Interview

Maboula Soumahoro :
« Assumer le “je” femme et noire »

Par Astrid Krivian - Publié en
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PATRICIA KAHN

Universitaire reconnue, spécialiste des diasporas africaines en Amérique, née à Paris de parents ivoiriens, elle mène une réfl exion sur le racisme, l’identité, les racines, les langues. Un voyage transatlantique et sans tabou.

Docteure en civilisation du monde anglophone, maîtresse de conférences à l’université de Tours, Maboula Soumahoro est spécialiste des études sur la diaspora noire africaine des Amériques. Née en 1976 à Paris de parents ivoiriens, elle a mené son cursus universitaire entre la France et les États-Unis, où elle enseigne régulièrement depuis 2003, notamment à Columbia. Sa thèse, soutenue en 2008, comparait la dimension spirituelle et religieuse des luttes identitaires des Africains-Américains de la Nation de l’islam aux États-Unis et des Afro-Jamaïcains du mouvement rastafari en Jamaïque. Réflexion incarnée sur son identité de femme noire, son essai Le Triangle et l’Hexagone, publié en 2020, ausculte les mécanismes du racisme à l’aune de son vécu. Un dialogue entre l’intime et le collectif, le passé et le présent, les trois continents atlantiques (Europe, Amérique, Afrique), la culture populaire et les productions intellectuelles, témoignage d’une construction identitaire aux racines plurielles, façonnée par l’Histoire.

AM : Pourquoi avoir mené cet essai à la première personne ? 
Maboula Soumahoro : À ce stade de ma carrière et de ma vie, il était temps d’assumer un « je ». L’intégrité intellectuelle et la scientificité peuvent aussi passer par le personnel. Mon histoire personnelle et familiale s’inscrit dans des configurations sociales, sociétales, historiques très précises. C’est impossible de s’en départir, alors autant s’y confronter. Tous les groupes humains évoluent dans cette socio-histoire qui les constitue, mais certains ont le privilège de l’oublier. Je fais partie d’un groupe qui ressent et doit gérer au quotidien les conséquences de cette histoire, notamment coloniale. C’est ancré dans le corps, des rappels quotidiens nous y renvoient. Je m’autorise à l’accepter pleinement et à le disséquer. Ce parti pris est un geste d’émancipation, et une façon d’assumer la réalité du monde.
 
Quels espaces désignez-vous par votre titre ?
L’Hexagone est une manière très commune et populaire de nommer la France. Le Triangle se réfère au triangle atlantique, un espace à la fois géographique – l’Europe, l’Afrique, l’Amérique – et historique, avec la traite négrière, le commerce transatlantique. C’est un rappel : la France ne se limite pas à sa vision hexagonale, donc strictement européenne. Elle est aussi placée dans les Amériques : la Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin. Cela permet d’envisager la présence de ces départements d’outre-mer actuels, et aussi l’histoire de territoires colonisés désormais indépendants, comme certains pays d’Afrique. On accède ainsi à des géographies, à des chronologies, à une histoire différente et plus complète de la France. Accepter ce déplacement de focale peut sans doute expliquer la France d’aujourd’hui.
 
Justement, pourquoi entend-on actuellement ce discours, dans les débats publics, refusant toute comparaison entre la France et les États-Unis, au sujet des violences policières ?
On brandit cette impossible comparaison de manière absurde et arbitraire, en utilisant l’épouvantail états-unien comme outil rhétorique pour masquer la situation française. Comparaison n’est pas raison, mais on pourrait constater des points de similitude et de différence. Pourquoi imposer un silence, un tabou ? Quel est l’enjeu ? De se regarder, d’accepter la réalité, donc la vérité ? Ce déni, cette dénégation révèlent l’impossibilité d’articuler, d’énoncer la question du racisme systémique, des violences policières, et de la traiter. La France n’est pas états-unienne mais elle est américaine, elle est dans la Caraïbe, et en Guyane. Qu’est-ce que cela implique pour ces pays occidentaux d’avoir contribué au développement spécifique des Amériques, où le racisme se déploie ? Et le regard de la France sur les États-Unis ne date pas de 2020. Au XVIIIe siècle, l’écrivain français Jean de Crèvecœur s’intéresse par exemple à la naissance de la démocratie américaine. Les troupes françaises de La Fayette furent un allié puissant des États-Unis pendant la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne. Cela fait longtemps que les deux pays sont en relation, en conversation, s’épient. Donc, pourquoi cette dénégation actuelle ? Les victimes mortes des mains de la police existent aux États-Unis comme en France, au Brésil, en Grande-Bretagne, en Allemagne.Le racisme ne fonctionne pas de manière identique dans tous les pays, il a ses déclinaisons locales, nationales. Mais il y a un fonctionnement global, mondial et transnational du racisme. On ne peut pas nier ces constructions raciales. Un certain type de corps est spécifiquement ciblé par les institutions étatiques.
 
