Algerie

Le cas Khaled Drareni

Par Frida DAHMANI - Publié en
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Manifestation pour la libération de Khaled Drareni à Alger le 7 septembre dernier. AMMI LOUIZA/ABACA

Il est le plus célèbre des pensionnaires de la prison de Kolea, où il est écroué depuis le 29 mars 2020. Le tort du matricule 22244, ou plutôt son crime aux yeux de la justice algérienne, est d’avoir soutenu le Hirak – puissant mouvement contestataire populaire en place en Algérie depuis février 2019.

En d’autres temps, il n’y aurait peut-être pas eu d’affaire Khaled Drareni, mais il est journaliste, « une profession suspecte pour les autorités », assène un ancien du quotidien Le Matin. « Avec Drareni, c’est aussi un semblant de procès du Hirak que s’offre le pouvoir, qui siffle la fin de la récréation », commente un diplomate tunisien longtemps en poste à Alger – bien que retraité, celui-ci tient à son anonymat pour ne pas froisser ses amis algériens encore au pouvoir : « On ne sait jamais. » Une prudence de bon ton qui prévaut au Maghreb, où l’on tend à ménager les puissants en place.

Sur fond de protestations

Malgré tous les signaux avant-coureurs et la sévère crise socio-économique, les autorités n’ont pas évalué l’ampleur que prendrait le mouvement du Hirak, cette mobilisation urbaine bihebdomadaire qui a soudé les Algériens durant un an. « La pandémie de Covid-19 a donné un coup d’arrêt brutal à la contestation, mais les revendications sont toujours là », remarque un proche d’une figure clé du mouvement, l’avocat Mustapha Bouchachi. « Le Hirak est capable de gagner le match », semble lui répondre le docteur Abderrahmane Cherfouh, qui note que la discorde entre modernistes et conservateurs est un clivage du mouvement. Celui-ci inquiète les autorités. Il pourrait faire écho à son homonyme marocain qui avait soulevé la région du Rif en 2016 ou au mouvement du 20 février, qui, en 2011, avait agité le pays, mais surtout à l’intifada de 2011, qui avait fait chuter le régime de Ben Ali en Tunisie. Des perspectives d’agitation sociale avec lesquelles, dans les pays arabes, le pouvoir ne sait pas faire. En Algérie, il a d’abord été pris au dépourvu et a même fait des concessions, si bien que le Hirak a pu inscrire à son bilan l’annulation d’un cinquième mandat pour l’ancien président Bouteflika, sa mise à l’écart, la reddition des comptes pour les caciques du pouvoir, l’élection à la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, mais aussi des réactions du pouvoir telles que l’opération « mains propres » – qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui existe, à défaut d’un réel engagement de réformes. Autant de faits qui démentent l’inertie du pays, où, depuis l’indépendance, tout demeure figé, immuable et surtout loin des standards en matière de liberté, et notamment de liberté de la presse.

L’affaire Drareni

C’est l’histoire de Khaled Drareni, qui n’a fait que son travail de journaliste. Un métier suspect pour les pouvoirs en général, et plus particulièrement en Algérie. Le ministre de la Communication, Amar Belhimer, lui-même ancien journaliste et universitaire, a nié la profession de ce dernier pour justifier les poursuites à son encontre, sous prétexte qu’il avait travaillé pour le compte de TV5 Monde sans accréditation et qu’il a été jugé pour des « faits » qui ne sont pas liés à l’exercice de son métier. Il était effectivement poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l’unité nationale », et a été condamné en première instance à trois ans de prison ferme, ramenés en appel, le 15 septembre, à deux ans plus 50 000 dinars algériens (environ 330 euros) d’amende. L’affaire est obscure. Avec son lot de paradoxes, elle a des allures de représailles. Khaled Drareni, 40 ans, responsable du site d’information Casbah Tribune et correspondant de TV5 Monde et de Reporters sans frontières (RSF), a été arrêté une première fois au début du mois de mars 2020, puis mis en liberté provisoire au terme d’une garde à vue de quarante-huit heures, avant d’être à nouveau arrêté le 27 mars et mis sous mandat de dépôt. Il n’a pas été le seul à être poursuivi. Deux activistes du Hirak, Slimane Hamitouche et Samir Belarbi, ont été accusés des mêmes faits. Ils ont écopé de quatre mois de prison et ont été remis en liberté début juillet.

