août 2019

Les mystères de Yaoundé

Par Zyad Limam/Emmanuelle Pontié
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Le Cameroun fait face aux crises. Au palais d’Étoudi, on tient la barre, selon un système à part, immuable.

Yaoundé. L’immuable. Mi-avril, en début de saison des pluies… où il ne pleut pas. Le palais d’Étoudi, temple de tous les secrets du président Paul Biya, 86 ans, qui gère le destin du Cameroun depuis trente-six ans, domine la capitale administrative plombée par le soleil, du haut de l’une de ses sept collines. C’est ici que tout se décide, que tout se joue pour l’un des plus grands pays d’Afrique centrale et ses 10 provinces. C’est ici que les rares proches collaborateurs du « patron » et une batterie de conseillers s’activent tous les jours jusqu’à pas d’heure dans des couloirs feutrés et silencieux aux murs recouverts de boiseries claires. Ils organisent inlassablement l’interface entre le « Sphinx » et l’extérieur, les visiteurs, le gouvernement, les nominations, le peuple, les cérémonies, les crises… Paul Biya a imposé une hyper-présidence particulière, un système à part, objet de tous les fantasmes en ville et à l’étranger, avec son lot de rumeurs et d’intox. Sa parole est rare, ses conseils des ministres rarissimes, ses sorties en public aussi. Une attitude calculée, certainement, qui laisse le champ libre aux bavardages de ceux qui croient savoir, qui ont mal vu ou « à qui on a dit ». Et qui alimente à vau-l’eau le violent déchaînement de fausses nouvelles sur le Net ou dans la presse privée. À Yaoundé, il n’est pas rare de déjeuner avec une personnalité qui a été donnée morte de source sûre par un journal ou sur un blog le matin même. Paul Biya laisse faire, laisse dire. Il ne suit jamais les prédictions des analystes locaux sur tel remaniement ou tel limogeage attendu, ni les dictatures du calendrier, ni non plus les conseils, parfois très appuyés, de telle ou telle puissance occidentale critique sur ses méthodes. « Et puis, tout à coup, il surprend. Il met untel en prison ou nomme un autre à un poste inattendu », commente un ministre en souriant. 

 

L’hôte d’Étoudi cultive le paradoxe. On le dit isolé et en même temps extrêmement informé par des sources volontairement diverses qu’il recoupe à loisir, afin de débusquer ceux  qui tenteraient de l’abuser. Un vrai chef, en somme, qui ne rechigne pas à diviser pour régner, selon l’adage. Le savant équilibre ethnique, qui prévaut dans la composition du  gouvernement ou dans toute nomination officielle au Cameroun depuis des lustres, crée des élites dans chacune des régions, qui se jalousent entre elles et se calomnient par  médias interposés. Les détracteurs du président lui reprochent ses absences et ses longs séjours à Genève ou dans sa villa de Mvoméka, son village bulu du Sud. Pourtant, même  loin de Yaoundé,Paul Biya a imposé une hyper-présidence particulière, objet de tous les fantasmes.le rythme de travail est le même. Ses collaborateurs, qui le suivent au pied levé,  valise toujours prête, en savent quelque chose. Les affaires du pays, les audiences, les décrets et décisions se gèrent à la même cadence. Point de villégiature ou d’oisiveté  quelconque, n’en déplaise aux rumeurs.  

Ce mode de gouvernance étonnant a fait ses preuves, commente-t-on souvent dans l’entourage. « Et ce n’est pas maintenant que le président changera de braquet », ajoute un  proche du pouvoir. Plus loin, en ville, on s’est aussi habitués à ce mode de fonctionnement. Les Camerounais le reproduisent à leur niveau. Les cérémonies familiales interminables , où une grande chaise aux contours dorés est dressée pour l’élite au premier rang, rappellent que le modèle du protocole empesé et des rites immuables hérités d’Étoudi (et un peu  des traditions bantous où le chef est vénéré) a été durablement intégré dans le quotidien. Et comme souvent dans ces pays où le pouvoir, hyper-personnalisé, dure, on entend cette  phrase : « On aime notre président, hoooo ! Il faut nous le laisser. Où en serait-on sans lui ! » prononcée ici par une jeune coiffeuse de la capitale administrative. Depuis près de  quatre décennies, on a érigé, sous influence bénéfique du chef de l’État, le concept de la paix en étendard. Martelée à chaque slogan de campagne et ponctuant les discours  officiels, la paix, farouchement préservée, serait une valeur particulièrement chère au cœur des Kamers.

