novembre 2019

Maroc:
L'étape des 20 ans

Par Zyad Limam
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Mohamed VI a su transformer le pays. Et la marche continue : débat sociétal, démocratie, justice sociale...
 
Ceux qui ont un peu d’ancienneté se rappellent certainement le Maroc de la fin des années 1990, le Maroc d’Hassan II, maître d’une monarchie centralisatrice, consubstantielle à la nation, absolue et féodale à bien des égards. Deux décennies plus tard, en faisant un bond finalement modeste dans le temps, on retrouve un royaume différent. Avec évidemment, la modernisation économique, les grands chantiers, les projets d’infrastructures, l’émergence. Mais en vingt ans, ce sont surtout les « mots » qui ont changé. En 1999, à l’accession de Mohammed VI sur le trône, les Marocains sont encore très largement des « sujets » de la couronne. En 2019, ils sont devenus, dans une très grande mesure, des « citoyens ». 
« L’absolu » a cédé progressivement le pas à « l’institution ». Le fameux contrat entre « le peuple et le roi », pierre angulaire de la nation marocaine, a été amendé, renégocié. Le changement est venu du monarque lui-même, soucieux dès les origines du règne de se défaire du lourd bilan des années de plomb, d’entrer dans une modernisation politique et sociétale qui porterait sa signature, son empreinte historique. Mais le changement est aussi venu du peuple, de la société civile, de la jeunesse, influencé par les printemps arabes, décidés à gagner des espaces de libertés véritables et de démocratie. La Constitution de 2011 a normé le pouvoir royal, tout en le confirmant dans sa fonction à la fois « arbitrale » et « exécutive ». Mohammed VI a imprimé sa marque, maintenu l’essentiel des prérogatives du palais, tant sur le plan politique qu’économique, tout en soutenant ou en « cohabitant » avec une demande de transparence et de démocratie de plus en plus nette. Le Maroc, cet « extrême occident » ou ce « Finistère », pour reprendre l’heureuse expression du politologue Mohamed Tozy, n’est pas à l’écart des mutations qui bouleversent le Maghreb, cette région du monde arabe, différente, singulière, bien loin du Moyen-Orient et des pays du Golfe. Maroc, Algérie, Tunisie, tous les trois sont traversés par des Hirak (« mouvements ») revendicateurs qui montrent à quel point la transformation est en marche. 

Liberté d’expression, droits humains, relations hommes-femmes, structure familiale, multiculturalisme, religion, éducation…, les dogmes du passé sont sur la table. Malgré les crispations toujours possibles, il y a quelque chose qui relève d’une forme de séquence des « Lumières », de la volonté de redéfinir un nouveau deal sociétal. Au Maroc (comme chez ses voisins), ces mouvements de fond polarisent la société, creusent des fossés entre deux nations, celle qui veut s’inscrire « dans le siècle », dans le présent, à vocation séculière, qui prend de l’ampleur, tout en restant sans véritables structures, ni leadership. Et celle de la tradition et du conservatisme, incarnée par la foi, le puritanisme, les règles écrites et non écrites du palais et du makhzen, et le credo de certains partis politiques (le PJD, Parti de la justice et du développement, islamiste, ou le parti de l’Istiqlal, nationaliste). De plus en plus, deux modèles, deux royaumes coexistent, avec au centre un monarque, Mohammed VI, qui cherche à s’affranchir des pressions des uns ou des autres, dont l’objectif est de contrôler les évolutions et les embardées. Et surtout produire une synthèse acceptable pour le plus grand nombre. Ce défi sociétal, qui marquera les années à venir, recoupe les urgences sociales. En vingt ans, le Maroc s’est économiquement transformé. Des projets d’ampleur, ambitieux, ont été menés (Tanger Med [voir p. 106], la ligne à grande vitesse, l’ouverture ur l’Afrique…). La croissance s’est maintenue aux alentours de 4 % par an. Le pays est moins fragile aux caprices du ciel. Le taux de pauvreté a été divisé par trois. Mais de plus en plus de Marocains se sentent précarisés, ou à la marge. Le chômage touche au moins 10 % de la population, les jeunes urbanisés étant les premiers concernés. Les petites classes moyennes sont victimes des carences de l’éducation nationale et du faible développement du secteur de la santé publique. La sensation d’inégalité est forte, soulignée par les indices de performances en matière de développement humain. L’urgence aujourd’hui est d’investir dans le social. De réduire la faille entre les classes aisées, ce « Maroc dans le siècle », ouvert sur le changement, tenté par la sécularisation, et le peuple des défavorisés qui se retrouve dans la contestation sociale ou le repli identitaire et religieux. Le Maroc est un grand pays, d’Afrique, de culture, d’ambitions et d’avenir. Il y a de l’élan, de la force positive. Les défis sont là : la synthèse sociétale et démocratique, la justice sociale. Le roi, centre de l’édifice institutionnel, a un rôle primordial à jouer. Tout comme les Marocains eux-mêmes, société civile, entrepreneurs, employés, électeurs, élus, intellectuels, femmes et hommes… Après tout, ce sont tous des citoyens!
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