novembre 2019

Kinshasa
Grandeurs et décadences

Par Muriel Devey Malu-Malu
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Avec ses quelque 12 millions d’habitants, la capitale congolaise balance entre chaos, extravagances, luxe ostentatoire pour certains, pauvreté extrême pour beaucoup. Voyage dans une mégapole où l’on observe avec attention Félix Tshisekedi, le président élu en décembre dernier.

Rond-point Ngaba, 17 heures. La circulation ressemble à une mêlée de chauffeurs indisciplinés. On ne sait plus de quel côté passer. À droite, une voiture en sens contraire de la circulation. Là, un immense bus au toit surchargé de colis qui menacent de se renverser. Devant, un autre bus qui masque la route, et derrière, un chauffeur impatient qui confond klaxon et tambourin. Et des roulages, alias la police de la circulation, qui en profitent pour verbaliser. Un vrai capharnaüm. Pas de doute, Kinshasa, la capitale de la RD Congo, reste Kinshasa. Seules quelques grandes affiches rendant hommage à feu Étienne Tshisekedi, le père de l’actuel président de la République, rappellent que le régime a changé de camp. Le candidat malheureux à la présidentielle de 2011 et président de l’Union pour la démocratie et le progrès social, créée en 1982, personnifie la lutte contre la dictature de Mobutu et pour la démocratie. Situé au carrefour des communes populaires de Makala, Lemba et Ngaba, le rond-point Ngaba n’est pas le seul lieu à connaître de gigantesques embouteillages, surtout aux heures de pointe. Aucun quartier, aucune commune ou presque n’échappe au phénomène. D’où des déplacements qui peuvent dépasser deux à trois heures. Les raisons ? L’étendue sans fin d’une capitale de quelque 12 millions d’habitants. Voire plus. 

« Kinshasa comprend 24 communes. On peut tabler sur au moins 500 000 habitants pour chacune. Mais des communes comme Kimbanseke, qui abrite le quartier populaire de Kingasani, en compte beaucoup plus. C’est une ville dans la ville », indique Jean-Pierre, un cadre congolais. La deuxième raison est le manque de transports collectifs de type tramway ou train urbain. Outre les rutilants 4x4 aux vitres teintées et les voitures des particuliers, le gros des déplacements est assuré par les bus Transco, les minibus Esprit de vie, et surtout des taxis privés, désormais identifiables par leur couleur jaune et leur volant à droite, mais aussi des taxis-bus et des taxis véhicules appelés « ketch » (qui signifie « basket » en argot lingala), en raison de leur forme étroite et ramassée. Sans oublier les motos, qui se sont multipliées comme des petits pains, et les moto-tricycles, surnommés « trois pneus » o u « petita ». L’autre facteur des bouchons est le manque de routes carrossables, malgré l’effort qui a été fait pour bitumer les grands axes, mais qui a laissé de côté les voies secondaires. Néanmoins, la circulation devrait s’améliorer avec la construction de sauts-de-mouton, l’un des projets du programme des 100 jours du président Félix Tshisekedi. Si la majorité des Kinois ont du mal à visualiser ces voies de communication, pour n’en avoir jamais vu, ils saluent cette initiative dans une capitale qui ne démérite pas son qualificatif de tentaculaire. Kinshasa ne cesse, en effet, de se densifier et de s’étendre. En matière de constructions de luxe, la palme revient à la commune huppée de la Gombe, la plus importante zone administrative et d’affaires de Kinshasa. Immeubles de bureaux et d’habitations, cités résidentielles, magasins, centres commerciaux, supermarchés, hôtels… La Gombe se hérisse, jour après jour, de nouveaux bâtiments, avec une préférence pour les tours et les immeubles hauts, dont les prix des bureaux ou des logements (à l’achat ou à la location) avoisinent ceux des grandes capitales du monde. Voire les dépassent. Pour preuve, au quartier GB, le complexe résidentiel La Promenade, réalisé et géré par Safricode, comprend 61 villas de luxe. La clientèle ? De riches Congolais et étrangers, puisque pour une villa de trois chambres et salon, plus les dépendances, il faut compter au moins 750 000 dollars. L’entreprise gère d’autres projets immobiliers, dont Le Panoramique, près de la gare centrale, ou le complexe Le Mirage de la Funa, tous dotés d’une piscine, d’un jardin, de fontaines et d’une salle de sport. Des constructions du même genre, réalisées par d’autres promoteurs, existent à la Gombe. Autre nouveauté, la vente d’appartements ou de villas sur plan. La frénésie de la construction, de luxe ou plus modeste, s’est installée à Kinshasa. Outre la Cité du fleuve, de Hawkwood Properties, bâtie sur une presqu’île d’un quartier populaire de Limete, plus d’une commune voit fleurir de nouveaux bâtiments. Alors que l’immobilier est l’apanage des Indiens – réputés pour la qualité de leurs immeubles et leur architecture – et des Libanais à la Gombe, ailleurs il est aux mains des Chinois. Ceux-ci ont, entre autres, réalisé, avec la Fikin, la Cité moderne, et, avec l’État, la résidence Kin Oasis, à Bandalungwa. Les Congolais sont aussi actifs dans le secteur. 

