avril 2019

Les tirailleurs sénégalais:
« Les balles ennemies ne choisissent pas la couleur de la peau »

Par Pierre Bouvier
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Les tirailleurs « sénégalais » – en réalité originaires de différents pays d’Afrique – et leurs compagnons d’armes du Maghreb ont payé un lourd tribut aux deux guerres mondiales. En retour, ces soldats ont connu discriminations, inégalités des soldes, gel des retraites, et absence de commémorations de leur sacrifice avant le XXIe siècle.
 
 
L’origine
Dans le cadre de la colonisation de l’Afrique par la France et sous le commandement du général Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal, un corps de troupe indigène a été constitué. Ces soldats étaient employés à maintenir la cohésion et la sécurité des territoires conquis, à l’avantage du colonisateur, mais n’étaient pas déployés dans leurs régions d’appartenance, afin d’éviter qu’ils refusent d’appliquer l’ordre colonial à leurs propres semblables. En 1910, le colonel Charles Mangin a mis en avant, dans son ouvrage La Force noire, la possibilité de suppléer le manque de soldats aussi bien en Afrique qu’en France par ces troupes indigènes. L’intérêt pour l’état-major français était que ces tirailleurs interviennent dans les marges de l’avancée des troupes, avec une certaine latitude d’action, dans des conditions peu orthodoxes. Ils « tirent ailleurs ». Le fait que ce soit au Sénégal que les premières unités ont été constituées conduit à la généralisation aux troupes africaines noires de l’appellation « tirailleurs sénégalais », alors que ces soldats venaient également du Soudan français (actuel Mali), de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Tchad, du Cameroun, de Madagascar, et cela s’est de plus en plus élargi.
 
L’enrôlement : volontariat et résistance 
Lors de la Première Guerre mondiale, 180 000 « tirailleurs sénégalais » ont été mobilisés. Au début, l’enrôlement s’est fait par volontariat. Les engagés bénéficiaient ainsi d’une solde pour nourrir leur famille, ils quittaient leur habit de paysan ou d’éleveur pour un statut plus important. Pour beaucoup de jeunes, être un guerrier s’inscrivait dans les valeurs collectives. Cela valorisait leur côté héroïque, courageux, fort. Au Soudan français, le recrutement de personnels militaires a été très important, principalement chez les Bambaras. Ces derniers, au cours de l’histoire, avaient démontré leurs qualités guerrières dans des affrontements avec d’autres groupes ethniques, face aux invasions arabo-musulmanes ou face aux Français au début de la colonisation. Ils ont dû se soumettre, compte tenu en particulier de la supériorité de l’armement français (canons, fusils…), mais cela n’a pas été sans résistance, ce dont témoignent des combats en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), en Guinée, et dans l’est du Soudan. Les populations refusaient l’enrôlement de leurs jeunes et s’opposaient par les armes aux troupes françaises. En outre, les révoltes individuelles étaient fréquentes. Les jeunes allaient se cacher en brousse. Les autorités peinaient à les retrouver et devaient alors négocier avec les chefs de village, prêts à se débarrasser d’individus qu’ils n’appréciaient pas. On engageait également des anciens esclaves.
 
Dans les tranchées 
Au cours de la Grande Guerre, 30 000 de ces soldats sont morts. Ils n’étaient pas censés être placés en première ligne, l’état-major sachant qu’ils souffraient du climat et qu’ils étaient déphasés dans le contexte militaire d’une guerre entre Européens. Ils étaient toutefois considérés comme des combattants exceptionnels par leur courage. On comptait sur eux lors de certains engagements, comme à Verdun, où ils se sont très bien battus. Parfois, ils ont pourtant été trop mis en avant, ce qui a provoqué des pertes énormes. Leurs conditions n’étaient pas égales à celles des soldats blancs (considérés comme supérieurs par l’armée) : solde moins importante, casernement de mauvaise qualité, nourriture inadaptée… Mais par rapport à des indigènes ordinaires, avec l’honneur de l’uniforme, le statut de soldat, ils gagnaient peu à peu le respect des Français. La plupart des soldats métropolitains n’avaient pas envie de côtoyer des Africains, par racisme, mais en général ce sentiment se dissipait dans l’action, car les balles ennemies ne choisissent pas les individus. Certains ont fraternisé. Ces soldats ont obtenu quelques petits grades, mais de manière très limitée. L’état-major ne voulait absolument pas que des Africains commandent des troupes françaises blanches. Lorsqu’il fallait communiquer avec ces combattants qui ne parlaient pas français, les ordres étaient donnés en « français tirailleur », plus connu sous le nom de « petit nègre », une langue véhiculaire constituée de phrases très basiques, peu développées. On les envoyait régulièrement en repos dans le sud de la France pour récupérer du froid, de la neige. Il y a eu parmi eux beaucoup de blessés, de « gueules cassées ». De retour au pays, ils avaient beaucoup de mal à se soigner du fait du manque d’infrastructures et beaucoup restaient infirmes à vie.
 
