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Interview

Kaouther Ben Hania
« Je fais des films pour apprendre »

Par Fouzia Marouf - Publié en janvier 2021
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PHILIPPE QUAISSE/PASCO

Dans son nouveau long-métrage, L’Homme qui a vendu sa peau, la cinéaste tunisienne retrace sans concessions les épreuves d’un réfugié syrien devenu œuvre d’art vivante en se faisant tatouer le dos et qui gagne sa liberté au prix d’un pacte faustien. Rencontre avec celle qui a été acclamée par la critique à Cannes avec La Belle et la Meute en 2017.

Affable, pleine de charisme, Kaouther Ben Hania se confie en toute simplicité au lendemain de la présentation de son nouveau long-métrage, L’Homme qui a vendu sa peau, à la 38e édition du Festival du film méditerranéen Arte Mare, à Bastia, où elle multiplie les entretiens depuis son arrivée en Corse en cette période de crise sanitaire. Ce festival en résistance, à l’image des personnages de la cinéaste, s’est tenu contre vents et marées en octobre dernier. Doublement récompensée à Arte Mare et à la 77e Mostra de Venise quelques semaines auparavant, cette fable contemporaine, au propos aussi inattendu que captivant, suit la course effrénée d’un réfugié syrien devenu œuvre d’art pour retrouver sa liberté et son grand amour, exposé tel un tableau au sein de prestigieux musées européens. Le cinéma de cette réalisatrice née en 1977 à Sidi Bouzid, en Tunisie, est bien connu de la critique qui la suit depuis La Belle et la Meute, œuvre choc présentée dans la catégorie Un certain regard au Festival de Cannes 2017. Un thriller multiprimé aux quatre coins du monde (dont déjà à Arte Mare il y a trois ans) et une véritable consécration au Festival du film tunisien 2018 : meilleure réalisatrice et vision cinématographique, meilleur producteur (Habib Attia), meilleur second rôle féminin (Anissa Daoud) et meilleure création sonore (Moez Ben Cheikh).

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L’Homme qui a vendu sa peau devrait sortir dans les salles françaises le 30 décembre.DR

Passée par l’atelier scénario de la Femis (célèbre école de cinéma parisienne) en 2004, la cinéaste signait déjà une satire sociale remarquée en 2014, Le Challat de Tunis : caméra à l’épaule, elle suivait les traces d’une légende urbaine selon laquelle un homme à moto – appelé le Challat, le « balafreur » – aurait tailladé avec un rasoir les fesses de femmes dans la rue. Tantôt documentaire tantôt fiction, ses œuvres abordent avec mordant la violence, l’exil, à travers les destins de protagonistes obstinés en quête de vérité ou de justice. Nommé pour représenter la Tunisie dans la course aux Oscars 2021, L’Homme qui a vendu sa peau sera aussi présenté aux Journées cinématographiques de Carthage le 19 décembre, avant sa sortie en France programmée pour le 30 décembre, et une rétrospective consacrée aux courts et aux longs- métrages de la cinéaste se tiendra au Forum des images à Paris le 6 janvier (une avant-première du film y aura également lieu le 18 décembre). Bourreau de travail, déjà sur le front pour un prochain documentaire, elle fait une pause pour Afrique Magazine.

AM : Comment est née l’idée de votre nouveau film, L’Homme qui a vendu sa peau ? 
Kaouther Ben Hania : J’ai été marquée par l’image d’une œuvre vivante du plasticien belge Wim Delvoye, Tim, 2006, présentée au Musée du Louvre, à Paris, en 2012 : un homme tatoué par la main de l’artiste, exposé sur un fauteuil. Ce moment m’a dérangée et menée à une vraie réflexion. Il avait également signé une autre œuvre qui avait fait polémique, Cochons tatoués (un animal pouvant être vendu jusqu’à 65 000 euros). Ce plasticien fait d’ailleurs une brève apparition dans le film. L’idée du récit a peu à peu mûri dans mon esprit. Comme je suis instinctive et que je me passionne pour des sujets très différents, j’ai commencé à écrire un scénario sur l’histoire inattendue d’un personnage qui n’est pas tunisien : le destin d’un jeune Syrien, un homme qui aurait vendu sa peau… Je fais des films pour apprendre, découvrir, je suis curieuse, chaque nouveau projet est un tâtonnement que j’explore. En fait, lorsque je m’intéresse pleinement à un thème, j’en fais un long-métrage.

