Niger

Le pari nucléaire

Par Cherif Ouazani - Publié en
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Minerai d’uranium.SHUTTERSTOC

C’est l’une des promesses de la décennie : « Apprivoiser l’atome et miser sur l’électronucléaire. » Un rêve fou ? À bien y voir, c’est moins improbable qu’il n’y paraît.

S elon une étude de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à l’horizon 2035, l’Afrique de l’Ouest devra disposer de huit centrales nucléaires pour faire face à ses besoins énergétiques. Sur les 30 pays qui ont sollicité l’AIEA pour une assistance dans leur quête de technologie nucléaire, 10 sont africains, dont trois membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Outre le Niger, on trouve le Ghana et le Nigeria. Engagement du président Issoufou lors de sa campagne en 2011, l’utilisation pacifique de la technologie nucléaire au profit du développement social ne cible pas uniquement la production électrique – carence endémique du pays depuis son indépendance –, mais tous les aspects du développement : sécurité alimentaire, médecine, gestions des ressources hydriques ou des catastrophes naturelles. 
 
TROIS HANDICAPS MAJEURS 
Pour mettre en œuvre sa promesse électorale, le chef d’État a institué un organisme d’application du programme d’énergie nucléaire, composé de deux structures. La première, politique, est le Comité d’orientations stratégiques pour le programme électronucléaire (Cospen), présidé par Brigi Rafini, le Premier ministre. La seconde, scientifique, est le Comité technique national pour le programme électronucléaire (CTNPEN), placé sous la houlette de Mindaoudou Zeinabou [voir ci-contre], présidente de la Haute autorité nigérienne à l’énergie atomique (Hanéa). En sa qualité de gouverneure du Niger auprès de l’AIEA, Mindaoudou Zeinabou est le point central pour tout ce qui a trait au programme électronucléaire : « Mettre en place un tel programme nécessite un long processus composé de trois phases, étalées sur une période entre dix et quinze ans. Pour chacune des phases, 19 domaines clés sont analysés par les experts de l’AIEA. » 
 
La principale phase consiste à s’assurer que le cadre réglementaire et juridique est en adéquation avec l’activité nucléaire. C’est pourquoi il faut être à jour dans la signature et la ratification des conventions internationales. D’autres questions sont abordées : les capacités managériales d’une industrie atomique, les ressources humaines, le traitement des déchets ou encore la protection de l’environnement. 
 
Le Niger a accueilli, en avril 2018, une mission d’évaluation d’experts de l’AIEA qui, au terme de leur séjour, ont félicité le travail effectué par les équipes locales. Après étude du rapport donné par les autorités nigériennes, l’AIEA a émis sept recommandations sur les 19 points abordés. « C’est la meilleure performance dans la sous-région, avance Mindaoudou Zeinabou. Nos voisins nigérians en ont eu 11 et les Ghanéens 15. La plupart des recommandations que nous avons reçues ont été traitées, et nos interlocuteurs nous ont affirmé que nous sommes quasiment en phase deux. » Il faut préciser que le Niger a une bonne cote auprès de l’institution de Vienne. Au titre de membre actif de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Otice), le pays abrite deux stations de surveillance sur son territoire, à Agadez et à Torodi. 
 
Le Niger continue de se préparer à l’électronucléaire en adaptant les filières de l’enseignement supérieur. Ainsi, l’université Abdou Moumouni, à Niamey, a multiplié les spécialités dédiées à l’atome. Outre l’historique Institut des radio-isotopes (créé au milieu des années 1980), de nouveaux établissements spécialisés ont vu le jour. La maîtrise nucléaire est en marche. 
 
Toutefois, son ambition est menacée par trois handicaps majeurs : le coût colossal d’une centrale nucléaire, la nécessité d’un réseau de distribution dix fois supérieur à la capacité de production (pour une centrale de 1 000 MW, cela implique un réseau de 10 000 MW, alors qu’il n’est que de 400 MW aujourd’hui), et la méfiance des grandes puissances, rendant inenvisageable qu’un petit pays du Sahel puisse manipuler de l’uranium enrichi. Trois arguments qui laissent de marbre Mindaoudou Zeinabou : « Pour ce qui est du coût, la question du réchauffement climatique impose à la planète des mesures drastiques en matière de production d’énergie fossile et thermique. » En d’autres termes, si les pays riches veulent que l’Afrique demeure le poumon de la planète avec ses forêts, ils n’ont qu’à financer la production d’énergie la moins polluante. 
 
CHANGEMENT DE DIMENSION 
S’agissant des capacités du réseau domestique, l’experte répond par une question : « Avez-vous entendu parler du Wapp [West African Power Pull, ndlr] ? C’est le réseau qui réunit toutes les entreprises de production électrique de la Cedeao. À terme, les 16 États membres seront interconnectés, et le réseau sera suffisant pour nos deux futures centrales. » Quant à la question de l’uranium enrichi, elle ne se fait aucune illusion : « Le processus d’enrichissement ne nous intéresse pas. Nous sommes conscients de la finesse de la frontière entre uranium enrichi et bombe. Ce n’est pas notre affaire. Nous choisirons un partenaire qui maîtrisera le processus, nous fournira le combustible et gérera avec nous les déchets. » Mindaoudou Zeinabou a réponse à tout. Enfin, presque. Si vous lui demandez où et quand, elle se fait plus évasive : « 18 sites ont été retenus pour le projet des deux centrales. Pour le timing, la scientifique que je suis ne peut y répondre. Cela relève du politique. » Au rythme des travaux, le Niger sera manifestement prêt au début des années 2030. Il changera alors de dimension.