novembre 2019

Lupita Nyong’o sans fard ni répit

Par Cédric GOUVERNEUR
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Pour la troisième fois, elle est à l’affiche de Star Wars, dont le neuvième opus (L’Ascension de Skywalker) sort sur les écrans français en décembre prochain. Révélée par ses rôles dans 12 Years a Slave et Black Panther, Lupita Nyong’o est la plus grande actrice africaine de l’histoire de Hollywood. On vous explique pourquoi.
 
Jamais à cours de projets, Lupita Nyong’o va porter au petit écran Americanah, de la Nigériane Chimamanda Ngozi Achidie : l’histoire d’une Africaine qui s’exile aux États-Unis. « Ce magnifique roman me passionne depuis que je l’ai lu en 2013, a-t-elle expliqué au site Deadline. C’est un conte à la fois d’actualité et intemporel. » Elle sera l’héroïne de cette série en dix épisodes diffusée sur la chaîne HBO, qu’elle coproduira avec l’actrice américaine d’origine zimbabwéenne Danai Gurira. 
Elles se sont rencontrées sur le tournage de Black Panther. Qui, mieux que Lupita Nyong’o, pour interpréter une Africaine rêvant d’Amérique ? La différence, c’est que le personnage finit par rentrer à Lagos après s’être efforcé pendant quinze ans de se faire une place chez l’Oncle Sam. La jeune femme, elle, s’est assez rapidement imposée comme l’une des actrices les plus influentes de Hollywood. Sans jamais oublier d’où elle vient, ni qui elle est. D’origine kenyane, Lupita Nyong’o est née en 1983 au Mexique. Pays où son père avait jugé plus prudent d’emmener sa famille, après la « disparition » d’un oncle. L’un de ces assassinats qui, encore aujourd’hui, déciment les leaders de l’ethnie Luo, exclue du pouvoir depuis l’indépendance du Kenya, dominé par les Kikuyus. Lupita, c’est le diminutif de Guadalupe, prénom inspiré de la « Vierge de Guadalupe », apparue à un Amérindien pendant la conquête espagnole. Une icône populaire qui a galvanisé l’indomptable peuple en armes pendant toutes ses révoltes : un prénom approprié pour une actrice aussi engagée. Son père, Peter Anyang’ Nyong’o, a écrit dans les années 1980 plusieurs essais sur la démocratie en Afrique. Durant un temps ministre, il est aujourd’hui sénateur de Kisumu, troisième ville du Kenya et fief des Luo. Sa mère, Dorothy Nyong’o,  est l’une des directrices de l’Africa Cancer Foundation. « Je suis issue d’une famille politique », dit souvent l’actrice. Peu après bsa naissance, elle retourne au Kenya avec ses parents et ses cinq frères et soeurs, et grandit à Nairobi, où « être Luo était parfois inconfortable ». Au collège, un professeur d’anglais la fait monter sur les planches. À 14 ans, elle décroche le rôle de Juliette au Kenya National Theatre. Après un détour par le Mexique, elle part étudier aux États-Unis. Le début du rêve américain, mais sans jamais perdre l’Afrique de vue : au Hampshire College (Massachusetts), elle fait le choix d’étudier l’histoire et la sociopolitique du continent. Et sa première rencontre avec Hollywood, en 2005, prend la forme d’un poste d’assistante de production sur un film tourné au Kenya : The Constant Gardener. Une oeuvre militante, qui dénonce le comportement des multinationales de l’industrie pharmaceutique dans les pays émergents. 
 
DES PREMIERS RÔLES CONVAINCANTS
De nouveau au Kenya, elle enchaîne les expériences des deux côtés de la caméra : réalisation d’un clip de la chanteuse Wahu, rôle dans la série Shuga… Mais c’est dans un documentaire qu’elle démontre toute la force de ses convictionsb : In My Genes, en 2009, rassemble les témoignages de huit personnes albinos, dans une région où ceux qui naissent avec la peau dépigmentée sont encore trop souvent victimes de préjugés et de crimes rituels. Il sera primé au festival du film africain de Mexico – une récompense idéale pour l’enfant de ces deux cultures. Ses débuts d’actrice aux États-Unis ont parfois été délicats… Dans une tribune publiée par le New York Times en octobre 2017, Lupita a raconté sa rencontre avec le tristement célèbre Harvey Weinstein, producteur accusé d’avoir harcelé sexuellement et violé des dizaines de femmes. En 2011, la Kenyane étudie l’art dramatique à l’université de Yale, et sa situation est plus que précaire : elle ne possède pas encore la green card, la carte de résident permanent aux États- Unis. Elle fait alors la connaissance de l’influent producteur, qui se montre « au départ très charmant », faisant croire que seul son talent l’intéresse. Il la convie chez lui, mais très vite, l’entretien sort du cadre professionnel : le colosse de trente ans son aîné veut la masser. La jeune actrice retourne la situation en lui proposant d’inverser les rôles : « Cela me permettait de garder le contrôle physiquement. » Elle prend la fuite quand il retire son pantalon… Quelques mois plus tard, l’homme l’invite au restaurant. Ce qu’elle accepte, dans l’espoir de décrocher un rôle. Il lui propose de coucher avec lui et met cartes sur table : « Pour devenir actrice, tu devras faire ce genre de choses. » Elle le repousse. Mais peu après cette expérience malheureuse, la chance va tourner : elle passe une audition pour Steve McQueen. Ce réalisateur noir britannique, homonyme d’un monstre sacré de Hollywood, vient de faire une entrée fracassante dans le cinéma avec Hunger : caméra d’Or 2008 à Cannes, ce drame politique décrit l’agonie de Bobby Sands, membre de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), mort d’une grève de la faim à la prison de Belfast, en 1981. En 2012, le cinéaste prépare 12 Years a Slave, l’adaptation de l’autobiographie Douze ans d’esclavage de Solomon Northup, un homme noir né libre qui fut kidnappé et réduit en esclavage en Louisiane, en 1841. Il cherche une actrice pour interpréter la jeune esclave Patsey. Et c’est Lupita Nyong’o qui est choisie parmi un millier de candidates. Elle donne alors la réplique à l’Anglo-Nigérian Chiwetel Ejiofor, à Michael Fassbender et à Sarah Paulson. Dans une scène insoutenable, le maître oblige Solomon à la fouetter… Pour cette incarnation aussi tragique que sublime, elle obtiendra pas moins de 19 récompenses, dont l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2014. C’est la consécration. « Pas un instant, il ne m’échappe que tant de joie dans mon existence provient de tant de souffrances dans l’existence de quelqu’un d’autre ! », lance-t-elle dans son poignant discours de remerciement. Cette autre, c’est Patsey, née et morte en captivité, et dont on ignore jusqu’au nom de famille. Son oscar sera son sésame pour vivre aux États-Unis. Sa notoriété explose. Elle joue avec Liam Neeson dans Non-Stop, l’un de ces films d’action bruyants et interchangeables, vite regardés et aussitôt oubliés…
 
