avril 2016

LE CINÉMA TUNISIEN FAIT-IL SA MOVIDA ?

Par Frida DAHMANI
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Une nouvelle génération, une vraie liberté de ton, un regard en prise avec la réalité et le contemporain… Ça bouge à « Tuniwood ». Et Férid Boughedir sort, en?  n, son troisième long-métrage !

Les Tunisiens peuvent se déchirer à tout propos, diverger sur les sujets les plus anodins mais tous sont mordus de septième art, à tel point que lors de la discussion du budget 2016 du ministère de la Culture, des élus de tous bords, y compris des islamistes pourtant réputés pour leur conservatisme, ont rendu hommage au cinéma national et soutenu qu’il participait largement à donner l’image d’un pays moderne. En conséquence de quoi, malgré le contexte d’austérité budgétaire, les productions n’ont pas subi de coupes drastiques. Et pour cause, le cinéma est intouchable et les députés l’ont bien compris. Un mois avant, le 24 novembre 2015, un attentat en plein cœur de Tunis n’avait pas empêché le bon déroulement des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), grand-messe du cinéma en Tunisie. « Nous n’avons pas peur, les JCC continuent », déclarait Brahim Letaief, directeur de l’édition 2015 – il ne faisait que traduire le souhait d’un public porté par un incroyable élan collectif de soutien au cinéma. C’est ainsi que malgré la pluie et toutes les mesures de sécurité, Much Loved, du Marocain Nabil Ayouch, interdit de projection dans le pays d’origine du réalisateur, a fait salle comble. « Bien sûr, la controverse attire, mais il y a aussi une fierté à être pionniers et à diffuser librement toutes sortes de films. Après tout, le public choisit ce qu’il va voir », assure une jeune cinéphile qui ne rate aucune projection. D’ailleurs, entre tapis rouge et habits de soirée, la cérémonie de clôture est un moment glamour qui récompense l’audace, la rébellion, et qui fait la joie des badauds. La fin de l’ancien régime, en 2011, a libéré l’expression. « Ben Ali connaissait le danger que le cinéma représentait pour son régime dictatorial, les réalisateurs, pour leur part, savaient qu’il y avait des lignes rouges qu’ils ne pouvaient pas franchir », explique le producteur Habib Attia. La censure n’avait pourtant pas découragé les jeunes créateurs tels que Leyla Bouzid, Fares Naanaa, ou Sonia Chamkhi, la réalisatrice de Narcisse (Aziz Rouhou), qui évoque un parcours de résistance où il fallait, en tournant sans autorisation, « assumer d’agir dans l’illégalité ». Plutôt que de faire des films militants, dénonçant la dictature, cette nouvelle vague de jeunes réalisateurs traite des sujets plus intimistes même si le contexte de la révolution est souvent présent en arrière-plan. « Ce que les films tunisiens récents ont en commun, c’est les libertés qu’ils prennent, la sincérité, le réalisme et l’audace qui les caractérisent dans leur manière d’évoquer des parcours personnels, à un moment où tout le monde s’attend à ce que l’on fasse des films sur des sujets tels que le printemps arabe ou le jihadisme », confirme Dora Bouchoucha, productrice d’Inhebbek Hedi, premier long-métrage de Mohamed Ben Attia, récompensé par deux prix à la Berlinale 2016 (meilleure première œuvre et Ours d’argent du meilleur acteur pour le comédien Majd Mastoura). Ces films marquent la fin d’une période, représentée par des cinéastes depuis longtemps établis dont la créativité était en berne. « Cette rupture générationnelle est la chance du cinéma tunisien », estime le critique Ikbal Zalila. Effectivement, la nouvelle vague, avec impertinence et non sans fraîcheur, a des choses à dire et entend le faire. D’abord en se débarrassant du passé. « Avec la révolution, il y avait beaucoup à dire et à raconter à travers le cinéma. Pour ma part, je voulais rappeler aux gens combien les choses ont été difficiles », précise la pétillante Leyla Bouzid, dont le film À peine j’ouvre les yeux a été primé aux JCC, à Venise, à Toronto et à Dubai.

