guerre. » Une mémoire vive de la guerre demeure, à travers les enfants, arrière-petits-enfants, l’émotion est toujours là… Les gens regrettent souvent de ne pas avoir interrogé leurs grands-pères à ce sujet. Mon arrière-grand-père maternel [français, ndlr] a combattu pendant la Première Guerre mondiale, et il a subi une attaque au gaz moutarde. Il n’est pas mort sur l’instant, mais longtemps après, assez jeune malgré tout, à cause de ses blessures. Il n’abordait jamais ce sujet. Il faisait partie de ces nombreux hommes qui ont vu et vécu des événements terribles au front, mais n’en ont jamais parlé. Pour les tirailleurs sénégalais, les traits culturels entrent aussi en ligne de compte. En Afrique de l’Ouest, les valeurs guerrières sont importantes, mais il y a une pudeur dans l’expression des souffrances, des peurs. On peut se parler entre pères, entre gens de la même classe d’âge, entre amis, mais c’est difficile de s’épancher auprès des enfants. C’est plus complexe à raconter, surtout lorsqu’il s’agit d’un vécu traumatique.
 
Votre souhait premier était de raconter le double exil de votre héros, Alfa Ndiaye ? 
En effet. Dans la deuxième partie, on découvre son histoire, en Afrique. C’est un personnage que je voulais un peu mythique, partagé entre un père enraciné dans sa terre et une mère fille de nomades. Le départ sans retour de cette dernière a créé une faille chez Alfa, agrandie par la guerre. Il y a donc déjà un exil intérieur, auquel s’ajoute celui sur une terre inconnue, sur laquelle son ami d’enfance meurt. C’est la « terre à personne », dévastée, celle des tranchées, le théâtre des combats. Ravagée par les bombardements, elle n’a plus vocation à donner la vie. Pour ces paysans d’Afrique de l’Ouest, le repère d’une terre nourricière a complètement disparu. Ils sont perdus. Sur le champ de bataille, rien ne pousse, sauf la mort. Dans le livre, la tranchée est associée au sexe féminin : elle donne vie, expulse des êtres qui vont très vite être exterminés. Mais c’est un processus, ici, très accéléré, symbolique du passage de la vie à la mort, qui est le lot de tous : dès que nous naissons, nous marchons vers la mort. Là, c’est un tel concentré de violence qu’entre le moment où la terre accouche le soldat et sa mort, il n’y a rien.
 
Pouvez-vous nous expliquer votre travail sur la langue française, avec les répétitions de phrases, comme des refrains ? 
J’ai voulu donner au lecteur francophone le sentiment de lire un texte en français qui serait hanté par une autre langue. Car mon personnage ne parle pas français et pense encore moins en français. Avec un usage particulier du rythme, j’ai souhaité montrer qu’il pensait dans une autre langue, en l’occurrence le wolof. L’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma m’a beaucoup influencé dans ce choix. Il a conçu sa propre langue d’écrivain en français. Ses textes littéraires ne sont pas des traductions du malinké, sa langue maternelle. C’est un travail sur le français pour intégrer un autre horizon culturel, très différent, pour le faire ressentir au lecteur, et sans passer par l’exotisme.
 
On apprend comment l’armée française considérait ces soldats africains, en instrumentalisant notamment le courage. Un capitaine déclare : « Vous les Chocolats d’Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux parmi les courageux. La France reconnaissante vous admire ! » 
Pendant la Grande Guerre, l’empire colonial français a fourni une « force noire », qu’il a fallu former, engager dans le combat, mais dont l’on devait aussi façonner l’image, chez soi et chez l’ennemi. Cette construction s’est faite autour de la violence et de la sauvagerie, pour effrayer le camp adverse : l’état-major leur donnait un coupe-coupe, large sabre pour « nettoyer » les tranchées allemandes. Les Allemands ont ainsi créé l’image effrayante du barbare, du sauvage sanguinaire, ce qui a eu des répercussions jusque durant la Seconde Guerre mondiale, où beaucoup de tirailleurs ont été tués par des nazis. Il y a aussi cette figure du soldat courageux, puisqu’ils venaient de sociétés nobiliaires en Afrique de l’Ouest, où les valeurs guerrières sont valorisées, partagées par tous. L’armée française a exploité cette image-là. En 1914-1918, nous sommes en plein dans l’empire colonial français. Cela aide à comprendre cette construction. Le tirailleur sénégalais est perçu comme un grand enfant, comme le témoignent les affiches de publicité de l’époque et le slogan « Y’a bon Banania ». Dans le poème « Hosties noires » (1948), Léopold Sédar Senghor clame de les arracher car il les trouve infamantes. Mon texte joue avec toutes ces images d’Épinal, les déjoue, les déconstruit.
 
Le choix des mots retranscrit bien le regard d’un jeune homme sur le monde, la vie, ses premiers émois amoureux… 
J’ai voulu que l’écriture dévoile entièrement l’intériorité de ce jeune personnage. Et en principe, quand l’on pense, il n’y a pas d’autocensure, même si parfois un surmoi bloque certaines pensées. J’aime beaucoup ce vers d’Apollinaire dans son poème « Le Bleuet » : « Jeune homme de vingt ans / Qui a vu des choses si affreuses / Que penses-tu des hommes de ton enfance / Tu connais la bravoure et la ruse / Tu as vu la mort en face plus de cent fois / Tu ne sais pas ce que c’est que la vie. » Il m’a beaucoup impressionné, car il parle de cette jeunesse sacrifiée. Des deux côtés, on envoie mourir des milliers de jeunes gens pour rien. En deux semaines, durant la bataille du Chemin des Dames, on compte 30 000 morts dans le seul camp français, troupes coloniales incluses. Et c’est à peu près l’équivalent du côté allemand.
 