Parmi le genre architectural en vogue figure le style nande, du nom de l’ethnie dominante dans les territoires de Beni, Butembo et Lubero, réputée pour le dynamisme de ses commerçants et entrepreneurs : des immeubles de six étages maximum, coiffés de multiples toits pointus. Ce modèle architectural, qui proviendrait de Tanzanie, a fait des petits à Kinshasa. Bien évidemment, les Nandes, qui prospèrent un peu partout dans le pays, ne sont pas les seuls promoteurs congolais dans la capitale. Des projets de grand standing, comme Pool Malebo, vers Maluku, ont été réalisés ou sont en cours de construction au-delà de l’aéroport. En dehors d’une poignée de nantis qui peut accéder à ces logements de grand standing – des îlots de richesse dans un océan de pauvreté –, pour la grosse majorité des Kinois, se loger reste un immense défi. Difficile en effet pour ces derniers, qu’ils soient propriétaires ou locataires, de retaper leur maison, faute de moyens. Seuls des cadres moyens, du secteur public ou du privé, et des enseignants peuvent se permettre d’acheter un terrain à la périphérie de Kinshasa, au-delà de l’aéroport ou à la sortie sud de la capitale, dans le quartier Mitendi. La plupart font appel à des tâcherons pour construire leur maison. Les nouvelles bâtisses s’égrèneraient jusqu’à Kasangulu, dans la province du Kongo Central. D’une manière générale, à l’exception des quartiers chics, le bâti est fait de bric et de broc, faute de plan d’urbanisme et de contraintes architecturales. Un héritage des régimes précédents. Dans les quartiers récents, l’urbanisation désordonnée et l’absence de lotissements rendent le quotidien difficile. Le manque d’eau et d’électricité – une constante depuis des années à Kinshasa – devient ainsi plus problématique dans ces lieux. 

 