Vous évoquez souvent cette question du corps…
Le racisme se déploie aussi dans les corps. Avant d’aborder le niveau plus abstrait de son fonctionnement, comme sa dimension systémique, c’est important de comprendre la lecture de ces corps. Car on en est encore là. Dans l’espace public, être blanc ou non-blanc signifie quelque chose. Le racisme n’est pas seulement un objet d’études, un concept. C’est aussi très concret, à travers l’enveloppe corporelle d’une personne, son phénotype, la perception par l’autre, et l’impact dans sa vie, son quotidien.
 
Sous prétexte d’universalisme, la France rejette la question de la race alors qu’elle la pratique, dites-vous…
L’universalisme est très enviable, désirable, sauf qu’on ne l’a jamais vu ! On ne peut pas le brandir de manière désincarnée, rhétorique, alors que les faits quotidiens montrent qu’il n’existe pas. Regardons le traitement de ces territoires appelés « d’outremer », ou même les banlieues françaises. Le discours arguant qu’il n’existe qu’une seule race est très récent, né des conséquences de la Seconde Guerre mondiale, et de la honte française d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie. Si c’est le point de départ, qu’en est-il du Code noir, du code de l’indigénat ? Il ne suffit pas de dire que c’est terminé, et de passer sous silence des siècles de façonnement scientifique, historique, culturel de la psyché collective, des imaginaires. Il y a un legs, des effets, tout ne s’arrête pas à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
 
Vous décidez donc d’être noire, réactualisant la négritude, acceptant cette identité pour mieux la dépasser ?
Oui. C’est ma façon de dire : bas les masques. Mon corps reste perçu comme tel. Les diplômes, l’ascension sociale ne changent pas les choses en profondeur. Mon but n’est pas l’effacement, où l’on ne verrait pas les couleurs et les différences. De par l’histoire, notre regard est habitué à regarder les corps d’une certaine façon. Je propose de reconnaître ces différences pour mieux les accepter. J’assume l’héritage parfois problématique de cette histoire hautement racialisée. Dans l’histoire des mondes noirs, de la diaspora, je trouve des pépites, des trésors, des cultures magnifiques dont je peux me réclamer. Et surtout, je donne un sens nouveau à cette identité noire qui a été construite comme inférieure. Elle peut représenter quelque chose de grand, de beau, d’important et, surtout, d’égal. Pourquoi la différence devrait-elle déclencher la hiérarchisation ?
 
 
Votre arrivée aux États-Unis pour vos études est une seconde naissance. Pourquoi ?
J’ai accès à des savoirs très stimulants. Un nouveau monde s’ouvre à moi. Des professeurs noirs, très cotés, très talentueux, travaillent sur des thématiques qui m’aident à comprendre ma généalogie, la trajectoire de ma famille, ma place en France. Et me réconcilient avec la France et la Côte d’Ivoire. Enfant d’immigrés, j’ai été élevée avec ce mythe du retour au pays. Chez nous, tout était différent du dehors, la nourriture, la façon de vivre… J’avais un rapport très exotique à la France. Je l’ai acquise, découverte. Elle m’a plu aussi dans sa différence. Mais il y avait cette conscience qu’elle n’était pas mienne naturellement, que je ne lui appartenais pas. La Côte d’Ivoire de mes parents était censée être familière, mais j’en avais une perception ambiguë car je n’y vivais pas. Aux États-Unis, un troisième espace se crée dans mon imaginaire. Je commence à regarder la France, la Côte d’Ivoire et l’Afrique en général avec distance, moins de pression, et une connaissance accrue. Je n’ai plus rien à rattraper en Côte d’Ivoire, rien à prouver en France. Je n’ai plus la nécessité de choisir, je m’autorise à m’approprier les deux, au lieu de me sentir défaillante, jamais à ma place. Ce n’est pas grave d’avoir des racines, des ancrages multiples. Maintenant qu’on a été déplacés, déracinés, volontairement ou non… par l’histoire, la configuration des sociétés, il est impossible d’avoir un seul chez-soi. Ça m’a libérée. À New York, ville-monde, la diversité se vit au quotidien. Les cultures d’origine ne sont pas effacées, elles sont valorisées. J’avais grandi avec beaucoup de honte : il fallait que ma mère s’habille autrement, qu’elle ne me parle pas en dioula devant les gens… Je voulais me fondre dans la masse. Car je comprenais qu’on était hypervisibles, qu’on ne faisait pas partie du groupe. Ça peut être épuisant d’être toujours « autre », extérieure, par le prénom, le nom de famille, la couleur… Parfois, on aimerait bien être invisible !
 
