février 2019

Le Sénégal face au paradoxe de l'abondance

Par Jean-Michel Meyer
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Le pays pourrait devenir le 5e producteur de pétrole d’Afrique de l’Ouest à partir de 2022. Attendant cette manne, il se prépare à gérer le cash-flow. Reste à échapper aux effets pervers de la rente…
 
Le compte à rebours est engagé. À partir de 2022 ou 2023, le Sénégal devrait basculer du statut de pays qui consacre environ 10 % de son PIB à sa facture pétrolière à celui d’un pays qui regorge d’or noir et de gaz. « En intégrant les récentes découvertes en Côte d’Ivoire, au Liberia, au Ghana et en Mauritanie, il est envisageable que le Sénégal devienne le 5e eldorado pétro-gazier de l’Afrique de l’Ouest à l’horizon 2023. Les réserves sont en effet estimées en 2018 à 473 millions de barils de brut et 700 milliards de mètres cubes de gaz naturel », relève Stéphane Essaga, le directeur du Centre africain de recherche sur les politiques énergétiques et minières (Carpem). Et selon une estimation établie en juin dernier par le directeur général de la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen), les recettes attendues s’élèvent à plus de 16 000 milliards de francs CFA (25 milliards d’euros) sur trente ans. Comment négocier ce virage sans sortie de route ? Le Sénégal attend sa manne pétrolière depuis des décennies. Avant la découverte des premiers gisements exploitables à partir de 2014, plus de 20 compagnies pétrolières ont réalisé, à terre et en mer, près de 168 forages entre 1952 et 2014 pour plus de 760 millions d’euros investis, d’après la Petrosen. Après tant d’années à ronger son frein, le pays saura-t-il gérer sa rente pétrolière avec discernement pour échapper au fameux syndrome hollandais ? Les autorités s’y préparent depuis des années, mais cela suffira-t-il quand jaillira l’or noir ? 
« Dès mon accession à la magistrature suprême en 2012, j’ai placé la gouvernance transparente des ressources naturelles au rang des priorités du gouvernement », a rappelé le président de la République du Sénégal, Macky Sall, le 1er novembre 2018, lors de la Conférence africaine sur « la transparence de la propriété réelle », coorganisée par le gouvernement sénégalais et l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), une organisation internationale chargée de veiller à ce que les revenus des ressources naturelles soient gérés de manière transparente.
 
Nouvelles exigences 
Et le chef de l’État d’invoquer une loi en 2012 sur la transparence dans la gestion des finances publiques, l’adhésion du Sénégal à l’ITIE en 2013 et la création de l’OFNAC, une autorité administrative indépendante dans la lutte contre la fraude et la corruption dotée d’importants pouvoirs d’investigation. Et en mars 2016, la Constitution a été révisée par référendum pour ajouter un alinéa à l’article 25-1 qui stipule que « l’exploitation et la gestion des ressources naturelles doivent se faire dans la transparence et de façon à générer une croissance économique, à promouvoir le bien-être de la population en général ». 
« Je me suis engagé à rendre publics tous les contrats pétroliers et miniers », a martelé Macky Sall le 1er novembre. Le registre du commerce et du crédit mobilier recueillera les données sur les bénéficiaires effectifs des entreprises pétrolières, gazières et minières. Par ailleurs, le Code pétrolier est en cours de révision pour intégrer les nouvelles exigences de transparence et mieux encadrer les projets pétroliers et gaziers. « Dans la même dynamique, je soumettrai très prochainement à l’Assemblée nationale un projet de loi d’orientation sur le partage des recettes tirées de l’exploitation future des hydrocarbures, et un projet de loi sur le contenu local », a insisté Macky Sall. « L’exceptionnel destin énergétique sénégalais a attiré toutes sortes d’attentions, les pouvoirs publics, les bailleurs de fonds internationaux et la société civile… Cette attention jointe à un activisme de tous les instants conduit à ce que j’appellerais une “enflure technique” : la multiplication des instances de propositions dans le cadre de l’amélioration du Code pétrolier conduit à des propositions trop importantes pour être toutes absorbées car parfois contradictoires, subjectives ou précipitées », analyse Stéphane Essaga.
Autre risque de confusion et de contentieux : la multiplication des opérateurs pétroliers, surtout des petits acteurs inconnus de ce secteur. « La variété des opérateurs est source d’originalité. À des compagnies internationales confirmées telle Total ou moyennement connues telle Kosmos Energy se joignent un ensemble de petites sociétés pétrolières n’ayant pas la même expérience », relève le directeur du Carpem.
 
Gestion des ressources
Malgré les garde-fous mis en place par les autorités en matière de transparence, la question de la gestion des ressources pétrolières et gazières reste explosive. L’année 2019 devrait être déterminante. D’autant que le sujet coïncide avec la campagne électorale pour l’élection présidentielle du 24 février 2019. La société publique du pétrole, Petrosen, a annoncé l’attribution de dix blocs pétroliers au premier semestre de l’année prochaine. Et l’opposition met systématiquement en doute la volonté de transparence affichée par le chef de l’État. « C’est parce qu’il y a une nébuleuse totale dans la gestion de ces ressources », lançait le 1er novembre Thierno Bocoum, candidat de l’Alliance générationnelle pour les intérêts de la République (AGIR).
La nomination par Macky Sall, en 2012, alors qu’il est fraîchement élu, de son beau-père Abdourahmane Ndiaye comme président du conseil d’administration de Petrosen a marqué les esprits. Tout comme, la même année, les conditions d’attribution encore obscures de deux blocs à Petro-Tim Limited, représentée par le frère du chef de l’État, Aliou Sall. Le Sénégal est au pied du mur pour savoir si le pays se sortira du « paradoxe de l’abondance », qui voit souvent, dans les pays qui tirent une forte rente de l’exploitation du pétrole, le développement de la corruption, une faible redistribution vers la population, et la fragilisation du tissu économique, de la cohésion sociale et des institutions politiques.
Le pays de la teranga apprendra vite aussi s’il lâche la proie pour l’ombre. « Le Sénégal, contrairement à beaucoup de pays africains, a été chanceux de ne pas avoir de pétrole », provoque Philippe Chalmin. Le professeur d’histoire économique à l’université Paris-Dauphine discerne « une corrélation entre la maturité politique du Sénégal et le fait que depuis son indépendance il n’y a pas eu de coup d’État ni de guerre civile. Cela peut être expliqué par le fait qu’il n’y avait pas de pétrole ». Au Sénégal de prouver dorénavant que pétrole et démocratie sont compatibles en Afrique.
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