UNE CARRIÈRE ÉCLECTIQUE
Plus symbolique : celle qui a toujours su s’habiller avec grâce et distinction devient cette même année la première égérie noire de Lancôme. Et est élue « plus belle femme du monde » par le magazine américain People. « Lupita est la personnification de la destinée », résume l’actrice Sarah Paulson, sa partenaire dans 12 Years a Slave. En 2015, elle joue un personnage improbable dans la saga Star Wars : Maz Kanata, une pirate extraterrestre de 1,20 mètre ! L’actrice est alors filmée en motion-capture, ce qui consiste à enregistrer les mouvements du visage et à les transposer en 3D. En 2016, elle décroche le premier rôle dans Queen of Katwe, success-story sur l’édifiant destin de Phiona Mutesi, championne d’échecs ougandaise née au début des années 1990 dans le bidonville de Katwe, à Kampala. Et trouve son deuxième grand rôle dans un blockbuster avec Black Panther, un film de superhéros résolument africain [voir encadré]. Cette année, elle s’est fait remarquer dans Us, thriller d’épouvante de Jordan Peele, réalisateur du terrifiant Get Out (2017), qui avait pour toile de fond le racisme. Elle apparaîtra dans Little Monsters, une « comédie de zombies » sur les écrans ce mois-ci. Et en décembre, elle incarnera pour la troisième fois Maz Kanata dans Star Wars. Décidément éclectique, elle a aussi prêté sa voix à une louve dans un film d’animation de Disney en 2016 : dans cette nouvelle adaptation du Livre de la jungle, de Rudyard Kipling, elle est Raksha, la cheffe de meute qui élève Mowgli comme son propre petit. Lupita Nyong’o, elle, n’a pas d’enfant. Ni, officiellement, de vie de couple. Quoique la rumeur lui ait prêté des liaisons successives avec Michael B. Jordan (à l’affiche de Black Panther), Jared Leto, et même avec la chanteuse de soul Janelle Monáe. En mai dernier, au bal costumé annuel organisé à New York par Anna Wintour, la complicité affichée des deux femmes a fait jaser sur les réseaux sociaux. D’autant que Janelle Monáe, bisexuelle, est depuis peu célibataire. « Je pense qu’il y a des aspects de moi-même que je souhaite partager [avec le public] et d’autres non », a pudiquement commenté la comédienne à nos confrères du magazine américain Vanity Fair, dont elle a fait la couverture en septembre dernier. 
 
UNE FEMME DE COMBATS
Là où d’autres stars étalent leur vie intime, Lupita Nyong’o mène sans faille ses combats. En 2017, l’édition britannique du magazine Grazia croit bon de raccourcir, au moyen du logiciel Photoshop, les cheveux de l’actrice, apparemment trop crépus pour son lectorat. N’ayant pas été consultée, elle riposte en publiant sur les réseaux sociaux ses portraits retouchés et non retouchés : « Il y a encore un long chemin à faire pour combattre les préjugés inconscients contre les femmes noires, leur couleur de peau et la texture de leurs cheveux. »
Elle est bien décidée à lutter sur tous les fronts contre ces préjugés : véritable touche-à-tout, elle signe le scénario d’un livre pour enfants, publié aux États-Unis en octobre. Sulwe (« étoile » en luo) raconte l’histoire d’une petite fille dont la peau est la plus foncée de tout son entourage, et qui s’en trouve complexée. L’actrice a eu l’idée de ce livre en 2014, peu après avoir prononcé un discours au cours d’un brunch réunissant des consoeurs afro-américaines : « J’ai reçu ce courrier d’une jeune fille. Et je voulais vous en lire un extrait : “Chère Lupita, je pense que tu as beaucoup de chance d’être cette Noire qui réussit à Hollywood. Je m’apprêtais à acheter une crème pour éclaircir ma peau, lorsque tu es apparue sur la carte du monde. Et que tu m’as sauvée.” » Cette stigmatisation de la pigmentation, la jeune femme ne la connaît que trop bien : parce que sa peau était considérée comme trop noire, elle s’est vue refuser des rôles au Kenya. Et pourtant : « Je ne crois pas avoir déjà vu un visage aussi empli de lumière, dit d’elle Sarah Paulson. Elle est la définition même de la lumière intérieure. »
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