Les grands chantiers du président

Par Cherif Ouazani - Publié en
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Niamey, la capitale du pays, abrite plus de 1,3 million d’habitants. SHUTTERSTOCK

Son second et dernier mandat s’achèvera début 2021. Agriculture, énergie, infrastructures, le bilan du chef d’État est éloquent. Et permet de poser les bases d’un développement durable.

Sauf accident majeur, le Niger vivra, en mars 2021, un événement historique: un président de la République ayant accompli les deux mandats que lui permet la Constitution passera le témoin à son successeur élu au suffrage universel. Banal, direz-vous. Pas au Niger. Jamais auparavant, ce pays sahélien, indépendant depuis soixante ans, n’avait vécu pareil scénario. Aucun chef de l’État élu n’a quitté sereinement le palais présidentiel à l’échéance de son mandat. Coups d’État militaires succèdent aux transitions chaotiques. Un demi-siècle durant lequel la République est mise à mal avec des institutions instables, éphémères.

Pour arriver aux affaires, en mars 2011, Issoufou Mahamadou s’était engagé à apaiser une situation politique compliquée, avec des partis qui se regardaient en chiens de faïence, des civils et des militaires qui se tenaient en haute suspicion, et une société civile effacée et si peu influente. Le tout dans un pays qui n’a jamais connu de stratégie de développement susceptible de le sortir du sous-développement et de lutter contre la pauvreté sévère, dans laquelle survivait une grande partie de sa population. La mise en œuvre du programme du candidat Issoufou lui a permis de séduire la majorité du corps électoral, en 2011, puis d’être réélu en 2016 pour un second mandat. «Ce sera le dernier, car je ne ferai pas insulte à mon peuple en me considérant comme irremplaçable», a-t-il expliqué aux militants du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) – qu’il a fondé en 1990 –, lesquels le pressaient de tripatouiller la Constitution pour pouvoir rempiler. Le bilan de la décennie Issoufou, comme certains Nigériens qualifient ses deux mandats, est éloquent tant les transformations du pays, de son économie et de son image à l’international sautent aux yeux.

Une stratégie de développement ambitieuse 
La priorité fut accordée aux questions de gouvernance et à la défense du territoire national menacé par la contagion djihadiste et la dangereuse expansion de la criminalité transfrontalière. Il a mis en place les institutions de la République malmenées par les putschs militaires. Il a apaisé les tensions politiques, fait adopter un nouveau code électoral, achevé l’installation de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et lancé l’élaboration du fichier électoral biométrique. Il a aussi institutionnalisé la lutte contre la corruption par la mise en place de structures en charge de combattre l’impunité. La gouvernance administrative est en outre décentralisée par le transfert des compétences et des ressources vers les collectivités territoriales.

Les réformes politiques initiées, la stratégie de développement choisie par le président Issoufou a été lancée dans la foulée. Elle se décline en deux programmes, Renaissance I et Renaissance II, auxquels s’est greffé un plan quinquennal, baptisé Plan de développement économique et social (PDES) pour la période 2017-2021. En dix ans, les deux programmes et le Plan ont mobilisé près de 30 milliards de dollars. Un véritable plan Marshall (programme lancé par les États-Unis pour reconstruire l’Europe, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) à l’échelle d’un pays qui végétait dans les abysses du classement des indicateurs de développement humain. Les trois documents s’articulent autour de huit objectifs: promouvoir la renaissance culturelle; consolider les institutions démocratiques; assurer la sécurité des personnes et des biens; garantir l’accès à l’eau pour tous; assurer la sécurité alimentaire à travers l’Initiative 3N («les Nigériens nourrissent les Nigériens»); moderniser les infrastructures économiques; développer les secteurs sociaux; et enfin promouvoir l’emploi des jeunes.

