avril 2019

Le Franc CFA, notre meilleur ennemi?

Par Cédric GOUVERNEUR
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Depuis plusieurs semaines, la devise panafricaine se retrouve une nouvelle fois sous le feu des critiques. Et le poids des rumeurs. Perçue comme la garante de la stabilité et de l’intégration régionales ou comme un instrument de servitude néocolonial obsolète, la monnaie échauffe les esprits. Principaux éléments du dossier.
 
«Comment peut-on prétendre vivre avec la monnaie du colon ? » chante la Béninoise Moona dans le vidéoclip « Sept minutes contre le CFA », tourné par un collectif de dix artistes africains, parmi lesquels le chanteur ivoirien Black Mojah et le rappeur sénégalais Nitt Doff, et qui reflète la méfiance des sociétés civiles face au franc CFA. Pourrait-il en être autrement, compte tenu de la relation ambiguë de cette monnaie avec l’ancienne métropole ? Son nom lui-même ploie sous une lourde charge symbolique : le sigle CFA a signifié tour à tour « Comptoirs français d’Afrique », « Colonies françaises d’Afrique », « Communautés françaises d’Afrique », puis « Communauté financière africaine » et « Coopération financière en Afrique » ! Derrière le rhabillage sémantique, la permanence de ces trois lettres rend impossible l’oubli des racines coloniales. D’autant que pièces et billets ne sont pas imprimés sur le continent, mais en France. Plus précisément à l’imprimerie de la Banque de France de Chamalières (Puyde- Dôme), petite ville auvergnate dont le maire n’est autre que le fils de Valéry Giscard d’Estaing, ancien ministre des Finances et ancien président français. Le 16 février dernier, l’économiste togolais Kako Nubukpo, ainsi que d’autres experts monétaires africains, réunis à Bamako autour de l’ancienne ministre de la Culture et essayiste Aminata Dramane Traoré, recommandaient « une sortie collective du franc CFA, meilleure option pour les pays de la zone ». Ancien ministre de la Prospective et ancien cadre de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Kako Nubukpo plaide pour que les dirigeants prennent leurs responsabilités et sortent de ce qu’il qualifie de « servitude volontaire » [lire notre interview]. En septembre 2017, le sulfureux panafricaniste Kémi Seba était expulsé du Sénégal après avoir brûlé un billet de 5 000 francs CFA lors d’une mise en scène médiatique. Mais les cercles altermondialistes et panafricanistes ne sont pas les seuls à critiquer la monnaie. Déjà, en 2016, le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, le jugeait « désuet », mettant en cause en particulier les taux de change fixes. Et, en avril 2018, l’économiste Dominique Strauss-Kahn lui-même concluait dans un rapport que le système de fixité du change CFA-euro engendrait « une addition d’incertitudes », à comparer avec la souplesse du cedi, la monnaie du Ghana, deuxième économie de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) après le Nigeria. Candidat à la présidentielle sénégalaise du mois dernier, Ousmane Sonko (parti Pastef) avait fait de la sortie de la zone CFA un argument majeur. Numéro 2 du gouvernement togolais, Gilbert Bawara a ingénument fait remarquer dans un tweet fin février que les principales économies du continent jouissent toutes de leur monnaie nationale (Afrique du Sud, Nigeria, Éthiopie…). Certes. Mais ces monnaies nationales sont souvent faibles, ou en tous les cas soumises à de rudes variations, le plus souvent à la baisse : le cedi ghanéen s’est déprécié de 8,8 % en 2018. Le naira nigérian, dépendant du cours du pétrole, a dévissé de 30 % en juin 2016. Et la Banque centrale éthiopienne a dû dévaluer le birr de 15 % en octobre 2017.
Les détracteurs du CFA ont reçu récemment un soutien pour le moins inattendu : celui du vice-président du Conseil italien. Le 20 janvier, Luigi Di Maio (Mouvement 5 étoiles) s’est livré à une charge aussi brutale qu’approximative, accusant cette monnaie d’appauvrir le continent et d’aggraver la tragédie migratoire en Méditerranée : « Il y a des dizaines [sic] de pays où la France imprime une monnaie, le franc des colonies, et avec cette monnaie elle finance la dette publique française », a-t-il vitupéré, avant de conseiller à l’Union européenne de sanctionner Paris. Grossière et caricaturale diversion de la part d’un gouvernement italien xénophobe, qui sans le moindre scrupule ferme ses ports aux migrants ? Toujours est-il que cette provocation montre les solides incompréhensions que suscite le CFA. Cette monnaie est née fin 1945, quand, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France a ratifié les accords de Bretton Woods, qui jetaient les bases du système monétaire international. Le franc CFA devient la monnaie commune de toute la zone. Il est alors arrimé au franc français puis à l’euro, au moyen d’une parité fixe (1 euro pour 655,95 francs CFA). Le fait d’être ainsi accroché à l’euro empêche la monnaie de dévisser en cas de crise majeure – comme, par exemple, la décennie de troubles en Côte d’Ivoire. Afin de garantir cette stabilité, les pays de la zone ont obligation de déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor public français. En échange de ces dépôts, ils perçoivent des intérêts. La monnaie est donc construite sur un diptyque magique : convertibilité et stabilité. C’est l’une des clés majeures de l’investissement extérieur en Afrique subsaharienne. La monnaie rassure les apporteurs de capitaux. La dévaluation de 1994 [voir encadré] a affaibli cette notion de stabilité en alimentant régulièrement depuis le spectre d’une nouvelle « dévaluation imposée » par la France. En particulier dans la zone Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), victime collatérale de la baisse du cours du pétrole. Les outrances diverses sur le nécessaire éclatement de la zone franc alimentent les réseaux sociaux et les sites complotistes. In fine la récurrence de ces débats fragilise la réputation du franc CFA avec des effets non négligeables. Une remise en cause du système ne peut qu’effrayer ou ralentir les projets d’investissement.
 
