Business

L’urgence de réinventer un modèle de développement

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
Share
Vue aérienne du troisième pont continental de Lagos. Le Nigeria présente un risque systémique social élevé. SHUTTERSTOCK

La crise mondiale a mis à nu l’échec du modèle économique de l’Afrique et aggravé ses faiblesses. Des voix s’élèvent pour tirer des leçons de cette période compliquée et opérer à de profondes transformations.

Fin de l’éternel blabla, des discours creux, des rapports et des colloques sans lendemain. Place à l’action. La crise mondiale, sanitaire et économique qui frappe la planète en 2020 plonge l’économie africaine dans la récession. Ce n’était plus arrivé depuis vingt-cinq ans. Si, jusque-là, le continent réussit à se préserver des effets mortels de la pandémie, il subit en revanche de plein fouet l’arrêt brutal du commerce mondial.

Un choc qui exacerbe ses faiblesses criantes et ses lourdes dépendances : exportation de matières premières brutes, faible industrialisation, agriculture sans rendement, manque d’infrastructures, retard dans la transition numérique, défaillances des systèmes éducatifs et de santé, capital humain peu formé, incapacité d’intégrer l’informel…

« Le drame africain, c’est son modèle économique », résume Sampawende Jules Tapsoba, chercheur à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi), dans une tribune coécrite avec Blaise Gnimassoun, maître de conférences en sciences économiques à l’université de Lorraine. « Pendant plus de soixante ans, la plupart des pays se sont organisés autour d’un modèle de rente, favorable à la mal-gouvernance et sans capacité de création de valeur ajoutée. » Résultat ? « L’Afrique souffrira autant de fois que les soubresauts de l’économie mondiale plomberont la demande et les cours des matières premières. […] Cette crise est aussi une opportunité à saisir pour opérer un changement profond de modèle économique. »

Un appel largement partagé. « On peut tout de même espérer que la crise soit le prélude à de profondes transformations sur le continent », a confié au Monde, en mai dernier, l’économiste Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA).

Car l’effondrement du cours du pétrole, qui se propage à d’autres matières premières avec la chute de la demande mondiale à cause de la pandémie, frappe au cœur les premières économies du continent (Afrique du Sud, Nigeria, Algérie, Égypte, Angola, etc.), trop dépendantes de leur sous-sol : leur déficit public se creuse, leurs devises se déprécient, alourdissant le service de leur dette en monnaie locale. Avec moins de 8 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz, le continent est un acteur mineur, et il subira à chaque fois les effets des rivalités commerciales entre Saoudiens, Russes et Américains. Mais pourquoi peine-t-il tant à engager la révolution des énergies renouvelables ?

« Les prix de la production d’énergie renouvelable deviennent de plus en plus compétitifs. C’est donc le bon moment pour passer à une base de production et de consommation plus propre. L’Afrique a le potentiel d’accélérer son industrialisation grâce à des solutions plus écologiques », assure Carlos Lopes.

Autre danger mortel : les conséquences du changement climatique. Le risque d’une crise alimentaire majeure menace à nouveau des millions d’Africains. Pour l’agriculture, déjà très fragile, le scénario catastrophe est écrit depuis des années par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) : « Le changement climatique devrait entraîner des baisses de production agricole dans de larges parties de l’Afrique. […] Ces baisses seront plus marquées en Afrique de l’Ouest, où la production pourrait reculer de 2,9 %. […] Les régions où la production agricole baisse en raison du changement climatique augmenteront probablement leurs importations de produits agricoles. » Et une agriculture qui ne peut accompagner une forte démographie est la mèche d’une bombe à retardement… Les économistes africains Fadhel Kaboub (université Denison, Ohio), Ndongo Samba Sylla (université Cheikh Anta Diop, Dakar), Kai Koddenbrock (université Goethe, Francfort), ainsi qu’Ines Mahmoud et Maha Ben Gadha (Tunis) sont les chefs de file, début septembre, d’une lettre ouverte : ils militent pour la mise « en œuvre d’un modèle de développement économique alternatif. » « Nous appelons les États africains à élaborer un plan stratégique axé sur la reconquête de leur souveraineté économique et monétaire, qui doit inclure la souveraineté alimentaire, la souveraineté dans le domaine des énergies renouvelables et une politique industrielle centrée sur un contenu manufacturier à plus forte valeur ajoutée. » Pour eux, « l’Afrique a la capacité d’offrir une qualité de vie décente à tous ses habitants. Elle est capable d’offrir des services publics universels, tels que les soins de santé et l’éducation, de garantir un emploi aux personnes qui veulent travailler et de mettre en place des filets sociaux assurant des revenus décents aux personnes qui ne peuvent pas travailler ».

Et pourtant, bien avant la pandémie, les États ont imaginé une pièce maîtresse de ce nouveau modèle : la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca). Cet espace économique de 1,2 milliard de consommateurs couvre un potentiel commercial estimé à plus de 3 000 milliards de dollars. « L’épidémie a montré à quel point il était risqué de dépendre trop du reste du monde pour ses approvisionnements. Or, la Zleca est censée inciter au développement de chaînes de valeur sur le continent », insiste Carlos Lopes.

Selon la Banque mondiale, sa pleine mise en œuvre permettrait de sortir 30 millions d’Africains de l’extrême pauvreté, d’augmenter les revenus du continent de 450 milliards de dollars d’ici à 2035 et stimulerait les exportations intracontinentales de 81 %.

Depuis le 17 août, la Zleca dispose d’un secrétariat général à Accra, piloté par le Sud-Africain Wamkele Keabetswe Mene. Mais le démarrage du plus grand bloc économique régional du monde, programmé pour le 1er juillet 2020, est retardé. Seuls 44 États sur 55 ont ratifié l’accord l’instituant, et 50 % des pays ont un niveau de préparation suffisant à l’ouverture des marchés.

Or, le temps presse. « L’épidémie de Covid-19 a accru les inégalités sociales en Afrique », relève Ana Boata, directrice de la recherche macroéconomique chez Euler Hermes. L’assureur-crédit estime que le « Covid19 est susceptible d’intensifier le risque social systémique déjà élevé en Afrique », du fait de la capacité réduite « des gouvernements à répondre par des mesures de relance budgétaire. Il ne peut être exclu que des manifestations publiques se produisent à travers le continent entre le second semestre 2020 et 2021 ». Pour Euler Hermes, une vingtaine de pays du continent présentent ce « risque systémique social élevé » : le Nigeria, l’Angola, le Gabon, la République démocratique du Congo, le Cameroun, le Maroc, la Côte d’Ivoire, l’Algérie, le Sénégal ou encore la Tunisie… D’où l’urgence à agir pour élaborer ce nouveau modèle de développement plus inclusif, durable et résilient face aux chocs extérieurs.