Vous affirmez que l’inhumain fait justement partie de l’humain. 
Notre condition humaine est faite d’ombre et de lumière. Nous ne sommes pas faits d’un bloc, il ne faut pas idéaliser l’humain. Réfléchir sur l’humanité, c’est observer à quel moment elle se rapproche de l’inhumanité, dont elle fait partie ! C’est dans des moments de crise de ce type qu’on le perçoit bien.
 
Vous citez ce proverbe peul : « Tant que l’homme n’est pas mort, il n’a pas fini d’être créé. » Qu’évoque-t-il pour vous ? 
C’est le père de la mère d’Alfa qui fait ce compliment à son futur gendre, car il n’a jamais vu un tel exemple d’hospitalité. Il raconte que nos capacités d’émerveillement, d’invention ont cours aussi longtemps que l’on est en vie. C’est un proverbe que je trouve très beau, comme une parole qui nous poursuit et appelle des réflexions très complexes. Car il peut être pris positivement, ou négativement.
 
Votre livre peut-il contribuer à honorer ces soldats, oubliés de l’histoire ? 
Je n’espérais rien de tel en écrivant Frère d’âme. C’était une démarche un peu égoïste au départ, car ce qui m’intéressait, c’était d’imaginer cette émotion qu’avait dû ressentir un tirailleur sénégalais. Mais il se trouve que lors des commémorations de la Grande Guerre en novembre 2018, le président français a inauguré le monument aux héros de l’Armée noire, à Reims. Je m’en réjouis. C’est important de réintégrer dans l’histoire la part du sang versé par ces soldats africains durant cette guerre, quand la France avait un empire colonial. Si cela peut jeter la lumière sur eux – et c’est une connaissance capitale à acquérir pour une société –, c’est très bien. Mais je ne prétends pas que mon travail d’écrivain ait pour but d’aller dans ce sens. C’est vraiment un élan personnel. Sinon, j’aurais écrit un roman historique.
 
Vous êtes enseignant-chercheur en littérature française du XVIIIe siècle. Vous vous intéressez à la représentation de l’Afrique et des Africains en Europe au siècle des Lumières. Qu’est-ce qui vous a mené à vous spécialiser sur ce sujet ?
J’avais commencé à travailler sur des récits de voyage, qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sont les principales sources d’information sur l’Afrique. Les géographes et les sociétés savantes ont progressivement construit des instructions de récits de voyage pour que n’importe qui puisse collecter des informations, traitées ensuite dans des académies. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont se construisent les représentations de l’Afrique et des Africains à travers ces ouvrages. Pendant ces deux siècles, l’esclavage et le commerce transatlantique sont à leur sommet. Mais des voyageurs commencent à s’intéresser aux sociétés africaines, comme on s’intéresse à la faune et à la flore. Il y a des données, prises dans une optique assez négative, mais elles sont là. Et donc, l’histoire culturelle de beaucoup de pays d’Afrique pourrait se renforcer par ces connaissances sur la culture, la façon de danser, de faire, de vivre, de cultiver. Il y a des éléments écrits, à conserver, utiles à examiner, et qui vont doubler ce qui est transmis par la tradition orale. Tout en ayant tout de même des cadres scientifiques, qui permettent de faire la part des choses entre les préjugés et ce qui peut être retenu de cette observation d’il y a quatre ou cinq siècles. C’est très intéressant de voir comment cette représentation de l’Afrique a évolué au cours de l’histoire. Pendant la Première Guerre mondiale, cette image est issue d’une histoire. On retrouve de l’exotisme selon les périodes, mais qui a tendance à prendre des formes différentes selon les besoins des sociétés qui créent ces images. Quant à la représentation actuelle, c’est très difficile d’avoir une observation précise, je ne m’y lancerai pas. On a un confort quand on étudie l’histoire : le passé est révolu. Aujourd’hui, nous sommes tellement dedans, c’est tellement mouvant, qu’il est très compliqué de porter un jugement sur ce contexte.
 
Vous avez reçu le prix Goncourt des lycéens. Parmi les oeuvres récompensées précédentes, lesquelles avez-vous appréciées ? 
Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma, qui a aussi été primé par le prix Renaudot. J’ai une grande admiration pour cet écrivain, je suis donc très flatté d’avoir reçu la même récompense que lui. Je l’ai d’ailleurs rencontré alors que j’étais jeune maître de conférences, il était venu nous présenter son livre à l’université de Pau. Ce qui m’a plu, c’est qu’il dédie son roman aux enfants soldats, il témoigne pour l’Afrique. Il met en scène cet enfant qui n’a pas eu le temps de mûrir et qui raconte sa propre histoire. C’est un texte très émouvant, où l’on sent une sincérité, une force, notamment dans les passages sur cette grande violence des enfants soldats. Sinon, j’ai envie de découvrir Petit pays, de Gaël Faye, car cet artiste me semble très intéressant et sympathique. Quant à La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé, c’est un très beau livre, au souffle épique très impressionnant.
 
Quel roman vous a marqué dernièrement ? 
J’ai adoré L’Amas ardent du Tunisien Yamen Manai, qui a remporté le Prix des 5 continents de la Francophonie 2017. Il construit son livre sur une métaphore filée, comparant les frelons asiatiques, qui décapitent et massacrent les abeilles, aux intégristes qui ont saisi l’occasion du Printemps arabe pour revenir. C’est très beau, bien ciselé. Mais sinon, j’ai tout le temps des coups de coeur littéraires, je fonctionne par enthousiasme. 
 
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