avril 2019

Maroc l'aèronautique
En avance sur son plan de vol

Par Jean-Michel Meyer
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En moins de vingt ans, le royaume a réussi une percée dans l’une des activités industrielles parmi les plus exigeantes en termes de maîtrise technologique. Le défi ? S’intégrer davantage dans la chaîne de valeur mondiale.
 
Zone franche Midparc dans la province de Nouaceur, à une trentaine de kilomètres de Casablanca. C’est dans ce paysage rural qu’est née et se construit depuis près de vingt ans la filière industrielle aéronautique marocaine. Le 31 janvier dernier, le Canadien Bombarbier Aéronautique, troisième constructeur mondial derrière Boeing et Airbus, continue cette histoire industrielle en annonçant le doublement de la capacité de son site sur un terrain de 14 500 m². « Ces travaux seront achevés vers la fin du premier trimestre de 2020 », a précisé Stephen Orr, vice-président du site. L’usine du groupe Bombardier est spécialisée dans la production de composants d’ailes, d’ailerons, d’ailettes, de volets intérieurs et extérieurs, de nacelles de moteurs et de planchers pour les avions régionaux, ainsi que de pièces de fuselage, de portes et de planchers pour jets privés. Cet investissement s’inscrit dans l’engagement pris en 2011 d’investir 200 millions de dollars au Maroc pour développer un site de stature mondiale, avec la création de 850 emplois directs à la clé d’ici 2020. Et de 4 400 emplois indirects. « Notre avenir à long terme au Maroc semble bien établi, tout comme l’avenir de nos employés », a insisté Stephen Orr. Le constructeur canadien n’est pas le seul à avoir identifié le Maroc sur ses radars. Plus discrètement, trois équipementiers ont annoncé fin 2018 l’extension de leur unité de production marocaine : le Français Ratier Figeac, spécialisé dans l’assemblage et les tests d’équipements, la société marocaine d’étude et de fabrication des outillages aéronautiques (EFOA) et Laroche, groupe français spécialiste de l’usinage de pièces de haute précision. Trois investissements qui doivent créer plus de 200 emplois. Outre les majors mondiaux Boeing, Airbus ou Bombardier, et les poids lourds Safran, Stelia, Thales, Alcoa, un total de 135 équipementiers ont implanté des unités au Maroc, créant 15 000 postes, tandis que les exportations du secteur ont dépassé 1,2 milliard de dollars en 2018. Le taux d’intégration moyen de valeur ajoutée locale a grimpé de 29 % en 2017 à 32 % l’an passé. Fixé initialement à 35 % en 2020, ce taux a été revu à la hausse au vu des bons résultats actuels. Nouvel objectif des autorités : 42 % le plus rapidement possible.
Autant dire que le ministre de l’Industrie, de l’Investissement, du Commerce et de l’Économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, se montre très optimiste. « Les prévisions de croissance du secteur sur les cinq prochaines années sont de l’ordre de 20 % annuellement », estimait-il lors du dernier Salon aéronautique de Marrakech, en octobre 2018. « Le secteur avance à grands pas. 100 % des câblages de Boeing, par exemple, ont été fabriqués au Maroc », assurait-il.
Pour Moulay Hafid Elalamy, l’activité doit réaliser 26 milliards de dirhams (2,4 milliards d’euros) de chiffre d’affaires en 2020, avec la création de 23 000 nouveaux emplois d’ici là ; un enthousiasme partagé par le président de la Banque africaine de développement (BAD). « Entre 2012 et 2018, la valeur ajoutée de l’industrie en Afrique a diminué de 621 milliards d’euros à 557 milliards. Cependant, le Maroc se portait bien et sa production industrielle s’est améliorée de 16 % environ, faisant du royaume un hub pour les entreprises de l’industrie aéronautique », souligne Akinwumi Adesina, président de la BAD.
Et ce n’est pas le trou d’air annoncé dans l’économie mondiale qui devrait modifier le plan de vol de cette industrie. « S’il y a des baisses de commandes dans le secteur automobile, celui de l’aéronautique, qui a plus de valeur ajoutée, est en train d’exploser », indiquait Abdou Diop, le directeur associé du cabinet d’audit Mazars Maroc, le 31 janvier, lors de la conférence-débat « Le monde, l’Afrique, le Maroc : quelles perspectives pour 2019 ? », organisée par Attijariwafa Bank. La percée du Maroc aux portes de l’Europe dans une branche de l’industrie mondiale parmi les plus exigeantes en termes d’investissements, de savoir-faire et de maîtrise technologique repose largement sur le Plan d’accélération industrielle (2014-2020). Ce dernier s’articule depuis 2015 autour de quatre écosystèmes, fondés auprès de grands donneurs d’ordres stratégiques et d’équipementiers de classe mondiale, dans le câblage, la mécanique, la chaudronnerie et l’assemblage mécanique. Depuis 2017 deux nouveaux écosystèmes ont vu le jour : la fabrication de moteurs et les matériaux composites. Prochaine étape ? « Nous allons nous autoriser le passage au spatial. Nous estimons que nous pouvons apporter une contribution à cette industrie, car le royaume est considéré comme la plateforme la plus compétitive aux portes de l’Europe », annonce Moulay Hafid Elalamy. Mais attention à ne pas se brûler les ailes en voulant voler trop haut. « Les avancées enregistrées par le secteur ne devraient pas occulter la persistance de certains défis qu’il faut relever pour assurer la pérennité de sa croissance et garantir la remontée dans la chaîne de valeur. Il s’agit notamment de la diversification de l’offre exportable à travers la promotion de l’intégration industrielle. [...] La dispo nibilité de main-d’oeuvre hautement qualifiée s’impose également », avertit le rapport titré La Complexité de la remontée des chaînes de valeur mondiales : cas des industries automobile et aéronautique au Maroc et en Tunisie, publié fin 2017 par le think tank Policy Center for the New South (ex-OCP Policy Center).
D’autant plus que le Maroc prédit l’arrivée d’une centaine de nouveaux acteurs de cette industrie d’ici 2020. Le royaume devra donc relever fortement son offre en ingénieurs et techniciens. « Bien que des dispositifs de formation de profils qualifiés aient été mis en place, force est de souligner la persistance d’un déficit en matière de profils pointus », prévient le rapport qui pointe l’éternel point faible marocain.
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