Édito

La fin d’une illusion

Par Zyad Limam - Publié en
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Nous pensions être invincibles et notre monde, pourtant, est sens dessus dessous.

Un virus parti d’une grande ville industrielle de Chine s’est lancé sur les routes de la globalisation.

À cette date, au moment où ces lignes sont écrites, près de 4 millions de personnes ont officiellement été touchées par ce nouveau coronavirus, au nom sèchement scientifique de Sars-CoV-2.

Avec près de 300 000 décès. Surtout, mais pas toujours, des personnes fragiles ou âgées.

Par rapport à 7 milliards d’habitants, cela pourrait presque paraître « gérable ». Et pourtant non, le pouvoir de contagion de l’organisme est tel que si rien n’était fait pour le stopper, près de 70 % de l’humanité serait infectée.

Avec un coût humain « ingérable » justement. Donc, notre monde sens dessus dessous est pratiquement à l’arrêt, avec des confinements généralisés, des fermetures d’écoles, d’entreprises. C’est la méthode moyenâgeuse, celle que l’on utilisait contre la peste et ses résurgences. Et nous qui avions conquis la terre et les airs, nous voilà ramenés à notre enclos, à notre quartier, à notre village. Les avions majestueux, symboles de notre suprématie, sont cloués au sol. Et nous tous sommes en attente d’un vaccin hypothétique, même si l’on sait que les coronavirus savent très bien éviter les vaccins…

Quelle violente et stupéfiante leçon d’humilité. Et là, maintenant, on se déconfine tout doucement, comme si nous étions sur « le dos du tigre », avec la mise en place de protocoles sanitaires d’une exigence telle que le retour à « avant », à une vie normale paraît illusoire.

On avance tous comme sur un fil, menacés par ce Covid-19 dont l’on connaît si peu de choses, hébétés devant l’ignorance générale et l’impuissance du politique, assourdis par le bruit et la fureur du débat médical, étourdis par l’injonction à changer de monde et d’habitudes, comme si tout cela pouvait se faire juste en le décidant…

L’Afrique n’est pas épargnée par cette immense tempête. Mais près de trois mois après les premiers cas (en Égypte, début février), elle semble pour le moment écrire cette histoire en dehors du scénario catastrophe promis d’avance. Début mai, le continent comptait environ 44 000 contaminations recensées, soit un peu plus de 1 % du total mondial, alors qu’il concentre 17 % de la population humaine. Le virus progresse, il n’est pas stoppé, mais sa diffusion reste lente. Aucune situation de cluster n’est hors de contrôle. Le taux de mortalité est faible. Les « savants » se perdent en conjectures et en tentatives d’explication. On parle évidemment de la jeunesse de la population, ou du fait que les Africains seraient pour une raison ou pour une autre (?) mieux protégés sur le plan épidémiologique que d’autres populations. Du fait aussi que les mobilités intercontinentales sont limitées, que l’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale reste marginale. Et que donc, d’une certaine manière, le sous-développement nous mettrait partiellement à l’abri du virus. Tout cela est probablement plus ou moins vrai (ou faux), mais on passe à côté d’une partie de l’histoire en cherchant systématiquement des explications externes. L’Afrique a su, aussi, globalement réagir. Avec ses moyens. Ses hommes et ses femmes. Les frontières ont été rapidement fermées. Des procédures souples de confinement ont été mises en place, et, malgré tout, elles ont été relativement respectées. Les populations que l’on décrit complaisamment comme indisciplinées mesurent le danger et se protègent du mieux qu’elles peuvent. Les États développent une réponse, mobilisent leurs forces. En Côte d’Ivoire, des structures hospitalières ad hoc ont été construites en quelques jours. Au Maroc, les masques et même les respirateurs sont sortis des usines locales reconverties. À Djibouti et à l’Île Maurice, on teste massivement. Les chefs d’États mobilisés ont aussi obtenu un allègement du fardeau de la dette. Les « élites » participent aux efforts. Des plans d’accompagnement ont été mis en place pour protéger les entreprises et les populations les plus fragiles. Il y a un « sens commun » que l’on retrouve rarement en Afrique.