Vous alliez les thématiques de l’absurdité des scandales de l’art contemporain et la difficulté, voire l’impossibilité, de circuler des migrants. Le tatouage sur le dos du héros principal, Sam Ali, qui représente un visa Schengen, prend alors tout son sens. 
Ce sont deux sujets qui m’intéressaient vivement. De prime abord, qu’est-ce qui pourrait se passer si un réfugié rencontrait un artiste ? Chacun a son regard, son histoire. L’artiste détourne certains codes afin de mieux montrer l’absurdité et tend à se moquer du monde. Je voulais lancer un pavé dans la mare à travers cette rencontre décisive entre mes personnages – l’artiste, qui trouve sa matière vivante auprès de Sam Ali, et ce jeune Syrien, contraint de fuir la dictature alors qu’il aime son pays plus que tout. Ce drame tient justement à la connexion entre ces deux mondes totalement opposés, celui de l’art contemporain et celui des réfugiés, qui vont se lier tel un pacte faustien. Je voulais aborder la question du visa Schengen, car c’est une réalité que j’ai bien connue. Étudiante, j’ai eu besoin d’en avoir un pour venir poursuivre mes études en France, puis d’un titre de séjour pour justifier ma présence et pouvoir travailler. On doit constamment justifier pourquoi on est là. Il est plus naturel d’évoquer des choses que l’on a été amené à vivre.

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Yahya Mahayni et Dea Liane incarnent deux amoureux que tout sépare dans la dernière fiction de la réalisatrice.DR

C’était important pour vous de montrer le destin atypique d’un jeune Syrien ? 
Oui, car ces dernières années, on a énormément parlé de la politique envers les réfugiés syriens comme étant le problème numéro 1 en Europe. Or, on oublie que les frontières ne sont pas aussi hermétiques que cela : on est réceptifs à l’histoire de ces destins, de ces hommes et de ces femmes, l’onde de choc se répercute jusqu’ici. À travers l’histoire de Sam Ali, j’allie deux univers inattendus, le monde des réfugiés, aux prises avec la survie, en quête d’apaisement et de protection, et celui de l’art contemporain, opulent, où circule beaucoup d’argent.

Votre héros mène grand train dans les capitales européennes en tant qu’œuvre humaine, exposée dans de prestigieux musées, mais il reste un homme-objet qui n’est pas libre de ses mouvements, réduit au seul espace muséal… 
Finalement, qu’est-ce que la liberté ? Obtenir un document qui notifie que l’on est libre de se déplacer hors de son pays ? Sam Ali dit à un moment important du récit : « J’ai toujours été libre. » Et c’est bien ce qui fait sa force, il sait d’où il vient, il est fidèle à ses valeurs, il parle souvent à sa mère qui est restée au pays. Et c’est sa liberté qui le mène en prison, lorsqu’il crie son amour à celle qu’il aime car il vit sous une dictature, il vit une double bataille. La condition de l’humain réduit à l’état d’animal, que l’on regarde comme au milieu d’un zoo, m’a aussi interpellée.

Vous faites une autre métaphore, liée à la matière humaine et animale, à travers un élevage intensif de poussins. Le protagoniste dit à son compatriote, alors qu’il est encore en Syrie : « J’en ai marre de faire le coq. Je veux être comme ces poussins. Je veux faire partie du système. Acceptez-moi, s’il vous plaît… »
Le thème sous-jacent de ce film est la liberté. Le héros se retrouve réfugié, alors qu’il veut vivre simplement et pleinement dans son pays. Il conclut un pacte faustien avec un artiste car il n’a pas le choix : grâce à ça, il va pouvoir voyager avec un visa et faire partie du monde très clos de l’art contemporain. D’où cette notion impérative de faire partie du système, car on est tous obligés d’en faire partie, on est constamment tracés par le biais du Net. Comme dans un élevage de masse.