« LE PAYS A CHANGÉ, LE CINÉMA AUSSI »

« Le besoin de témoigner est encore impératif, l’image et la diffusion en temps réel des vidéos tournées sur des téléphones portables ont contribué à une sorte de mémorial des événements du 14 janvier 2011. Avec le recul de ces cinq années, on restitue les émotions ou les analyses de ces journées déterminantes. Le pays a changé, le cinéma aussi »,  précise le réalisateur Walid Tayaa. Même les cinéastes qui ont fait carrière ne font pas l’impasse sur le sujet. C’est avec légèreté et une certaine tendresse que Férid Boughedir aborde la révolution : « Après plusieurs films très sérieux sur le sujet, il était temps, cinq ans après, d’avoir la distance de l’humour et de l’ironie vis-à-vis des faits, même si ces derniers sont dramatiques. » Avant de sortir en salles, son film Parfum de printemps était déjà en sélection officielle du Festival international du film de Washington 2016.

La révolte populaire de 2010-2011 a également inspiré le film documentaire. Le public a largement plébiscité Maudit soit le phosphate (2012), de Sami Tlili, qui revient sur le soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008, prélude de l’embrasement de la Tunisie deux ans plus tard, et Le Challat de Tunis (2015), de Kaouther Ben Hania, une enquête sur l’existence d’un homme à moto qui aurait balafré les fesses des femmes mais que personne n’a jamais vu. « Avant 2011, il était difficile de faire des documentaires faute de liberté d’expression. Contrairement à la fiction, qui propose différents niveaux de lecture et peut traiter de sujets sensibles, le contenu d’un documentaire s’en tient aux faits et à la vérité », explique Dora Bouchoucha.

Paradoxalement, le cinéma tunisien a le vent en poupe au moment où les superproductions étrangères, qui reconnaissent la qualité des services et des techniciens formés dans les meilleures écoles de cinéma, boudent les tournages dans le pays pour des raisons essentiellement sécuritaires et de coûts d’assurance. Subissant les conséquences de ce manque à gagner, les producteurs tunisiens se sont recentrés sur la réalisation de projets locaux et y ont gagné avec des longs-métrages de jeunes inconnus, véritables révélations qui ont raflé d’innombrables prix internationaux. En outre, la communication et le marketing sont très au point, et cela depuis des années. En 2006, la sortie de VHS Kahloucha,  long-métrage documentaire de Néjib Belkadhi, avait été savamment orchestrée par une campagne de promotion innovante. La concurrence sur les écrans oblige à se démarquer. Rien que pour 2016, une dizaine de films sont attendus : Lilia, une fille tunisienne, de Mohamed Zran, Thala mon amour, de Mehdi Hmili, Le Rêve chinois, de Rachid Ferchiou, Parfum de printemps, de Férid Boughedir, Vagues brisées, de Habib Mestiri, Tuni s by Night ,  d’Elyes Baccar, Benzine, de Sarra Labidi,  Tuni s Blues,   de Lotfi Achour, Corps étranger, de Raja Amari, et Fleur d’Alep, de Ridha Behi. Pourtant, le cinéma tunisien en est encore plutôt au stade de l’artisanat que de l’industrie et peine à trouver des espaces de diffusion. Sur les cent cinquante salles que comptait le pays dans les années 1970, seule une vingtaine est encore opérationnelle. Certains prennent néanmoins le risque d’investir dans les salles obscures, comme Moncef Dhouib, qui a réaménagé l’ancien Ciné Vog du Kram, entre La Goulette et Carthage, et qui compte faire de même avec des salles à Sfax, tandis que l’Agora, à La Marsa, fait salle comble en programmant des blockbusters ou en proposant des semaines thématiques. Mais le plus original a été Adnen Helali : il a transformé en 2015 un poulailler, puis une serre en 2016 en espace de projection. « Le cinéma n’est pas uniquement pour les salles des grands centres urbains, il doit aussi se créer un public dans les zones démunies », affirme l’acteur, qui organise d’une manière originale, et avec des moyens très limités, l’ancrage d’une culture cinématographique pour lutter contre le radicalisme. « Tant que la population aimera le cinéma, l’extrémisme ne passera pas », assénaient les cinéphiles après l’attentat de Tunis. Peut-être… Il est sûr en tout cas que dans la morosité et l’immobilisme ambiants, le septième art offre un espace de liberté salutaire pour les Tunisiens.

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