Côte d’Ivoire

Le défi du capital humain

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Feu le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly s’était largement impliqué dans la mise en place de l’ambitieux programme social du gouvernement (ici, en février 2020). THIERRY GOUEGNON/REUTERS

Impératif de la période qui s’ouvre : accentuer l’inclusivité sociale, agir sur les secteurs clés comme l’éducation, la formation, la santé. Et libérer les potentialités de chacun.

C’est la pierre angulaire de l’émergence durable. Pour être à la hauteur de ses objectifs, la Côte d’Ivoire doit fortement investir dans son capital humain. Les deux décennies de stagnation et de recul (1990-2010) ont accentué les retards et la désorganisation du secteur public. Depuis, la performance économique n’a pas permis de rattraper tous les écarts sur le plan de l’inclusion sociale et de la réduction du taux de pauvreté. Dans ce domaine clé, les fragilités représentent de véritables freins pour la croissance. Les programmes d’investissement se sont mis en place, en particulier sur la question de l’éducation, de la santé, de la formation, mais le chemin est encore long. Les classements en matière d’indice de développement humain (IDH) soulignent un fort décalage entre la sphère sociale et le champ économique. Relever ce défi du capital humain est d’autant plus urgent que la pression démographique s’accentuera d’ici 2030, avec une population estimée à plus de 30 millions d’habitants (dont 40 % de jeunes de moins de 15 ans). L’humain doit être au cœur de toute la stratégie d’émergence. Il importe de passer d’une « contrainte » à une « opportunité », de s’appuyer sur les immenses potentialités du pays et des Ivoiriens, de développer une capacité de travail, d’innovation, de « création productive », au service du secteur privé, des entreprises, du commerce, de l’artisanat, mais aussi de l’État et du service public.

L’importance des programmes sociaux

L’objectif du premier mandat d’Alassane Ouattara aura été de reconstruire les bases de l’économie ivoirienne. Il s’est ensuite agi de relancer la compétitivité de l’économie et de mettre en place les infrastructures nécessaires. Le retour d’une croissance durable et forte a permis de voir plus loin : politique sociale active, lutte contre la pauvreté et redistribution des revenus à l’échelle de la nation… Dans cette optique, le Président Alassane Ouatatara et feu le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly avaient mis en œuvre le très ambitieux Programme social du gouvernement (PSGouv) 2019-2020 afin d’améliorer sensiblement les conditions de vie des citoyens les plus fragiles. « AGC » avait pris ce dossier à bras-le-corps, bien conscient de l’urgence de réconcilier croissance et inclusivité.Avec à la clé, un budget de 1 004 milliards de francs CFA. Le PSGouv s’adresse à un certain nombre de secteurs clés : l’eau, l’énergie, la santé, l’extension de la couverture maladie universelle, l’éducation, la mobilisation des revenus, l’accentuation de la politique des filets sociaux… Sur deux ans, il mobilise les forces vives de l’administration et de l’État. Il vise in fine à réconcilier croissance et développement, et à accélérer l’inclusivité sociale, élément essentiel à la stabilité des sociétés africaines contemporaines. Ce plan a été renforcé par les nombreuses mesures en faveur des plus fragiles, prises pour absorber la crise du Covid-19 : report des factures d’eau et d’électricité, création d’un fonds de solidarité, mise en place de mesures de soutien au secteur informel… Mais cette exigence sociale dépasse le cadre de la pandémie et va s’installer dans la durée. La croissance devra s’accompagner d’une élévation du niveau de vie, d’une amélioration nette des critères de développement humain, avec des investissements structurés dans les secteurs de l’éducation, de la formation, de la santé.

L’éducation et la formation, priorités majeures

La jeunesse représente le présent et l’avenir, et constitue une force pour demain. De ce fait, elle implique une grande responsabilité. Et l’éducation reste l’une des clés majeures de l’inclusivité sociale. Elle est la première arme de ceux qui sont issus des milieux modestes, et la première porte vers une société plus égalitaire. L’éducation pour tous, c’est aussi une meilleure intégration des jeunes filles, une manière de lutter contre leur déscolarisation précoce, qui induit quantité d’effets négatifs. Dans ce grand chantier national, l’optimisation des allocations budgétaires, la répartition adéquate des moyens entre secteurs primaire, secondaire et tertiaire, la modernisation et l’agilité des politiques publiques seront essentielles.