Yahya Mahayni, qui interprète Sam Ali, a reçu le prix d’interprétation masculine lors de la 77e Mostra de Venise. Comment avez-vous rencontré ce comédien très convaincant, aux faux airs de Javier Bardem ? 
Il fallait tout d’abord que je trouve un acteur qui ait un très beau dos, car on allait le voir souvent [sourire] !C’était important. Durant près de six mois, j’ai fait des castings par self tape [audition par vidéos, ndlr] avec des comédiens syriens, ça a été un long processus. D’emblée, dès que j’ai vu Yahya Mahayni, j’ai compris que j’étais face à un diamant brut car il maîtrisait une palette de jeu extraordinaire et parlait parfaitement syrien, ce qui était indispensable pour incarner ce rôle : c’est un acteur né, capable de passer par différents états émotionnels. Il porte le film à merveille, c’est un comédien d’une rare générosité en plus d’être très talentueux. Il nous rappelle qu’il y a une génération de comédiens syriens incroyables. Malgré le fait que la Syrie soit frappée par la guerre, ces artistes continuent à aller de l’avant.

Vous avez tourné à Tunis, à Marseille ainsi qu’à Bruxelles. Le casting est international, Monica Bellucci incarne son rôle de galeriste glaciale à la perfection… 
J’avais envie d’un film où gravitent des protagonistes cosmopolites, qui s’imposent eux-mêmes au sein d’un univers où tout le monde s’exprime en anglais pour se faire comprendre. Comme Monica Bellucci avait aimé mon précédent longmétrage, Le Belle et la Meute, je lui ai envoyé le scénario de L’Homme qui a vendu sa peau. Elle m’a tout de suite dit oui et a accepté le rôle, assez éloigné de son physique de brune à la personnalité chaleureuse. Je voulais créer une rupture avec son image habituelle pour explorer celle d’une fausse blonde qui se cache derrière sa blondeur, et suggérer la froideur qui caractérise son personnage issu du monde de l’art. 


Son esthétique, sa bande-son et sa lumière sont d’une qualité hors pair. 
J’ai pensé ce film comme un conte contemporain, une fable des temps modernes. On est au cœur du monde de l’art, avec sa démesure, ses œuvres monumentales, ses prestigieux musées internationaux, on plonge dans un univers très élitiste. Je voulais m’éloigner, marquer une rupture avec la veine naturaliste de mes films documentaires précédents. C’est le grain de l’image glacée qui permet l’immersion dans cette histoire d’exil, d’amour, de liberté totalement inattendue, dans un monde où la puissance du conte est importante. Sam Ali est un héros actuel, mais qui porte une dimension épique tout au long du récit. Il garde sa candeur, son amour pour ses proches, alors qu’il ne peut finalement compter que sur lui-même. La beauté et la qualité de ce rendu sont également dues au travail du directeur de la photographie libanais Christopher Aoun. Il vit à Berlin, et ce film est d’ailleurs le fruit d’une coproduction avec l’Allemagne. Cela a été une rencontre importante pour moi, il a aussi été le directeur de la photographie de Capharnaüm (2018), de Nadine Labaki.

L’exil est un thème que vous aviez déjà a bordé dans le documentaire Zaineb n’aime pas la neige, en 2016. Il s’agit d’une histoire d’exil forcé, à hauteur d’enfant, tournée au fil de plusieurs années…
Absolument. L’exil est une question, une réalité qui m’interpelle. Ce long-métrage mettait en scène le destin tourmenté d’une fillette obligée de quitter son pays natal, la Tunisie, pour le Canada. C’est un exil qui n’a pas été choisi. Il s’agit surtout de l’histoire de personnes de ma famille, d’où ma forte proximité avec ce sujet et mon choix concernant le procédé filmique et narratif. À ce titre, j’ai été marquée par les films Vérités et Mensonges (1973), d’Orson Welles, et Close-up (1990), d’Abbas Kiarostami, pour leurs formes extrêmement libres.