Vous ne parlez pas le dioula, la langue de votre mère. En quoi est-ce une blessure ? Si le français n’est pas la langue de ma mère, quelle est ma langue maternelle ?
C’est une question philosophique que je n’ai toujours pas résolue. Je n’ai pas pansé ma blessure. Que se passe-t-il quand le lien mère-fille est brisé par l’histoire et le présent ? Mes parents sont issus d’un groupe auquel on a dit : vous êtes originaires d’une partie du monde construite historiquement comme inférieure. La France est le lieu du mieux, de l’élévation, de la « civilisation », il va falloir vous oublier, jusqu’à votre langue, pour que vos enfants réussissent. Ma mère m’a toujours parlé en dioula mais, je ne sais pas pourquoi, cette langue ne m’est jamais restée, si violemment en compétition avec le français. Qu’est-ce que la langue de la mère si elle n’est pas ancrée dans une communauté qui la renforce ? Si c’est ma mère contre la France, ma mère a perdu. J’ai toujours aimé les langues. J’ai fait du latin, du grec, du russe, de l’allemand, de l’anglais, j’ai une passion pour le créole… La seule qui ne rentre pas, c’est le dioula. Et prendre des cours ne remplacera pas ce lien maternel, impacté par l’histoire, par l’intrusion du politique dans l’intime. L’un de mes défis pour cet essai était d’aborder ces questions intimes en français. Quand on parle une langue qui n’est pas « maternelle », comment énoncer ce rapport à l’intimité ?
 
À la rencontre des Africains-Américains, vous constatez que, vous aussi, vous avez « perdu l’Afrique »…
Mon ancrage au continent est amoindri à une génération, tandis que pour les Africains-Américains cela remonte beaucoup plus loin. Mais, en réalité, je ne pouvais pas jouer la superDioula, la super-Ivoirienne. J’ai réalisé que je n’étais pas plus légitime, et que je faisais partie de la diaspora. Alors que mes parents, dans leur esprit, étaient en France temporairement. Or, aujourd’hui, ma mère vit toujours en France. Même à leur retraite, beaucoup d’immigrés ne repartent pas au pays car ils ont des attaches, des enfants, des petits-enfants ici. J’ai un peu perdu l’Afrique d’une certaine façon, mais je l’ai retrouvée autrement. La diaspora m’a réconfortée, aidée à compenser cette perte, à gérer des complexes.
Comment l’avez-vous retrouvée ?
On sait que c’est un continent, mais d’un point de vue intellectuel, qu’est-ce que l’Afrique ? L’histoire que j’aborde ici commence à un moment où personne ne se définit comme africain. Au sein de ces territoires, il y avait des affiliations ethniques, des entités politiques multiples… Donc, au vu de toutes ces transformations, si l’Afrique est une construction intellectuelle, on peut la construire comme on veut. Parler d’Afrique, c’est différent de parler des Dioulas de Côte d’Ivoire, par exemple.
 
Pourquoi une université parisienne vous a-t-elle refusé de mener une recherche sur le nationalisme noir aux États-Unis et le rastafarisme en Jamaïque ?
Je voulais étudier l’imaginaire développé par les AfricainsAméricains au XIXe siècle autour de l’Afrique comme lieu de retour, paradis perdu. Alors qu’ils étaient exclus de cette société américaine où l’esclavage sévissait encore, quel était le symbole de cet ailleurs fantasmé ? On m’a dit que ce n’était pas un sujet sérieux, et que c’était même raciste ! Au sein du nationalisme noir, des groupes séparatistes, très pessimistes, pensaient que l’égalité était impossible et prônaient la volonté de ne pas se mélanger. Donc, si j’écrivais sur ces mouvements, cela voulait dire que je partageais leurs idées ? Je n’ai pas compris pourquoi c’était problématique et interdit d’explorer ces courants scientifiquement. Aux États-Unis existaient des livres, des articles universitaires à ce sujet, et on jugeait que ma recherche était une excellente idée. Je me suis alors demandé : est-ce parce que je suis noire ? Cette professeure française croit que je me suis radicalisée ? On me disait aussi que les rastas, c’était trop folklorique. Quelle simplification ! Je suis allée vers une autre université, en province, qui a accepté.
 
Pourquoi vos interventions dans les médias provoquent-elles une telle hostilité chez certains ?
La télévision est un combat de boxe. Pour certains, c’est inacceptable et scandaleux de voir une femme noire tenir de tels propos. Je sais, c’est parce que je suis femme et noire. Il n’y a qu’à voir les réactions, les insultes, les menaces constantes. Les gens remettent en cause mon titre, avec cette volonté de me discréditer : j’ai fait une fausse thèse, j’ai été pistonnée…
 
Certains écrivent à la présidence de l’université pour qu’on me renvoie, d’autres dissèquent ma thèse ou lancent des enquêtes à l’université de Columbia pour vérifier que j’y ai bien enseigné… Ce qui les dérange, c’est la légitimité : en tant que professeure maîtresse de conférences, on est en position d’autorité. Plus on monte, plus on essaie de nous discréditer. Ou alors, dans cette position-là, il faut tenir un certain discours : marcher dans les clous, dire merci à la méritocratie, se tenir droite, ne pas dénoncer le racisme. Beaucoup se permettent de s’exprimer sur des sujets qu’ils pensent basiques et simples sans les avoir explorés. Cette simplification, ce non-respect de la complexité par le biais de l’effacement est un fonctionnement du racisme, une arrogance raciste.