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ANDRÉ MAGNIN

LA GRANDE AMBITION

Par Sabine.CESSOU - Publié en août 2015
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Silhouette longiligne, lunettes rondes et cheveux blancs, ce grand fumeur d’humeur joviale a des airs d’éternel adolescent. Il se définit comme un « rechercheur » ou un « chercheur », voire un « commissaire », mais en aucun cas comme « marchand d’art » – l’étiquette qui lui colle pourtant le plus à la peau. Il n’aime pas non plus qu’on le décrive comme un « explorateur », malgré son côté un peu Indiana Jones.

Ce citoyen français, l’un des grands noms de l’art africain contemporain, a pourtant passé les trois dernières décennies à sillonner l’Afrique, pour y repérer des talents artistiques et acquérir leurs travaux – en payant parfois trois fois plus cher que le prix demandé par les artistes. André Magnin, un « faiseur de rois » qui a contribué à faire monter la cote du peintre congolais Chéri Samba ou du plasticien béninois Romuald Hazoumé, reçoit volontiers chez lui. Un appartement lumineux du boulevard Voltaire, à Paris, décoré dès l’entrée par de nombreuses œuvres d’art. S’i l ouvre les portes de son salon, il ne dira rien de lui ni de sa famille. On saura juste qu’il est né en Franche-Comté et que ses premiers souvenirs d’enfance, « déterminants » dans sa vie, sont inextricablement liés à Madagascar, où il a vécu entre 3 et 7 ans.

Jeune, il a fait partie des milieux hippies en Lozère et s’est intéressé dans les années 1970 à des performances artistiques à Düsseldorf (Allemagne), à la grande époque du happening. De fil en aiguille, et surtout grâce à des rencontres, il devient en 1987 l’assistant de Jean-Hubert Martin, commissaire de l’exposition « Magiciens de la terre ». Il présente pour la première fois en France, en 1989, au centre Pompidou et à La Villette, les arts contemporains de l’Afrique et de l’Amérique latine – deux terræ incognitæ de la culture française. À la fin de cette exposition, critiquée de toutes parts, il est contacté par un certain Jean Pigozzi, fils du fondateur de l’entreprise automobile Simca.

Ce milliardaire photographe et philanthrope rêve de se constituer la plus grande collection au monde d’art contemporain africain. André Magnin se met au service de l’héritier avec un certain bonheur : il a en effet carte blanche, avec tous les moyens nécessaires, pour aller chercher des œuvres sur des « terrains » aussi difficiles que le Mozambique durant la guerre civile ou la République démocratique du Congo (RD Congo), qui était encore à l’époque le Zaïre de Mobutu…

Basée à Genève, la collection Pigozzi compte plus de 15 000 pièces, soit dix fois plus que celle de Sindika Dokolo, le plus grand collectionneur africain (lire p. 110). Elle a été montrée à travers le monde, du musée des Beaux-Arts de Houston au musée national d’Art africain à Washington, en passant par la Pinacothèque de Turin, le musée Guggenheim de Bilbao et la Tate Modern à Londres. Autant d’itinéraires géographiques et institutionnels qui lui ont permis de constituer son propre carnet d’adresses et d’asseoir sa réputation. Sans oublier la curiosité qu’il a pu susciter chez les collectionneurs, des amateurs d’art aussi importants que François Pinault, propriétaire du Palazzo Grassi et de la Pointe de la douane à Venise, s’intéressant désormais à la création africaine.

Le « chercheur d’art » a commencé en 2009 à voler de ses propres ailes. Il a monté Magnin-A, sa structure à Paris, qui n’est pas une galerie – puisqu’elle n’a pas de lieu avec pignon sur rue, mais fait plutôt participer les artistes qu’elle a dans son catalogue à diverses manifestations. Il a ainsi assuré la présence du jeune photographe dakarois Omar Victor Diop à Paris Photo, en novembre 2014, qui a ainsi pu entrer en orbite dans le monde de l’art. La dernière série d’autoportraits de ce jeune homme, intitulée Diaspora, a cumulé au Grand Palais un nombre impressionnant de points rouges… Ses tirages limités se sont vendus comme des petits pains, et le champagne a coulé à flots sur le stand Magnin-A.

