février 2020

Isabel dos Santos L’affaire Luanda Leaks

Par Zyad Limam
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Pendant des années, elle fut avant tout la femme la plus riche d’Afrique, l’incarnation du succès entrepreneurial. À la tête d’un groupe implanté aux quatre coins du monde, en Angola et au Portugal particulièrement.

Pendant des années, elle fut avant tout la femme la plus riche d’Afrique, l’incarnation du succès entrepreneurial. À la tête d’un groupe implanté aux quatre coins du monde, en Angola et au Portugal particulièrement. Avec son époux Sindika Dokolo, ils forment un couple glamour, globalisé, à l’image d’une Afrique moderne et décomplexée. Elle est la fille de José Eduardo dos Santos, l’ex-président angolais. Lui est collectionneur, mécène, engagé dans le rapatriement des oeuvres historiques vers le continent [voir Afrique Magazine n° 356]. Dokolo milite aussi en République démocratique du Congo, son pays, avec le mouvement des Congolais debout, qui prendra sa part dans le processus qui mènera au départ de Joseph Kabila et à l’organisation d’élections présidentielles.

Le 19 janvier 2020, une trentaine de médias membres du Consortium international des journalistes d’investigation, parmi lesquels la BBC, Le Monde et le New York Times, publient une enquête concluant que la fille de l’ex-président angolais et son mari auraient construit une très grande partie de leur fortune de manière frauduleuse, en « siphonnant » l’économie du pays. C’est l’affaire des Luanda Leaks qui commence, fondée sur près de 700 000 documents (mails internes, lettres, échanges, contrats…), certains directement hackés sur les serveurs des entreprises du groupe. 

Quelques jours après, la justice angolaise, qui avait déjà gelé les avoirs d’Isabel dos Santos et de Sindika Dokolo en décembre, accuse formellement le couple de détournement de fonds et blanchiment d’argent. L’affaire rebondit lorsque les avocats de Rui Pinto, le hacker portugais à l’origine des Football Leaks, annoncent qu’il est à l’origine des Luanda Leaks. Celui-ci est actuellement détenu au Portugal pour divers crimes informatiques et tentatives d’extorsion liés au scandale des Football Leaks. Enfin, le procureur angolais annonce sa volonté de faire comparaître Isabel dos Santos à Luanda par tous les moyens possibles…

UNE BATAILLE SANS CONCESSIONS

L’attaque est frontale, mais « IDS » et son mari se défendent. Leurs opérations, disent-ils, sont légales, au regard du droit angolais en particulier. Ils sont décidés à répondre point par point aux accusations. Isabel dos Santos annonce aussi qu’elle va poursuivre ceux qui diffusent ces « allégations infondées » et ces « fausses informations ». La bataille s’annonce durable. Et sans concessions. En Angola, on s’inquiète aussi pour un groupe dont les activités sont gelées, et qui reste pourtant le premier employeur et le premier contribuable fiscal du pays. Mais le pouvoir se dit déterminé à mener une lutte anticorruption « implacable ». Le danger « existe que ce processus de réforme ne soit que sélectif, ne ciblant que la famille et les amis des Dos Santos, alors qu’il y a clairement aussi des gens dans l’entourage de Lourenço qui devraient être poursuivis », juge Alex Vines, directeur du programme Afrique chez Chatham House.

Retour en arrière, en août 2017. Au pouvoir depuis près de trente-huit ans, le président José Eduardo dos Santos choisit de se retirer et de ne pas se présenter aux élections générales. Longtemps ministre de la Défense, vice-président du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), João Lourenço est adoubé par « JES » pour lui succéder. Il fait partie de la vieille garde du parti, plutôt modéré sur le plan idéologique, et on dit de lui que sa fortune est déjà importante (comme la plupart des grands pontes du MPLA). Mais aussi que c’est un « général », un « dur » qui a participé à la guerre d’indépendance. Normalement, d’une présidence à l’autre, la solidarité du parti aurait dû jouer. Mais la nature des relations entre les deux hommes paraît complexe. Dans les cercles informés de Luanda, on parle d’ humiliation et de revanche. Et Lourenço ne veut pas être un demi-président. 

En quelques semaines, les relations s’enveniment et ce dernier monte à l’assaut de la famille Dos Santos. Il écarte des institutions, des entreprises publiques et de l’appareil sécuritaire du pays les proches de son prédécesseur. Une véritable épuration qui touche l’ex-président lui-même, quasi exilé en Espagne depuis plusieurs mois. Comme le souligne un haut responsable politique africain, « on comprend la nécessité du nouveau président d’imposer son autorité, de se désencercler des Dos Santos, mais on aurait pu éviter ce déballage. Tout cela aurait pu être négocié entre les uns et les autres, pour s’assurer d’une passation relativement équilibrée, avec une redéfinition des cercles d’influences et de pouvoir ». Dans l’intérêt du pays en quelque sorte. À Luanda, en tout cas, il y a urgences politique, économique et sociale. Plombé par la chute des prix de l’or noir, le deuxième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne est englué dans une crise grave, avec une croissance nulle. Un grand pays, riche, mais au bord de la faillite économique. Le président Lourenço est sous pression pour répondre à la demande des Angolais. Mais aussi pour reformer réellement un système politique miné et épuisé par la toute-puissance du MPLA (et de ses baronnies internes).

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