UNE ACTUALITÉ QUI INQUIÈTE 
Pourtant, en cette mi-avril, où chacun regardait le ciel, incrédule, en attendant les pluies salvatrices de la saison, l’ambiance à Yaoundé a changé. De manière presque indicible. Et depuis de longs mois. Car peu à peu, l’actualité, implacable, brutale, pérenne, s’employait à contredire les valeurs et les certitudes des citoyens, faisait (presque) vaciller le système et, tout au moins, engendrait une lueur d’inquiétude tenace dans les yeux de la plupart… Et pour cause. Le grand pays « en paix » est aujourd’hui exposé objectivement à trois « fronts de guerre », différents, mais tout aussi complexes à neutraliser. La guerre, menée sans relâche par la secte Boko Haram, qui terrorise l’Extrême-Nord depuis près d’une décennie, a d’abord été plus ou moins escamotée. À Yaoundé, on parlait volontiers, au début, d’une question nigériane. Mais les troupes du chef incontrôlable Abubakar Shekau ont eu vite fait d’enjamber les frontières et de sévir dans les abords du lac Tchad, d’investir les campagnes camerounaises avoisinantes, où meurtres et enlèvements se sont propagés. La riposte du pouvoir central et les troupes déployées dans la région ont finalement réussi à affaiblir la force de frappe de Boko Haram. Mais malgré quelques annonces enthousiastes du gouvernement en 2018, qui faisaient dire en ville : « Boko Haram, c’est fini ! », les actes terroristes dans la région n’ont pas cessé. Les villageois et les forces de sécurité en payent le prix régulièrement, dans une région désertée par les investissements et dévastée par une crise économique sans précédent.

 
 
UNE PAIX FRAGILISÉE
 L’autre front, dont on parle moins, mais qui mobilise une bonne partie des effectifs d’hommes en tenue qui gardent farouchement la frontière avec la Centrafrique, c’est l’Est. Ici, plus de 160 000 réfugiés, fuyant les attaques des anti- balakas, se sont installés du côté camerounais depuis 2013, mettant en péril la stabilité de la région. 
Enfin, la crise anglophone, partie en 2016 de revendications corporatistes assez rapidement comblées par le pouvoir de Yaoundé, a pris de l’ampleur. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, par la voie d’une frange ultra d’anglophones séparatistes, se sont embrasées. Là encore, la réponse sécuritaire porte diversement ses fruits. Idem pour les pourparlers de paix. Finalement, ces deux régions sont aujourd’hui en proie à l’instabilité et à l’isolement. Une économie de guerre commence à prospérer. La région du Sud-Ouest, qui a du pétrole et du gaz, aiguise les convoitises. Et les populations locales, terrorisées par la violence des Ambazoniens (séparatistes qui rêvent d’un État indépendant appelé Ambazonie) fuient les lieux, venant grossir les régions avoisinantes.
 