André Magnin admet être « très lié à des collectionneurs passionnés plutôt que des spéculateurs », précise-t-il. « Ils ont repéré des artistes d’envergure internationale et ont développé des relations d’amitié fortes avec certains, en tenant des discussions interminables avec des gens d’une immense connaissance ». Parmi les artistes ainsi « révélés » figurent les peintres Chéri Samba (RD Congo) et Frédéric Bruly Bouabré (Côte d’Ivoire), ainsi que les photographes Seydou Keïta (Mali), Malick Sidibé (Mali) et Jean Depara (RD Congo), sans oublier les plus contemporains que sont Pascale Marthine Tayou et Barthélémy Toguo (Cameroun). Magnin n’en reste pas moins contesté en tant que marchand d’art, souvent ravalé au rang vulgaire de « vendeur de tableaux ». Lors de la présentation à la presse de sa magistrale exposition « Beauté Congo » (lire p. 148) à la Fondation Cartier, le 9 juillet, des voix se sont élevées dans la salle, en français et même en lingala, pour lui reprocher de n’exposer que des artistes qui figurent dans son catalogue, en majorité des hommes. Il a été accusé d’entretenir un rapport de « domination » qui empêcherait les autres d’exister. « Polémique salutaire » pour les uns, « posture de lamentation post-coloniale » pour les autres, ces vagues l’ont manifestement heurté…

Dans le monde sans pitié qui est celui de l’art, cet homme est bien souvent critiqué – ce qui signifie, en soi, que son travail est important. Un signe qui ne trompe pas : il est défendu mordicus par « ses » artistes. Romuald Hazoumé, qu’il accompagne depuis de longues années, ne rate pas une occasion de dire tout le bien qu’il pense de son « parrain » et de son travail de « pro ».

La bataille est d’autant plus rude qu’il n’existe « pas plus d’une dizaine de galeries qui structurent le marché », explique André Magnin. Et de citer quelques noms : la Red Door Gallery et Art21 de Caline Chagoury à Lagos, Cécile Fakhoury et Guirandou Arts Pluriels à Abidjan, sans oublier Linda Goodman à Johannesburg et Stevenson au Cap. Parmi ceux qui ont, comme lui, contribué à mettre les créateurs du continent sur la carte du monde, il mentionne aussi la Revue noire (1991-2003) et l’école Osogbo, dans l’État d’Osun au Nigeria. Méconnue dans les milieux francophones, cette coopérative d’artistes a été fondée dans les années 1970 en pays yorouba par l’Autrichienne Susanne Wenger (1915-2009). Ex-femme de l’Allemand Ulli Beier, l’un des plus grands collectionneurs d’art africain, elle est célèbre pour être devenue une prêtresse locale et la gardienne de la forêt sacrée d’Osun-Osogbo, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en 2005.

« Sur plus de cent foires dans le monde, deux seulement se tiennent sur le continent africain, poursuit André Magnin : la Johannesburg Art Fair et la foire 1:54, lancée il y a seulement trois ans par Touria El Glaoui. » Même en rajoutant les grands événements panafricains tels que la Biennale des arts de Dakar et les Rencontres photographiques de Bamako, les éléments susceptibles de générer un vrai marché se comptent encore sur les doigts de la main. En même temps, tout a changé sur le continent, constate cependant le commissaire de « Beauté Congo » : « L’Afrique bouge, des collectionneurs africains apparaissent, même s’ils sont focalisés sur l’art de leur pays, et c’est encore le continent qui étonne le plus avec sa richesse incroyable, résume-t-i l. En 1989, passer un coup de fil à Lagos pouvait prendre une semaine. On n’est plus du tout dans la même histoire. Pour retrouver un artiste congolais ayant fui dans les années 1920 en Tanzanie aujourd’hui, mes contacts peuvent m’envoyer chaque jour des dossiers via Internet. » André Magnin, fin connaisseur, plaide pour une liberté fondamentale avant d’aller voir l’exposition « Beauté Congo » : celle de ne pas « forcément tout savoir du contexte congolais », pour se laisser fasciner par des œuvres « fulgurantes ».

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