Un pouvoir chatouilleux et un journaliste engagé

Le sort de Khaled a été tout autre. Certains pointent l’influence du chef de l’État, qui, dès le mois de mai, taxait Drareni d’informateur, de mouchard et l’accusait d’intelligence avec l’étranger. Sans apporter ni précision ni preuves, Abdelmadjid Tebboune a déclaré avoir « informé des ambassades étrangères », faisant allusion à des auditions du journaliste par les services de sécurité qui l’avaient convoqué par trois fois. Le successeur du général Gaïd Salah, élu à la mi-décembre 2019, a insisté : « Drareni n’a pas été emprisonné pour des faits liés à l’exercice du métier de journaliste », mais il a été accusé, en tant que correspondant RSF, de vouloir « déstabiliser » l’Algérie. Pas moins. Ses avocats retiennent que les accusations présidentielles, intervenues en cours d’instruction, n’avaient pas lieu d’être et sont surtout interdites par le Code de procédure pénale algérien. « Elles ont sans doute pesé dans la décision de la justice », souligne l’un d’eux, qui rappelle que les juges se sont focalisés sur l’absence d’accréditation, alors que celle-ci n’a jamais été exigée par les autorités. Le comble est qu’aussi bien Amar Belhimer qu’Abdelmadjid Tebboune, alors ministre de l’Habitat sous la présidence de Bouteflika, avaient accordé des interviews à Drareni. « Les poursuites étaient infondées. Les faits qui lui sont reprochés relèvent du travail de journaliste », a estimé maître Noureddine Benissad, membre du collectif de défense et président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH). N’empêche, après un réquisitoire implacable, le procureur a réclamé une peine de quatre ans assortie à quatre autres années de privation des droits civiques.

« Ce sont des prétextes. Khaled a été sanctionné pour avoir refusé de renoncer à la couverture du Hirak, comme le lui auraient demandé les services de sécurité. Il est suivi par 147 000 followers sur Twitter. C’est une figure très respectée au sein du Hirak pour avoir pris part à des réunions de la société civile en sa qualité de coordonnateur d’une organisation de journalistes. Il est implicitement accusé d’avoir, par ses écrits, entretenu la fièvre protestataire », précise un lanceur d’alerte. Sans le dire de manière ostentatoire, les enquêteurs ont reproché à Drareni d’avoir relayé « des choses qui ne devaient pas l’être », notamment via ses publications sur Facebook, dont un appel à la grève générale lancé par des partis de l’opposition. Les avocats de la défense, la société civile, ses confrères et la scène internationale sont convaincus que l’homme a été « emprisonné pour avoir couvert le Hirak ». Présent à son procès par visioconférence pour cause de Covid-19, il est apparu très amaigri, mais avec une détermination intacte. Il a lui-même répété à ses juges qu’il faisait « son travail » et que le « journalisme n’[était] pas un crime ».

L’art de créer des symbole

L’affaire Drareni soulève l’indignation de la société civile et alerte la scène internationale. Dans la profession, celui-ci n’est pas un inconnu et est respecté par ses pairs. C’est lui qui a arraché au président français, Emmanuel Macron, en visite dans le pays en 2017, sa déclaration devenue fameuse : « Le colonialisme est un crime contre l’humanité. » Et il est surtout un compagnon du Hirak. Le pouvoir algérien est pris en étau. Envisager une relaxe serait un aveu de faiblesse, accorder une grâce, même à la faveur de la commémoration de la révolution algérienne, le 1er novembre, est impossible à la suite du pourvoi en cassation introduit par ses défenseurs auprès de la Cour suprême. Cependant, selon les avocats, le juge peut le placer en liberté provisoire. En attendant, certains de ses confrères, des figures politiques et des personnes de la société civile tentent de maintenir la mobilisation en faveur de sa libération en organisant des rassemblements chaque lundi. Quelle que soit l’issue de la procédure, le pouvoir a réussi à faire de Khaled Drareni un symbole de la liberté de la presse victime de la répression des systèmes dirigeants. Ses avocats confirmaient lors d’une conférence donnée le 24 septembre, à Alger, avoir formé un pourvoi en cassation « au nom de la morale et de l'éthique ». De nombreux organismes internationaux et ONG ont exhorté les autorités à le libérer. Mais tout ce qui ne va pas dans le sens du pouvoir est soupçonné de vouloir semer la discorde. Avec le Hirak, plusieurs blogueurs et journalistes sont en prison, si bien que l’Algérie a perdu cinq places par rapport à 2019 et figure en 146e position (sur 180) au classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.


Ailleurs au Maghreb

Démocratie ou pas, les médias dérangent. En Tunisie comme en Algérie, selon l’éditorialiste du journal Liberté, Karim Kébir, les médias sont taxés de « médias de la honte ». Mais un semblant de régulation s’est opéré en Tunisie, avec le code de la presse. Trop souvent encore, les juges n’en tiennent pas compte quand ils intentent des poursuites contre des journalistes, dont Taoufik Ben Brik, bête noire des régimes successifs. Pas de reportages sans autorisation et pas d’articles ni de prises de vues sans accréditation – documents dont, parfois, les forces sécuritaires ne reconnaissent cependant pas la validité. En Égypte, la suspicion est encore plus grande, notamment à l’égard des reporters étrangers, tous considérés comme de potentiels espions. Au Maroc, le journaliste Omar Radi est accusé d’atteinte à la sûreté de l’État, d’évasion fiscale et d’agression sexuelle. Des « poursuites apparemment truquées », selon l’ONG Human Rights Watch, qui rappellent les motifs d’arrestation abondamment utilisés par les sbires de Ben Ali. En août 2020, 100 reporters marocains ont dénoncé « la prolifération de médias diffamatoires et calomnieux », qui n’hésitent pas à porter atteinte à la vie privée des journalistes indépendants. À Alger, Jalel Mestiri partage leur préoccupation : « Les insultes, les agressions verbales et l’incitation à la haine à l’égard des journalistes et des médias prennent une tournure inquiétante. »