juillet 2016
TUNISIE

LE BAL DES PRÉTENDANTS

Par Frida DAHMANI
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Calculs politiques, délitement de l’État, économie, sécurité… Les citoyens sont à la recherche d’un nouveau leadership. L’ampleur de la tâche ne décourage pas de nombreux ambitieux. Qui se voient déjà aux sommets.

Les habitudes ont la vie dure. La nouvelle Constitution a beau avoir rogné les prérogatives du président de la République, le Tunisien persiste à croire que les pleins pouvoirs sont toujours entre ses mains. Or il doit désormais composer avec la représentativité de forces politiques parfois contraires. C’est aussi le cas du chef du gouvernement : pendant complémentaire du chef de l’État, il partage avec lui une partie du pouvoir exécutif. Et si l’on rajoute à ce binôme l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), aux réelles capacités législatives, l’observateur peut mesurer que l’épicentre du pouvoir n’est plus au seul palais de Carthage. Ce dispositif complexe et inédit a beau rompre avec les pratiques des régimes précédents, il ne décourage pas les vocations de ceux qui s’imaginent un avenir hors normes.
 
Opportunités, opportunisme ? Tous, politiques connus ou plus anonymes, font la cour aux caciques des partis, qui pour un strapontin, qui pour un maroquin. Et qu’importe que tout siège soit devenu éjectable selon la Constitution : imaginer sur son CV un passage à Carthage ou à la Kasbah – siège du gouvernement – est une tentation à laquelle peu semblent résister. Et tant pis si le costume s’avère trop ample… La campagne électorale de 2014 avait donné le ton avec pas moins de soixante-dix candidats déclarés pour le fauteuil de la présidence. Mais tous avaient dû réfréner leurs ambitions face à la popularité de Béji Caïd Essebsi, promoteur d’un modèle tunisien moderniste qui ne composerait pas avec les islamistes. 
 
Les promesses, surtout électorales, n’engagent que ceux qui y croient : des marges de manoeuvre étroites et la réalité du paysage politique ont fait des ennemis d’hier – Nidaa Tounes, parti vainqueur, et la formation islamiste d’Ennahdha – les alliés d’aujourd’hui. Conséquence de ce rapprochement, le président, qui ne briguera pas un autre mandat au vu de ses 89 ans, a perdu l’appui de son électorat essentiellement féminin, et Nidaa Tounes, dont il est fondateur, n’est plus la première formation politique du pays depuis sa scission en décembre 2015.
 
Résultat, les appétits se réveillent et en vue de l’élection présidentielle de 2019, certains sont déjà dans les starting-blocks. Les responsables s’interdisent de l’évoquer publiquement mais tous composent avec l’hypothèse d’une vacation du pouvoir avant terme. Et si la question de la succession au pied levé de Béji Caïd Essebsi est taboue, c’est d’abord parce que sa personnalité, son bagout et son sens politique ont relégué l’argument de l’âge au second plan. Dans les faits, les candidats potentiels croisent les doigts pour que rien de fâcheux n’arrive au président avant la fin de son mandat ; non par altruisme mais parce qu’aux termes de la loi, l’éventuelle campagne présidentielle serait alors limitée à soixante jours. Sans préparation, elle se jouerait alors essentiellement via les médias, notamment audiovisuels. Et personne n’est prêt à une équipée aussi hasardeuse. 
 
UNE BIPOLARISATION ARRANGEANTE
 
Quelques exemples ? Mohsen Marzouk, cofondateur de Nidaa Tounes, vient de créer un nouveau mouvement, Harakat Machrou Tounes ; Mehdi Jomaa, ex-chef du gouvernement, travaille ses lobbies mais sans rendre publiques ses intentions ; Moncef Marzouki, prédécesseur de Béji Caïd Essebsi à Carthage, a fondé une nouvelle formation. Et d’autres commencent à sortir de l’ombre. Seul point commun : tous sont conscients que l’affaire ne sera pas simple en raison de l’actuelle bipolarisation politique, qui reste articulée entre les islamistes, en apparent renouveau, et la famille destourienne, quelque peu affaiblie par une volatilité de militants ou de dirigeants. Une bipolarisation qui est à la fois un handicap et un atout. Handicap car les représentants des autres forces politiques ne sont pas capables de fédérer au-delà de leurs partisans. Mais aussi atout car, pour les prétendants, obtenir l’adoubement de l’un ou l’autre des deux « cheikhs » – Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi – ferait office de sésame. Caïd Essebsi en a lui-même fait l’expérience : en 2014, face au président sortant, Moncef Marzouki, l’appui tacite du fondateur d’Ennahdha lui a été précieux. Habib Essid doit lui aussi à Ghannouchi son maintien à la tête du gouvernement alors que beaucoup tentent de le pousser vers la sortie. Mais au fond, chacun des deux « patriarches » – comme on les appelle à Tunis – sait qu’il doit à l’autre une fière chandelle. Et chacun est l’obligé de l’autre pour des raisons différentes. Pour les deux, il y aura toujours un avant et un après au 15 août 2013. Ce jour-là, à Paris, les frères ennemis ont fait preuve de sagesse et ont enterré la hache de guerre au profit d’une pax romana pour juguler l’escalade de violence politique qui a enflammé le pays après l’assassinat du député Mohamed Brahmi en juillet 2013. Mais pour ménager leurs militants, ils s’étaient bien gardés de dévoiler leur entente avant le passage aux urnes d’octobre 2014.
 
VERS UN CONSENSUS ?
 
Aujourd’hui, ils ont toujours besoin l’un de l’autre même si leurs enjeux et leurs positions sont différents. Président de la République, Essebsi a été contraint de prendre de la distance avec Nidaa Tounes, parti dont il est fondateur mais dont la déconfiture rebat les cartes de la composition du paysage politique. Ghannouchi, lui, doit aussi composer et ménager son monde même si Ennahdha peut se prévaloir d’être désormais le premier groupe parlementaire. Le modèle islamiste à l’ancienne ne passant plus sur la scène internationale aussi bien que locale, il lui a aussi fallu accepter que les destouriens comptaient encore en Tunisie. Dès lors, la récente métamorphose d’Ennahdha en parti civil conservateur participe à une démarche de recentrage pour être en conformité avec les voeux des Tunisiens.
 
Mais Ennahdha a aussi tiré les leçons de sa pratique du pouvoir de 2011 à 2013 et préfère désormais la politique des étapes, abondamment pratiquée par Bourguiba. Son prochain objectif : les municipales de 2017 pour roder son nouveau discours afin de l’ajuster pour 2019. Il est à parier que les islamistes pousseront alors leur propre candidat, qui ne sera pas nécessairement le chef du parti. À moins que, au nom de l’intérêt supérieur, les deux partis dominants préfèrent se mettre d’accord pour désigner une personnalité consensuelle qui aurait les faveurs de tous. Et dans cette hypothèse, ce ne sont pas les candidatures qui manqueront…
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