 
UNE MONNAIE ADAPTÉE AU COMMERCE INTRA-AFRICAIN ? 
Pour les détracteurs du franc CFA, les réserves de change déposées auprès du Trésor public de l’ancienne métropole limiteraient, au contraire, la capacité des États à injecter de l’argent dans leur économie. Là aussi, l’argument se discute. En réalité, les réserves de change détenues par la BCEAO et la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) ont déjà été redistribuées dans les économies de la zone en équivalent francs CFA. C’est la garantie en euros qui se trouve auprès du Trésor français. Parlons enfin du taux de change. Cette stabilité monétaire tant vantée, si elle préserve la zone de scénarios catastrophes hyperinflationnistes (comme au Zimbabwe), constituerait un handicap pour les entreprises africaines. Car, quand la valeur de l’euro grimpe par rapport au dollar, celle du franc CFA suit le mouvement : les produits africains deviennent alors plus onéreux à exporter. Ainsi en est-il du coton africain, incapable de lutter contre le coton brésilien, avantagé par la faiblesse du real. Autre point trop souvent oublié : il existe non pas un, mais deux CFA, le franc de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et celui de la CEMAC. Deux monnaies qui, depuis 1994, ne sont plus convertibles entre elles : un entrepreneur camerounais désirant commercer au Mali doit donc changer ses CFA d’Afrique centrale en euros puis ces euros en CFA d’Afrique de l’Ouest, réglant au passage une commission à la Banque de France… À l’inverse, une entreprise européenne peut inonder de ses produits la zone franc. Au final, sur les étals de marché, un poulet français importé est moins cher qu’un poulet africain produit dans la campagne voisine. Aussi, grâce à la convertibilité, les élites africaines peuvent placer en Europe leurs avoirs, plus ou moins bien acquis… Le franc CFA est donc accusé non seulement de handicaper les entreprises africaines, mais également de favoriser la fuite des capitaux. Reste que la convertibilité fonctionne dans les deux sens : un CFA « libre » peut sortir de la zone, comme il peut y revenir. C’est selon la confiance et les conditions du marché. Comme pour toute monnaie convertible. En visite à Paris le mois dernier, le président ivoirien Alassane Ouattara, ancien « patron » de la BCEAO, a quant à lui fermement défendu le CFA, qui « rend service au peuple africain ». Lors d’un déplacement à Ouagadougou fin 2017, le président français Emmanuel Macron, interpellé sur ce même sujet par un étudiant, avait rappelé qu’après tout le sort du CFA réside entre les mains des Africains, et d’eux seuls : « Ce sont les Africains qui décident. »
À bien des égards, le débat s’apparente à celui de la souveraineté politique, du postcolonialisme, de l’indépendance réelle ou non de l’Afrique. Pour avancer, il faudrait sortir des incantations politiques et entrer dans une véritable discussion économique. Une sortie brutale occasionnerait un choc systémique majeur et prévisible. Sans parler de l’extraordinaire complexité que représenterait la mise en place d’un nouveau système qui garantisse à la fois convertibilité, stabilité et qui participerait activement à l’intégration des zones économiques (UEMOA-CEMAC). La souveraineté africaine, en réalité, est liée aux performances économiques de la zone. Plus de productivité, plus de valeur ajoutée, moins d’importations, plus d’exportations en devises signifie un CFA plus fort, plus attractif, moins dépendant des couvertures du Trésor français et de la Banque centrale européenne (BCE). Une réforme raisonnable passerait sans doute par une adaptation institutionnelle du système actuel, souligne l’économiste français Samuel Guérineau. Une opinion avec laquelle l’ancien ministre togolais Kako Nubukpo n’est évidemment pas d’accord. Les deux interviews ci-après vous aideront à vous forger votre propre opinion.

 

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