L’image du « barbare » 
L’armée française a muni les tirailleurs de coupe-coupe, de longs couteaux à la fois armes traditionnelles et outils agricoles en Afrique. Pour faire peur à l’ennemi, elle a ainsi propagé une représentation barbare de ces soldats qui chargeaient le couteau en avant. Les Allemands, qui considéraient qu’ils avaient à mener une guerre entre Européens blancs, avaient une conception raciste des Africains. À la fin de la guerre, la propagande allemande a forgé le thème de la « honte noire », qui visait les tirailleurs occupant certaines parties de la Rhénanie de l’Allemagne défaite, accusés à tort d’être des voleurs, des violeurs, des criminels.
 
Blaise Diagne, le premier député africain 
Sénégalais, Blaise Diagne est le premier député africain, siégeant à l’Assemblée nationale. Il a joué un rôle important, notamment quand la France l’a mandaté pour recruter du personnel militaire en Afrique afin de combler les pertes humaines, en 1918. La guerre n’était pas finie. Sa campagne a remporté un grand succès, car c’était inattendu pour les Africains de voir cet orateur noir, gradé, s’adresser aux Blancs d’une façon supérieure. Il a par la suite oeuvré aux intérêts du colonisateur.
 
Le retour au pays 
Récompensés de quelques médailles, les tirailleurs pouvaient bénéficier d’une aura de héros, être reconnus comme des personnages hors du commun. Mais le retour fut difficile. Ils étaient souvent très désorientés. Originaires du monde rural, ils revenaient avec des moeurs adoptées en Europe, habitués à la vie moderne, à la ville industrielle. Ils devaient se réadapter à la ruralité. Certains reprenaient leur métier de paysan, d’éleveur, de cultivateur. Ils pouvaient aussi devenir garde de cercle, par exemple, intégrant la gendarmerie locale destinée à maintenir l’ordre (toujours à l’avantage du colonisateur), et garder ainsi leurs fonctions militaires. D’autres n’acceptaient pas ces perspectives et retournaient dans les grandes villes, Dakar, Bamako, Abidjan… Des entreprises françaises recrutaient comme interprètes ceux qui maîtrisaient la langue pour pouvoir mieux communiquer avec leurs employés.
 
Contre l’Allemagne nazie 
Au moins 100 000 tirailleurs ont été envoyés sur le front français lors de la Seconde Guerre mondiale. L’armée promettait des avantages substantiels : une solde plus importante, la naturalisation française (puisqu’en majorité, ils étaient « sujets », et non citoyens). Des promesses souvent déçues. Quand l’offensive allemande a percé en France, les nazis se sont vengés de ces soldats africains dont certains avaient antérieurement occupé la Rhénanie, et les ont massacrés. Lorsque De Gaulle a pris le relais du commandement, nombre de ces régiments ont rejoint ceux de la France libre et participé à la libération du pays, de la Provence jusqu’au Rhin. Lors des défilés qui ont suivi la Libération, un « blanchiment des troupes » a eu lieu à la demande de l’état-major américain, qui ne voulait pas voir les Noirs et les Blancs ensemble. Quelques bataillons ont toutefois défilé dans le dispositif français, plus modéré à ce sujet que les Américains.
 
Le massacre de Thiaroye 
Le retour des troupes en Afrique s’est très mal passé : retard dans le paiement des soldes, conditions de transport désastreuses… Arrivés à Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, les soldats ont été placés dans un casernement inadapté. Très vite, ils se sont soulevés, réclamant leurs rappels de solde et leur retour dans leur région d’origine. Le 1er décembre 1944, craignant une révolte plus importante, le gouvernement militaire français est intervenu et leur a froidement tiré dessus. Le nombre de victimes de ce massacre continue de faire débat car de nombreuses pièces de ce dossier n’ont pas été ouvertes.
 
La patrie reconnaissante… très tardivement
Lors des indépendances des pays africains, dans les années 1960, l’État français a gelé le montant des retraites des anciens combattants coloniaux. C’est seulement en 2007 [après avoir vu le film Indigènes de Rachid Bouchareb, ndlr] que le président Chirac les a revalorisées. En 2017, le président Hollande a octroyé la nationalité française à 28 vétérans [ayant combattu en Algérie et en Indochine, ndlr] résidant en France.

 

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