Encore une fois, personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais là, maintenant, le continent aura montré une véritable capacité de réaction. Et les théoriciens de « l’effet pangolin », avec leur effondrement socio- politicosanitaire historique, en sont pour leurs frais.

Une situation d’autant plus surprenante si l’on prend une contre-image, celle d’un Occident tout-puissant pourtant ravagé par la pandémie. Ce monde « sens dessus dessous » est aussi un monde « à l’envers ». Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Espagne, les victimes se comptent par dizaines de milliers. Les économies ont été mises à l’arrêt, entraînant une facture stupéfiante. Les libertés individuelles sont sacrifiées au profit de l’urgence sanitaire. Ces sociétés riches, sophistiquées, « protégées », se sont révélées « pesantes », comme incapables de voir venir le danger, incapables d’appréhender une rupture si massive de sécurité et de certitudes… Le système est apparu comme ayant échoué, avec des bureaucraties dysfonctionnelles et débordées. Ces grandes puissances industrielles auront eu toutes les difficultés à acheter des masques ou à en fabriquer. Des masques… Pareil pour les tests sérologiques. L’impuissance est presque complète. L’Union européenne se fissure dans un « chacun pour soi » suicidaire au bénéfice hypothétique de ceux qui se croient les plus riches, les plus forts aujourd’hui : l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas… Les États-Unis, le cœur de l’« empire », l’hyperpuissance, sont apparus nus, divisés, chaotiques, gouvernés par un président fantasque, cyclothymique et une « administration » inefficace et désarticulée.

La Chine elle-même, la grande success-story des quarante dernières années, ce modèle de l’émergence, se révèle fragile, confirmée dans son autoritarisme, prête à réprimer d’une main de fer toute dissension interne (sur la gestion de la crise et la responsabilité du parti-État) et à rejeter avec dédain toute interpellation externe (à propos des chiffres et de l’origine de la pandémie). Le modèle qui fait sa puissance, l’usine du monde, va être remis en cause par un Occident affaibli mais coriace, bien décidé à reprendre en main la maîtrise de ses lignes de production.

Avec le Covid-19, la hiérarchie du monde est bousculée. Les équilibres anciens vont bouger. Toutes les grandes épidémies ont eu des conséquences. Ce virus va changer notre façon de vivre. Le choc « anthropologique », cette mise en arrêt brutal du système, a été trop fort. On sent que cette pandémie agit comme une sorte d’alarme, un appel à un changement de logiciel, de paradigme, de redéfinition des priorités. Aux quatre coins du monde, on parle d’un monde nouveau. On sent confusément que l’humain doit se réconcilier avec son environnement. Qu’il doit accepter de composer avec les éléments de la biosphère, qu’il n’est pas toutpuissant, qu’il n’est qu’une entité parmi d’autres. Que son destin est lié à tout le reste du vivant. Que même si le Covid-19 disparaissait par miracle de notre horizon, d’autres virus sont là, tapis, en attente, comme depuis la nuit des temps. Et que même sans les virus, le changement climatique, la pollution, la démographie projettent une ombre formidable et menaçante sur notre futur. Nous sommes dans le déséquilibre. Il faut retrouver une mesure, nous réinscrire dans le karma de la planète.

Comment changer ? Transformer nos modes de production ? Renoncer à la surexploitation des ressources, à l’énergie carbone, à l’agriculture intensive ? Comment retrouver un équilibre sans rompre l’impératif de développement ? La croissance des quarante dernières années a aussi permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains. Et des centaines de millions d’êtres humains attendent leur tour. En particulier en Afrique. Un repli sur soi, une démondialisation chaotique, une politique de décroissance massive impliquerait le retour de la précarité, y compris dans les pays riches. Des millions d’emplois, des industries entières risquent le sinistre majeur, ce qui rend surréalistes les différents discours maximalistes sur les bienfaits de ce « retour à la nature », de ce nouveau minimalisme.

Nous ne reviendrons pas comme « avant ». Nous vivons la fin d’une illusion, celle de notre toute-puissance et la fin d’un monde, celui de la fuite en avant permanente. Le profit et la digitalisation ne sont pas une fin en soi. Quelque chose de nouveau est en train d’advenir. Nous devons inventer le futur, trouver cet équilibre impérieux entre les exigences du vivant et les besoins des hommes. Pour ne pas disparaître. ■