avril 2020

Le monde Covid

Par Zyad Limam
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En quelques jours, en quelques semaines, nos vies ont été suspendues, bouleversées, transformées… Au moment où j’écris ces lignes, la moitié de l’humanité, plus de 3 milliards d’individus (!), est confinée. Les écoles sont à l’arrêt, du nord au sud, de l’est à l’ouest de la planète. Les frontières sont fermées. Le ciel est quasi vide de ses dizaines de milliers d’avions habituels. La nature respire, mais les hommes souffrent et meurent. Les hôpitaux sont soumis au pic de la pandémie de Covid-19, les urgences sont saturées. Partout, les plans gouvernementaux se multiplient, et le spectre d’une crise économique majeure s’amplifie. 
 
Début avril 2020, le nouveau coronavirus aurait touché officiellement plus de 1 million de personnes sur une population totale de presque 8 milliards d’êtres humains. Et pourtant, notre civilisation, notre manière de vivre, nos systèmes de production et d’échange sont à genoux, profondément remis en cause. Par un virus. Par 0,1 micromètre de létalité inerte, à l’action aveugle, porté comme toujours dans l’histoire des épidémies par nos échanges et nos déplacements. 
 
En quelques jours, en quelques semaines, chacun d’entre nous a pu mesurer sa propre faiblesse, la fragilité de ses projets, de ses désirs, de ses ambitions. Chacun a pu mesurer l’inanité de nos sentiments de toute-puissance… La fragilité de ses proches, des siens. Nous sommes comme encerclés dans nos maisons, petites ou grandes. Les virus sont égalitaires, ils ne font pas de différence entre leurs futures victimes, les riches, les pauvres, les puissants, les chefs, les humbles, les stars et les anonymes, les démocrates et les autocrates. Tout le monde est logé à la même enseigne. Nus face à la pandémie, révélant ce qu’il y a de meilleur et de pire en chacun de nous, mais aussi dans nos sociétés, dans nos organisations, dans nos États, dans nos modèles publics. 
 
L’Asie a su se protéger (relativement et pour le moment), au prix de mesures particulièrement drastiques, en particulier sur le plan des libertés individuelles. Et aussi par discipline collective, par « mémoire » des épidémies. La Chine a joué sa carte en solitaire – fournissant pour les besoins de la propagande des statistiques probablement discutables. L’Occident, les pays riches, l’Europe, les États-Unis découvrent leur impréparation, leurs limites criantes, leur désordre : pas de masques, pas de tenues de protection, pas suffisamment de lits de réanimation ni de ventilateurs, une dépendance aux médicaments, dont la plupart sont dorénavant fabriqués… en Chine. Des années de libéralisme, de délocalisation, de compression des budgets ont mis la santé publique à l’os, ou presque. L’Europe, qui a laissé se déliter sa souveraineté industrielle, se disloque dans un « chacun pour soi », sans pouvoir compter sur un gouvernement central. L’Amérique toute puissante se prépare au pire. L’Afrique entre dans la crise sans hôpitaux ou presque, avec un secteur public presque inexistant, des populations fragilisées, des villes et une culture sociale qui rendent le confinement quasi impossible. 
 
Quelque chose de nouveau sortira forcément d’une crise d’une telle ampleur. Une autre manière de voir le monde, d’autant plus que nous allons probablement devoir apprendre à vivre avec le Covid-19 pour plusieurs mois encore. Le confinement et la pandémie, c’est aussi le ferment d’une remise en cause. L’organisation ultralibérale de l’économie globale sera (partiellement) remise en cause, chacun tentant de retrouver de la souveraineté, de la sécurité, sur le plan industriel, sur le plan alimentaire. Et les opinions exigeant un réinvestissement massif dans les secteurs sociaux : santé, prévention, appui aux plus démunis. Les États seront soumis à une forte demande d’efficacité, en particulier là où ils auront montré leur absence, leur inefficacité. La justice sociale, la revalorisation des métiers liés aux biens communs, les limites à l’argent roi, à la civilisation du spectacle… Tout est possible, on peut y croire, mais cette réinvention postmoderne de notre monde s’annonce complexe, fragile, exigeante. Les vieux réflexes seront toujours la, l’accumulation du capital et les égoïsmes nationaux. On s’émerveille aujourd’hui des eaux bleues de la lagune de Venise ou de la baisse de la pollution atmosphérique dans le nord de l’Italie, mais l’enjeu écologique, le réchauffement climatique resteront une urgence absolue pour les générations à venir. Et ceci expliquant cela, l’enjeu démographique restera lui aussi, pour des décennies, tout aussi urgent. La planète Terre, Covid-19 ou pas, se dirige sans coup férir vers la marque des 9 milliards d’habitants... 
 
Il faut voir loin et prendre, en attendant, chaque chose en son temps. Le séquençage du virus a été réalisé en quinze jours, la communauté scientifique mondiale est mobilisée comme jamais dans l’histoire de l’humanité, les recherches se multiplient sur un vaccin, sur des traitements. Les États – démocraties, dictatures, semi-démocraties – ont, dans leur très grande majorité, privilégier la santé de leurs citoyens, aux dépens des intérêts économiques et financiers, quitte à assumer une crise majeure dans les mois à venir… C’est historique, ça n’a jamais été le cas. Et cette pandémie n’aura probablement rien à voir avec les tragédies massives du passé. 
 
Pour l’Afrique, le pire est une option, mais ce n’est pas la seule. En Côte d’Ivoire, au Maroc, en Tunisie, au Niger, au Sénégal, au Rwanda, etc., les pouvoirs publics se mobilisent à la mesure de leurs moyens. Les États cherchent à s’organiser au plus vite pour protéger les populations. Les sociétés civiles, les médias jouent leur rôle de sensibilisation. Les élites – oui, les élites – se rassemblent dans des cercles d’influence pour mobiliser capitaux, ressources financières, fournitures médicales… Cela ne suffira peut-être pas, mais il y a quelque chose qui ressemble à une mobilisation générale, à la prise en compte de l’intérêt commun. Là aussi, c’est historique.
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