Interview

Fatima Daas, épatante de talent

Par Sophie Rosemont - Publié en
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Son premier roman, La Petite Dernière, a bousculé la rentrée littéraire. Interview avec une jeune prodige de la littérature française qui fait de sa culture algérienne une force créative.

AM : Comment est né La Petite Dernière ?

Fatima Daas : Pendant mon master de création littéraire, à l’université. En groupe, nous avions travaillé sur des contre-fictions liées à l’islam, en imaginant d’autres histoires moins stéréotypées que celles que l’on pouvait lire d’habitude. D’abord, il fallait écrire sur notre rapport à l’islam. Dès le premier texte, j’avais mis en parallèle mon homosexualité et ma religion. Quand on s’est lu les uns les autres, mon groupe a aimé mon texte, le professeur aussi. Il m’a encouragée à le poursuivre, parce qu’il pensait que ça pouvait faire bouger des choses. J’ai refusé, car j’avais commencé à travailler sur un roman épistolaire. Cependant, j’ai continué seule quelques semaines jusqu’à ce que je me sente assez solide pour le partager avec les autres, et le présenter à un éditeur…

C’était important pour vous de parler à la fois d’homosexualité et de religion ?

Quand on a grandi dans la nonreconnaissance de soi et de l’homosexualité, on a l’impression de ne pas pouvoir être musulmane si l’on est lesbienne. C’est interdit dans l’islam, et personne ne parle de ça. Alors que plein de musulmans sont homos ! L’être en étant pratiquante, ça chamboule car on ne trouve aucune réponse. Seule l’écriture pouvait m’apporter de la nuance. Il était temps d’exprimer et de faire exister cette complexité, pour moi et pour les autres.

Dans le roman, il y a de nombreuses incursions de la langue arabe, des mots traduits, expliqués…

Les parents de Fatima lui parlent en arabe, et elle répond en français. Cette langue est ce qui l’attache et la relie à sa famille, y compris celle en Algérie. Je voulais qu’on l’entende, qu’elle soit accessible par la phonétique pour ceux qui ne la lisent pas, comme mon personnage.

« J’ai l’impression de laisser une partie de moi en Algérie, mais je me dis à chaque fois que je n’y retournerai pas», répétez-vous dans le roman…

Oui, il y a de la contradiction dans mon rapport à la culture algérienne. J’aime la chaleur, l’accueil, la tendresse du pays de mes origines. J’aime le fait de vivre avec son identité algérienne et sa religion sans racisme, sans avoir à s’expliquer. De se sentir chez soi dans la maison des autres. Mais dans la famille restreinte, celle des parents et de la fratrie, il y a des non-dits, des silences…

Dans votre roman, vous décrivez vos prières quotidiennes. Pourquoi faire partager ce moment très personnel ?

Le problème aujourd’hui, ce n’est pas la croyance, mais la pratique. Elle suscite beaucoup de questions, de fantasmes. Les gens se créent un imaginaire sur la religion, en particulier l’islam. En donnant accès à ce moment de prière, je tiens la main au lecteur pour qu’il vive avec moi cette intimité. D’après moi, il faut aussi donner quelque chose à Dieu, être présent pour lui, comme on l’est avec ceux que l’on aime et que l’on respecte. On nous pousse à être avant tout et uniquement croyants, mais la pratique permet d’entretenir le lien… 

Quels auteurs vous ont donné envie d’écrire ?

Adolescente, je ne lisais que ce qu’on m’imposait en cours, et je n’allais pas voir ailleurs car j’avais peur que la littérature ne me parle pas, qu’elle soit éloignée de moi. Au lycée, j’ai commencé à lire Marguerite Duras sur les conseils d’une professeure. J’ai adoré. J’ai compris qu’autre chose existait, proche de ma sensibilité, qui me permettait de ne pas être seule au monde. Il y a eu aussi Passion simple d’Annie Ernaux, qui mettait des mots sur ce que je n’arrivais pas à écrire…

Avez-vous d’autres projets littéraires à venir ?

Tout ce qui se passe durant la promotion de La Petite Dernière, où l’on ne comprend pas toujours mon propos, me questionne et me donne envie d’écrire… J’ai hâte d’avoir du temps pour me poser et commencer un deuxième livre.