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Interview

Mamadou Dia,
cinéaste du réel

Par Astrid Krivian - Publié en juillet 2021
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SHELDON CHAU - DR
SHELDON CHAU - DR

Ce journaliste sénégalais sort son premier film, Le Père de Nafi, qui raconte l’affront entre deux frères dans un village en proie à l’extrémisme religieux. Un regard empreint de justesse sur la complexité des liens familiaux, l’instrumentalisation de la foi, les aspirations de la jeunesse.​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​

​​​​​​​​​​​​​​AM : Comment avez-vous imaginé cette histoire familiale, au sein d’un village menacé par le fondamentalisme ? 

Mamadou Dia : En tant que journaliste, j’ai fait face à l’extrémisme religieux lors de mes reportages au Mali, au Burkina Faso, au Nigeria… Tous ces pays ont été pris de court. Pourtant, en regardant de plus près, on observait des signes avant-coureurs, mais ils n’ont pas été relayés, considérés : des institutions religieuses au financement opaque sortaient de terre, le comportement et le langage des personnes changeaient, l’interdiction de la musique, du football… Mais tant que les extrémistes ne nous atteignent pas directement, on se croit à l’abri. Au Sénégal, les mariages dits communautaires, qui unissent deux familles, ont encore cours. Le clan familial joue un rôle très important, la communauté doit se souder. Donc quand elle est touchée, tout change dans le pays. Je me suis demandé quelle serait l’issue si un extrémiste essayait de corrompre ce lien. Pour imposer sa doctrine, mon personnage, Ousmane, profite du manque d’action de l’État dans l’intérieur du pays, de son discrédit auprès de la population. Il n’est jamais filmé comme un danger. Souvent, on pense que la menace vient de l’extérieur, des étrangers, des migrants… Or, ici, il est au cœur de la famille. La violence n’est pas seulement visible, graphique : elle est aussi dans ces plans où les protagonistes sont cernés, leurs visages emprisonnés dans un cercle vicieux.

Le Père de Nafi est sorti en salles le 9 juin.
Le Père de Nafi est sorti en salles le 9 juin.

Vous venez du journalisme. Pourquoi avoir choisi la fiction pour aborder ce thème ? 

En général, les médias jouent sur les attentes du public. J’ai travaillé pour des agences de presse : certaines ne s’intéressent qu’aux sujets négatifs (coups d’État, épidémies…), d’autres aux success-stories uniquement. Or, les choses sont plus nuancées, et la fiction permet cet angle. Elle donne la liberté de se projeter, de dépeindre une menace qui n’est pas encore tangible dans le réel. Elle voyage beaucoup plus que les actualités et ouvre des débats. C’était important d’ancrer l’histoire à Matam, mon village natal. Après la projection là-bas, nous avons longuement échangé avec le public.

Où avez-vous appris le métier de réalisateur ? 

J’ai étudié à la Tisch School of the Arts, à New York. J’ai appris qu’un cinéaste doit maîtriser la technique, savoir quel objectif utiliser, quelle valeur de plan, quel grain d’image… J’adore ! Ma classe réunissait plus de 20 nationalités différentes : tant d’histoires, d’expériences à raconter ! Ces divers regards sur mes productions étaient très constructifs. Je me suis constitué ma bande d’amis, avec qui je travaille depuis : mon chef opérateur, mon monteur, mon producteur. Être dans un lieu où les gens rêvent de cinéma est essentiel. C’est ce qui manque parfois. Le Sénégal regorge de talents, mais il est très difficile d’obtenir les financements, le soutien. Même si plusieurs projets voient le jour, tel le Centre Yennenga, dédié au cinéma, créé par le réalisateur Alain Gomis.

Que vous a conseillé Spike Lee, l’un de vos professeurs ? 

De ne jamais puiser dans mes économies pour produire un film. Mais même s’il a raison, je n’ai pas le luxe de suivre cette règle ! Malcolm X est le premier film que j’ai vu, enfant, sur grand écran – un drap blanc accroché au mur de l’école. J’ai alors pris conscience de l’existence du réalisateur derrière la toile. Je lui ai raconté cette anecdote, et il m’a donné l’autorisation d’utiliser les voix et l’affiche de son œuvre pour mon court-métrage Samedi Cinéma. Nous avons des affinités, il est très gentil, entier, direct. Un jour, découragé, je lui ai dit : « C’est très difficile de faire des films ! » Il m’a répondu : « Mais qu’est-ce qui est facile ? »

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