Ce chantier exige également une réflexion de fond sur l’adéquation entre éducation et formation professionnelle. Les cursus doivent pouvoir s’adapter à la demande réelle de l’économie. La technique et le savoir-faire doivent être valorisés et entrer dans les programmes. Il s’agit là d’une évolution coûteuse mais nécessaire. Chaque année, 400 000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Plus de 700 000 emplois formels et 2 millions d’emplois informels ont été créés depuis 2011. Pour tenir compte de la croissance démographique, le rythme doit s’accélérer. En 2011, rendre possible le retour à l’école a été l’un des impératifs du gouvernement, marquant le premier signe du retour à une vie normale. Depuis, chaque année, la rentrée se fait à une date précise, les examens se déroulent selon le calendrier prévu, et le nombre d’heures d’apprentissage correspond à celui recommandé par l’Unesco. La stabilité et la continuité sont essentielles pour former les jeunes, et ce dès le plus jeune âge. Ainsi, l’école est devenue gratuite et obligatoire pour les enfants et adolescents de 6 à 16 ans depuis la modification de la Constitution en 2016. L’objectif est que 100 % des enfants soient scolarisés ; un taux presque atteint puisque, actuellement, il est d’un peu plus de 95 %. Pour réaliser le programme présidentiel, le gouvernement a également initié, en 2014, le Programme de décentralisation des universités (PDU), dont le but est double : absorber le flot constant de nouveaux bacheliers et rétablir une plus grande égalité entre les jeunes en rendant plus proche, et donc plus accessible, le système d’enseignement supérieur. Sans compter qu’une implantation de campus a un impact très positif sur un territoire. Pour une ville secondaire, c’est en effet une nouvelle population qui vient s’installer (étudiants, personnels d’enseignements, etc.) et qui dynamise l’économie locale. Dans la pratique, le PDU repose essentiellement sur la construction de nouvelles infrastructures. Cinq universités sont achevées et cinq autres sont en cours. Chacune d’entre elles est portée par une « spécialité » adaptée à son contexte géographique : à Korhogo, l’agropastoral constitue le principal enseignement ; à Daloa, c’est l’agroforesterie qui est mise en avant ; à Man, la géologie, les mines, les matériaux, l’agriculture ; à SanPédro, la construction navale, les ressources halieutiques et le génie civil ; à Bondoukou, la littérature, les arts et lettres, l’architecture ; à Adiaké, les nanotechnologies, les sciences des sports de haut niveau et les arts cinématographiques. Ces spécialisations côtoient les cours traditionnels en licence 1, 2 et 3, tandis qu’en master 1 et 2, les étudiants seront dirigés vers l’université en lien avec la spécialisation souhaitée. Ces nouvelles universités seront progressivement opérationnelles afin de permettre d’offrir aux étudiants une formation de qualité. Par exemple, pour les campus de San-Pédro et de Bondoukou, l’ouverture est prévue en quatre phases, avec un accroissement progressif des effectifs à chaque rentrée : 3 000, puis 7 000, puis 15 000, pour finalement atteindre 20 000 étudiants lorsque l’université sera pleinement opérationnelle.

Transformer la santé

Face à la pandémie du Covid-19, la Côte d’Ivoire a su mobiliser ses forces. Soutenu par l’action de grands groupes privés, comme PFO, le pays a mis en place près de 1 500 lits spécialisés, organisé l’acheminement de matériel médical, de masques. Une action efficace et dans l’urgence. Mais la pandémie est venue montrer à quel point le secteur était essentiel à toute politique de développement et surtout à toute politique de développement humain. Depuis 2011, la santé a été un domaine plus lent à restructurer, bien que 3 000 milliards de francs CFA y aient été investis de 2014 à 2016. Le plan national de développement sanitaire (PNDS) 2016-2020, dans sa phase opérationnelle, n’a pas rencontré tous les résultats escomptés. Le gouvernement a donc décidé de consacrer 1 658 milliards de francs CFA supplémentaires au secteur entre 2020 et 2024 pour y parvenir. La mise en œuvre de ce plan devrait permettre de combler le déficit de financement dans le système de soins primaires, et d’améliorer les résultats en matière de santé, principalement celle de la mère et de l’enfant. À ce titre, on peut évoquer les partenariats public-privé et la création de l’Hôpital Mère-Enfant de Bingerville, « unité d’élite », agrée par l’APHP, et qui couvre à la fois les besoins de la Côte d’Ivoire mais aussi ceux de la région.

Sept principaux piliers portent cette réforme : la santé communautaire ; la qualité des soins de santé primaires ; les ressources humaines et leur formation ; les systèmes d’information sanitaire ; la chaîne d’approvisionnement ; l’intégration du secteur privé ; et les réformes clés de financement de la santé. Les défis sont énormes et concernent tant la formation et la professionnalisation du personnel de santé que les infrastructures des hôpitaux. Entre 15 % et 20 % du budget alloué à ce secteur est aujourd’hui affecté aux soins de santé primaires, là où l’objectif est de faire passer la proportion à plus de 60 %. Ce qui représente un véritable challenge pour la Côte d’Ivoire, qui devra composer avec le retrait progressif de l’aide extérieure. En effet, au vu de ses bons résultats économiques, elle fait désormais partie des pays à revenus intermédiaires et perçoit donc moins d’aides.

Autre point extrêmement important des années à venir : le développement, le renforcement et la généralisation de la couverture maladie universelle (CMU), véritable révolution sociale. « Chaque membre de la population, où qu’il se trouve, doit pouvoir se faire soigner », déclarait le chef de l’État lors de sa deuxième campagne présidentielle. Bien que la CMU ait été instituée par la loi du 24 mars 2014, sa phase expérimentale n’a démarré qu’en avril 2017 auprès d’une population cible : 150 000 étudiants des établissements d’enseignement supérieur d’Abidjan, de Yamoussoukro, de Bouaké, de Daloa et de Korhogo. La période de test, menée jusqu’en décembre 2018, et la phase pilote ont permis d’apprécier la méthodologie et d’ajuster certains rouages. Les cotisations ont ainsi été versées dès juillet 2019 (1 000 francs CFA mensuels par personne), à l’échelle nationale, pour un démarrage des prises en charge le 1er octobre de la même année. Le taux de couverture moyen pris en charge est de 70 % avec des restants à payer (ticket modérateur) de 30 %. Dans le cas concret d’un traitement antibiotique contre la fièvre typhoïde d’une durée de dix jours coûtant 460 francs CFA, l’assuré aura à payer un ticket modérateur de 138 francs CFA. Peu à peu, les citoyens se sont enregistrés et ont demandé leur carte. Fin 2019, le nombre d’inscrits dépassait 1,6 million de personnes. La CMU a également permis d’organiser la mise en place des aides attribuées aux commerçants et aux commerçants informels KAMBOU dans le cadre de la lutte anti-Covid.