UN BESOIN DE GRANDS PROJETS 

Des solutions pour augmenter l’offre énergétique sont à l’étude. Elles sont le fait de sociétés privées, le secteur de l’électricité ayant été libéralisé. Pour preuve, le projet de construction d’une centrale hydroélectrique sur les rapides de Kinsuka, à fleur du fleuve Congo, lancé par Great Lakes Energy en partenariat avec Power China. « L’offre de la SNEL [Société nationale d’électricité, ndlr] à Kinshasa est de 500 MW, et le déficit de plus de 600 MW. En réalité, nous avons besoin d’environ 1 800 MW et d’une électricité de qualité », informe Yves Kabongo, le président du fonds d’investissement KBG Capital. La capacité de la future centrale pourrait être de 900 MW, dont 300 MW pour Kinshasa et 600 MW pour Kolwezi. Les bénéficiaires seront des entreprises. « Nous visons les industriels pour leur solvabilité bien sûr, mais aussi parce que, sans électricité, l’industrie ne peut pas se développer », ajoute l’entrepreneur. D’autres projets portés par des Congolais, notamment de la diaspora, sont en cours de lancement. Si l’environnement des affaires semble plus favorable et le débat plus ouvert depuis janvier 2019, il reste fragile. Hors mines, les investisseurs sont prudents, et l’argent circule peu. Outre un gouvernement, tous attendent un plan de développement stratégique sur le long terme. « Pour atteindre une masse critique, nous avons besoin de grands projets, en particulier dans le BTP, les seuls susceptibles d’avoir un effet d’entraînement sur le reste de l’économie et de soutenir une vraie croissance. On attend aussi de connaître les grandes lignes du plan du gouvernorat de Kinshasa, qui a été adopté par l’assemblée provinciale », martèle le consultant Al Kitenge. Face à la déferlante indienne et libanaise dans la grande distribution, le commerce spécialisé et l’hôtellerie, des Congolais, de plus en plus décomplexés, réagis

sent. Pour faire contrepoids aux enseignes étrangères mais aussi aux mar- chés traditionnels, souvent peu salubres, un projet d’ouverture de 50 supermarchés modernes répondant aux normes sanitaires est en train de prendre forme. « Nous avons mis en place la coopérative Mabele – dont le nom signifie “terre” en lingala –, qui compte déjà 300 membres fondateurs, chacun devant verser 200 dollars pour obtenir ce statut. La structure de Mabele est une pyramide inversée. Selon le niveau, la contribution varie de 200 à 50 dollars. Nos supermarchés proposeront des produits agricoles et maraîchers locaux », indique Al Kitenge. À terme, l’objectif est de renforcer la transformation et, ainsi, de combattre ce que ce Kinois qualifie de « colonisation alimentaire indienne », avec l’importation de produits manufacturés venant principalement d’Asie ou du Moyen-Orient. « Nous produisons des mangues, mais les jus de mangue que l’on consomme proviennent des pays arabes », s’indigne-t-il. Qui dit essor de l’industrie et des services dit création d’emplois et résorption d’une partie de l’immense chômage, devenu la bête noire des Kinois. 

UN NOUVEAU CHEF DE L’ÉTAT

Selon Al Kitenge, l’emploi formel, c’est-à-dire déclaré, avec contrat de travail et sécurité sociale, ne concernerait que 5 % de la population active. Les employeurs « réguliers » seraient principalement l’armée, la police et l’agence nationale de renseignements. Le chômage s’ajoute donc aux multiples difficultés (logement, transport, santé, éducation, eau, électricité…) que rencontrent la majorité des habitants de la capitale. Ainsi, ceux qui ont voté pour Martin Fayulu, le candidat de la coalition Lamuka soutenue par Moïse Katumbi, ex-gouverneur du Katanga, et Jean-Pierre Bemba, président du Mouvement de libération du Congo, ont certes contesté les résultats électoraux, jugés truqués, mais la réalité du quotidien a pris le pas sur les revendications. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs fini par reconnaître Félix Tshisekedi comme président, élu le 30 décembre dernier avec 38,57 % des suffrages exprimés, selon la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Et parmi eux, certains ne mettent pas en doute la volonté du nouveau chef de changer les choses dans le bon sens. Quant à la vague anti-Balubas, qui avait enflé après les élections, elle a perdu de sa vigueur. À intervalles réguliers, les Balubas, une ethnie majoritaire dans les Kasaï – à laquelle appartiennent les Tshisekedi –, font l’objet de rejets. On leur attribue divers maux (tribalisme, volonté d’hégémonie, etc.). Des craintes infondées, réactivées à l’arrivée de Félix Tshisekedi à la tête du pays. Puis, au fil des jours, les peurs ont perdu de leur acuité. Le plus important était de barrer la route à Emmanuel Ramazani Shadary, le poulain du président sortant Joseph Kabila, qui a régné sur la RD Congo de 2001 à 2018, mais qui, sous la pression populaire, n’a pu se concocter un troisième mandat. Tout sauf Shadary, telle était la conviction du plus grand nombre ! Néanmoins, les Kinois n’ont pas donné carte blanche au nouveau président. « On observe Félix et, dans cinq ans, aux prochaines élections, on votera pour ou contre lui, en fonction de son bilan », souligne Thérèse, une jeune Kinoise. Ainsi, qu’ils aient voté pour Tshisekedi ou pour Fayulu, tous sont d’accord pour poursuivre les marches citoyennes, afin de faire passer des messages aux autorités. « Il faut que la société civile maintienne sa pression sur les institutions pour imposer une bonne gouvernance et exiger l’application stricte des droits humains et du droit des affaires », insiste Al Kitenge. Les exigences portent aussi sur davantage de débats citoyens pour informer, réfléchir, être à l’initiative de propositions, et ne plus laisser la parole aux seuls politiciens.  