L’Homme qui a vendu sa peau devrait sortir dans les salles en France le 30 décembre. Il a déjà été primé lors de nombreux festivals : meilleur scénario à Stockholm, meilleur long-métrage de fiction arabe à El Gouna (Égypte), prix Edipo Re pour l’inclusion et meilleur acteur à la Mostra de Venise ou encore grand prix du public et prix du jeune jury à Arte Mare… 
Je suis très heureuse d’avoir présenté mon nouveau long- métrage à Bastia, après l’avoir montré en première mondiale à la 77e Mostra de Venise, car mon précédent film, La Belle et la Meute, y avait été couronné par deux prix en 2017. Je ne pouvais pas m’y rendre à cette période, parce qu’il était sélectionné en compétition officielle dans de nombreux festivals dans le monde, donc c’est l’actrice principale, Mariam Al Ferjani, qui s’était rendue à la projection de Bastia. Cette année, je me suis dit : c’est bon, je peux y aller, les Corses m’aiment ! [Rires.] J’aime bien cet endroit, profondément méditerranéen, on pourrait être en Tunisie ou en Italie.

Comment avez-vous vécu le succès retentissant de La Belle et la Meute, thriller âpre et féministe qui aborde le viol, sujet tabou dans le monde arabe et trop souvent passé sous silence en Occident ?
Quand on réalise un long-métrage, on le fait pour que le plus grand nombre de personnes le voient. C’est vraiment ce qui m’anime au départ, montrer mes films à tous les publics aux quatre coins du monde. J’aime l’émulation, les réactions, les discussions qu’ils suscitent. La Belle et la Meute est né d’un fait divers qui s’est déroulé en Tunisie. La victime, Meriem Ben Mohamed, a ensuite écrit un ouvrage que j’ai lu. Touchée par ce qu’elle avait vécu, je l’ai rencontrée à Paris. Elle m’a d’ailleurs fait un beau cadeau, en assistant à l’avant-première du film. L’actrice que j’ai choisie pour incarner son rôle, Mariam Al Ferjani, dégageait encore une part d’enfance, tout en étant très femme. J’ai opté pour tourner en longs plans-séquences afin de traduire une dimension de véracité, malgré les difficultés financières, car je souhaitais offrir aux spectateurs une totale immersion : je voulais que l’on ressente ce que Meriem Ben Mohamed avait vécu. Les gens nous ont énormément aidés à Tunis au plus fort du tournage, et je tiens à les saluer. Je pense que le succès de ce film tient à son côté universel, à cette histoire qui a profondément touché les gens partout.

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La Belle et la Meute a été présenté en 2017 au festival Arte Mare, à Bastia, où il a remporté deux prix, dont celui du public.ERIC-CHAMPELOVIER/NOVELLART-2B

Vous êtes originaire de Sidi Bouzid, en Tunisie, où le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu en 2010 devant la préfecture, après s’être fait une fois de plus confisquer sa marchandise par des policiers. Que vous ont inspirée la révolution et la chute du dictateur Ben Ali le 14 janvier 2011 ? 
Cela m’a beaucoup touché. Un tel acte de désespoir résulte d’une vraie souffrance, ça ne peut pas laisser insensible. Et la chute de Ben Ali, c’est évidemment un moment très fort, dû à un sentiment général de ras-le-bol de la part des Tunisiens. Le basculement s’est fait si rapidement, tout s’est opéré très vite, tout le monde était surpris. Nous savions que l’état des choses tel qu’il était ne pouvait plus durer : il y a eu un éveil, un sursaut, comme si nous étions sous une chape de plomb que nous avions levée, ça partait dans tous les sens. Ce n’est pas évident aujourd’hui, on reste dans l’autocritique car le processus vers la démocratie est complexe, excitant, accompagné de temps de conflits et de transformations.

Que faites-vous quand vous n’êtes pas en projet ? 
Je cours beaucoup, j’adore ça ! Et je voyage énormément, surtout par le biais de mon travail. Je fréquente aussi les musées, ce sont des lieux dans lesquels j’aime me retrouver. Finalement, pour moi, la mise en scène est comparable à l’élaboration d’une collection au sein d’un musée, car un conservateur organise une exposition avec différentes œuvres, comme des personnages, et j’avoue que j’adore les histoires que ça raconte. J’ai une préférence pour les espaces grandioses. Mais c’est l’état d’esprit qui compte à mes yeux, lorsque je suis en compagnie des autres,

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