Une véritable régénération 
En une décennie, la performance économique est époustouflante. Avec une croissance moyenne de 6 %, l’économie nigérienne a enregistré une forte hausse du Produit intérieur brut (PIB), passé de 5,1 milliards de dollars en 2011 à 9,72 milliards de dollars en 2019, soit une progression de plus de 85 % sur la période. Toutefois, impactée par la pandémie du Covid-19, la croissance économique s’est contractée en 2020. «Nous avions prévu un taux de 6,9 %, affirme Mamadou Diop, ministre des Finances, mais la conjoncture sanitaire nous oblige à revoir ce chiffre à 1 %.» Outre la crise sanitaire, la dynamique de développement a souffert de la dégradation de la situation sécuritaire dans la bande sahélo-saharienne, région d’Afrique au cœur de laquelle se situe le Niger. «Les allocations budgétaires au secteur de la Défense et de la Sécurité ont représenté en moyenne 16 % du budget de l’État, entre 2011 et 2020, alors que nous ciblions un maximum de 10 %.
 
Ces dépenses ont constitué, en moyenne, 4,3 % du PIB par an, entre 2014 et 2019», a précisé le président Issoufou.
Crise sanitaire, terrorisme et criminalité transfrontalière n’ont toutefois pas empêché un travail de qualité accompli par le gouvernement de Brigi Rafini, unique Premier ministre du président Issoufou durant ses deux mandats (égalant ainsi le record de longévité d’un Premier ministre dans la sous-région, détenu par le Sénégalais Abdou Diouf en fonction entre 1970 et 1980). Les transformations du pays ont été spectaculaires.
 
Avec près de 10 milliards de dollars, Niamey a subi une véritable régénération: modernisation de sa voirie, de son éclairage, renforcement de ses capacités d’accueil hôtelières haut de gamme, espaces verts, convivialité… L’aménagement des berges du fleuve Niger, qui traverse la capitale et auquel elle a toujours tourné le dos, est un chantier titanesque. Mais l’enveloppe des 10 milliards n’a pas servi uniquement à la capitale. Les chefs-lieux de région et les villes de l’hinterland ont également bénéficié d’une mise à niveau urbanistique. Les conditions de vie des citoyens se sont nettement améliorées, avec un meilleur accès aux services de santé, d’éducation, de justice. Des infrastructures hydrauliques ont été construites pour favoriser l’accès à l’eau potable dans les centres urbains et les villages. L’extension du réseau routier a permis de désenclaver des pans entiers du territoire.
 
Les infrastructures réalisées au cours de la décennie sont tout aussi nombreuses: du nouvel aéroport international ultramoderne de la capitale au centre national de lutte contre le cancer, en passant par les deux hôpitaux de référence, à Niamey et à Maradi, ou les établissements de l’enseignement supérieur. Les universités du pays sont aujourd’hui au nombre de huit, quand elles étaient quatre en 2011. La population estudiantine a d’ailleurs quadruplé entre 2011 et 2019, passant de 19000 à plus de 80000 élèves, avec à la clé une amélioration de leurs conditions de vie grâce à la réalisation de deux cités universitaires. Avec un investissement de plus de 5 milliards de dollars, engagé par les deux partenaires du gouvernement, les Chinois de la China National Petroleum Company (CNPC) et les Taïwanais d’Overseas Petroleum and Investment Corporation (OPIC), l’exploitation des ressources fossiles du bloc d’Agadem a fait du Niger un pays pétrolier avec des potentialités gazières non négligeables. Le barrage de Kandadji, projet structurant en cours de réalisation, permettra de consolider la sécurité énergétique du pays.
 
Quant à l’Initiative 3N, désignant le programme de développement rural, elle a contribué à augmenter les capacités d’irrigation et favorisé l’aménagement des superficies cultivables et l’amélioration de la productivité agricole. Résultat: croissance de la richesse dans le secteur agro-sylvo-pastoral et réduction de la pauvreté en milieu rural, qui est passée de 54,6 %, en 2011, à 45,6 %, en 2019. Mieux encore, l’augmentation de la productivité a permis au président Issoufou de réussir un pari: faire en sorte qu’au Niger, sécheresse ne rime plus avec famine. «Ce qui est le cas aujourd’hui», assure fièrement Brigi Rafini.
 
En passant le témoin à son successeur, Issoufou Mahamadou quittera le palais présidentiel avec le sentiment légitime d’avoir accompli en dix ans plus que ce qu’ont pu faire ses prédécesseurs en un demi-siècle.