juin 2019
Edito

MIEUX ET PLUS VITE !

Par Zyad Limam
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L'Afrique est-elle riche ? Dans tous les cas, elle aligne des performances notables. En 2018, six des 10 pays à la plus forte croissance au monde étaient africains. Parfois, avec des chiffres presque records, à la chinoise (Ghana : +8,3 %, Éthiopie : +8,2 %, Côte d’Ivoire : +7,2 %, Djibouti : +7 %, Sénégal : +6,9 %, Tanzanie : 6,8 %). Et on pourrait ajouter la Guinée, présente dans le top 10 l’année précédente. Fait nouveau et presque rassurant, aucune des économies concernées n’est dépendante du pétrole ou du gaz (à l’exception du Ghana, qui reste néanmoins un exportateur modeste). On parle dorénavant d’émergence, de « lions africains », de « courbe de l’éléphant », et tout cela n’est pas dénué de vérité. Pour tous ceux qui en douteraient, il suffit de voyager dans le temps. De se souvenir de la situation de la fin des années 1970, du début des années 1980, de cette Afrique sous-peuplée, endettée, à peine construite. Et de comparer « physiquement » avec aujourd’hui. L’Afrique émerge du sol, en quelque sorte. Et contrairement aux idées reçues, elle a fortement progressé sur les besoins de base (éducation des enfants, santé primaire…), mais aussi sur certains services sophistiqués, comme les télécoms, suivant ainsi la tendance du reste du monde.
Socialement, le continent se transforme. L’urbanisation est massive, elle change les modes de vie. Une classe moyenne fragile mais réelle se structure – on évoque près de 150 millions d’Africains disposant de plus de 12 dollars par jour –, avec comme corollaire le développement d’offres spécifiques. La société civile se fait entendre sur des sujets tabous. La polygamie, l’homosexualité, les mutilations sexuelles, les droits humains sont maintenant ouvertement discutés. Et les femmes luttent activement pour la parité juridique, sociale, économique. L’Afrique n’est pas immobile. Elle est en mouvement.
Pourtant, cette Afrique reste désespérément pauvre. Les chiffres sont douloureux. Sans rentrer dans des précisions techniques, notre continent immense, peuplé de 1,2 milliard d’habitants, produit autant qu’un pays européen comme la France. En 1983, la Chine et l’Afrique étaient à peu près au même niveau de développement global. Aujourd’hui, la Chine « vaut » cinq fois l’Afrique. Sur le terrain, la lutte contre la grande pauvreté est un échec. D’ici 2050, 90 % des personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour seront en zone subsaharienne. Soit 400 millions de personnes… Autant qu’aujourd’hui. Pour reprendre une expression de plus en plus fréquente dans les colloques, nous vivons un véritable paradoxe, une situation de « croissance sans développement » : sa richesse globale augmente, mais la pauvreté de ses habitants ne diminue pas. En tous les cas, pas assez vite.
Il y a un certain nombre d’explications objectives. Une grande partie des chiffres d’aujourd’hui sont l’effet d’un mécanisme naturel de rattrapage. L’Afrique vient de loin. Elle a beaucoup de retard et en résorbe une partie. Cette croissance quantitative, ces nouvelles richesses profitent avant tout à ceux qui ont déjà, aux élites installées dans les grandes villes côtières, qui se transforment en mégalopoles plus ou moins gérables. La bonne gouvernance reste un facteur crucial en matière de développement réel. Tout comme l’extrême importance de la formation des jeunes, de plus en plus nombreux. La natalité est toujours très vivace. La richesse augmente, mais la population augmente. Et le taux de croissance est « mangé » par le taux d’accroissement démographique. Pour reprendre un haut responsable africain, « il faudrait, à ce rythme, des décennies pour affronter l’ensemble de nos défis. Et pendant ce temps-là, le monde continue d’avancer, creuse les écarts, nous confinant éternellement dans un statut de continent accessoire ». Et de nouveaux défis complexes s’ajoutent : les révolutions techno-digitales, le changement climatique… De toutes évidences, le modèle actuel est à la fois trop lent, trop perfectible et trop « conservateur ». Il ne permettra pas une transformation réelle du continent. Il faut penser autrement, se libérer des pesanteurs, élaborer de nouveaux modèles. En clair, être plus audacieux et aller plus vite.
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