DES LOISIRS AU BEAU FIXE

Les Kinois ne seraient plus kinois s’ils avaient renoncé à la musique et aux ambiances festives. Après la longue période préélectorale tendue, durant laquelle il était périlleux de sortir la nuit, le divertissement a repris ses droits, avec une préférence pour les discothèques et les bars avec terrasses. Les plus en vogue sont le Staff Tchetche, le Température 40° et le Dos d’âne à Lemba, le Margareth Airways à Mont Ngafula ou encore le Métro Bar à Bandal, qui ne désemplissent pas de 19 heures à l’aube. Dans le domaine musical, plusieurs changements sont notables. Si les têtes d’affiche restent Fally Ipupa, Ferré Gola, Werrason, Zaïko Langa-Langa et Koffi Olomidé, une nouvelle génération de vedettes défie les grands : Robinio Mundibu, DJ Dida Master, DJ Amaroula, Gaz Mawete ou Innoss’B. Le ndombolo n’a certes pas (encore) été détrôné, mais une musique urbaine, mélange de R’n’B et de hip-hop, émerge. Des chorales religieuses de bon niveau s’imposent aussi. Et la tendance est à la création de sortes de maisons de production chapotées par les grands. Ainsi, Olomidé a créé le label Koffi Central et Fally Ipupa produit des artistes via F Victeam. Les paris sportifs, nouveau gagnepain des sans-emploi et des faibles revenus, sont en pleine expansion. En tête du phénomène, la firme Winner qui a installé, dans nombre de quartiers, des agences reconnaissables par leur façade peinte en bleu. Les paris en ligne se développent aussi. Et la marche ainsi que la gymnastique en salle sont d’autres hobbies qui s’étendent dans les quartiers populaires. Le football, quant à lui, attire les jeunes de 7 à 17 ans. Pour preuve, depuis 2016, Kinshasa abrite la deuxième académie de foot au monde avec 1 000 adhérents, derrière celle de Qingyuan, en Chine, qui en aligne 2 600. Son centre d’entraînement, volet commercial du projet Ujana, dont l’Athlétic Club Ujana a formé des footballeurs célèbres comme Lema Mabidi, est situé à deux pas du stade Tata Raphaël, à Matonge. Sont également très tendance les barbichettes et les tenues aux couleurs vives inspirées des habits de scène des musiciens branchés, les collants slim et les minijupes pour les demoiselles, et les tatouages et piercings pour les deux genres. Bien évidemment, les réseaux sociaux ne sont pas étrangers à ces modes, qui font vibrer la jeunesse de la belle, rebelle, créative et abyssale Kinshasa.

 

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