 
REDRESSER LA BARRE COÛTE QUE COÛTE 
 Devant ces crises qui perdurent, les voix venues d’ailleurs commencent à se faire entendre. Ce qui n’a jamais été du goût d’Étoudi, allergique à toute ingérence étrangère dans les affaires intérieures. Les rapports d’organisations des droits de l’homme, alertées le plus souvent par une diaspora antiBiya plutôt active, se succèdent, dénonçant tels ou tels agissements du pouvoir ou des forces armées. L’arrestation fin janvier du candidat du MRC (Mouvement pour la renaissance du Cameroun), Maurice Kamto, ancien ministre, qui s’était autoproclamé vainqueur à la présidentielle de novembre, a fait couler beaucoup d’encre. Et la récente adoption par le Parlement européen d’une résolution visant la situation politique et les abus des droits de l’homme dans le pays, en dénonçant entre autres les dérives de la situation sécuritaire en zone anglophone ou un jugement militaire inapproprié pour un civil, Maurice Kamto, a déclenché le courroux de la classe dirigeante. Et cette réponse cinglante du ministre de la Communication, René Sadi : « Le gouvernement camerounais s’élève radicalement contre cette résolution du Parlement européen et exprime son indignation face à un acte empreint de partialité, qui s’apparente à une kyrielle de contre-vérités, d’affirmations gratuites, de récriminations infondées et d’injonctions assorties de chantage, dirigées contre les autorités camerounaises et nos forces de défense et de sécurité ». Fin avril, la presse locale, pro comme anti-Biya, avec mesure ou virulence, soutenait d’une seule plume la  réaction camerounaise, fustigeant comme à l’accoutumée toute critique venant de l’extérieur. L’un des rares tweets du chef de l’État tombait quelques jours plus tard, venant encourager l’élan nationaliste et populaire : « Nous n’avons qu’une patrie. Il est de notre devoir de la défendre et de la conduire, tous ensemble, sur les chemins de la grandeur et de la prospérité pour tous. » 
 
Le pays « en paix » est exposé aujourd’hui à trois « fronts de guerre », différents, complexes à neutraliser.
 
 
 Il n’empêche, derrière le sacro-saint nationalisme et l’attachement, non plus à la « paix », mais au « retour à la paix », le bateau Cameroun traverse une tempête qui s’annonce dure. L’économie aussi commence à s’en ressentir [voir encadré]. Et les inquiétudes se partagent, dans les salons des villas particulières des officiels, où ils s’avèrent un peu plus prolixes qu’au bureau. « C’est dur aux finances… Les guerres nous coûtent cher. Le FMI nous tient à l’œil. La marge de manœuvre devient de plus en plus étroite », confie un proche du pouvoir. Un autre, plus tard, dénonce une dérive ethnique dans le pays : « Le Cameroun change. Le vivre ensemble se fissure dans le quotidien. On se jauge, on attribue trop vite tel propos ou tel acte à l’activisme de tel groupe, de telle région. On se méfie des Nordistes, des Anglo… » On se demande aussi ce qui se passera aux prochaines législatives, qui devraient se dérouler en novembre, si le parti de Maurice Kamto, ou quelques voix nouvelles de l’opposition qui sont apparues à la dernière présidentielle, marquent des points face à la machine qui semble toujours invincible du RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais), le parti au pouvoir.
 
UN AVENIR « OUVERT »
Dans les quartiers de Yaoundé, on veut encore croire en un Cameroun uni. Et l’on n’imagine pas l’avenir sans Paul Biya. On compte sur sa sagesse, son expérience. Le soir, on fréquente le nouvel établissement à la mode au centre-ville, le Boukarou, où les seaux à champagne continuent à fleurir les tables, entre les braisés et les sauces feuilles. On écoute en fermant les yeux l’orchestre live qui enchaîne les chansons à la mode et les ritournelles locales. Comme pour oublier que les temps sont en train d’évoluer, que les compatriotes finalement tellement éloignés de Buéa ou de Maroua font certainement moins la fête et que l’avenir n’a jamais été aussi incertain. Ouvert, aussi. 70 % de la population camerounaise a moins de 35 ans, et n’a connu que le système Biya. Au fond, chacun sait qu’un jour, peut-être après le septième septennat entamé par le président en 2018, il faudra construire un autre modèle, s’inventer un avenir. Mais aujourd’hui, à Yaoundé, on évite de se projeter trop loin, de penser à l’après, aux scénarios, aux dauphins putatifs, persuadé que la clé réside à Étoudi, que le « patron » trouvera forcément la solution aux crises du moment. Une seule obsession, au Palais comme en ville : le Cameroun doit retrouver la paix. Alors, on scrute le ciel, en attendant cette pluie programmée, qui ne tombe pas encore… 
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