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Moncef Slaoui, d’Agadir à la Maison-Blanche

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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Dans les jardins de la Maison-Blanche, à Washington, le 15 mai 2020. STEFANI REYNOLDS/CNP/POLARIS/STARFACE

Chargé par le président Trump de piloter la recherche d’un vaccin contre le Covid-19, le directeur scientifique de l’opération Warp Speed, surnommé le « tsar des vaccins », est né au Maroc.

Aux origines des destinées hors du commun, il y a parfois un drame fondateur. Un traumatisme qui fait basculer la trajectoire d’un individu. La sœur de Moncef Slaoui a succombé à la coqueluche lorsqu’ils étaient enfants. Un deuil qui aurait déclenché chez le jeune Moncef la vocation de consacrer sa vie à la médecine. Après le lycée, il part étudier en Belgique, où il décroche un doctorat en immunologie et en biologie moléculaire. Les universités de médecine du Maroc s’intéressant peu à ses spécialisations, il enseigne à Bruxelles et à Mons. Les étudiants marocains, nombreux dans le pays, se souviennent d’un professeur affable, toujours prêt à rendre service à ses jeunes compatriotes. Dans les années 1980, le professeur Slaoui et son épouse, Kristen Belmonte (une virologue belge), intègrent Harvard aux États-Unis.

Mais l’universitaire à la triple nationalité (marocaine, belge et américaine !) retourne rapidement dans son pays d’adoption car il est recruté en 1987 par le laboratoire SmithKline RIT, devenu depuis GlaxoSmithKline (GSK), l’un des mastodontes de l’industrie pharmaceutique. « J’ai toujours eu pour idée d’entreprendre des choses qui pourraient impacter le monde, confiait-il en 2017 dans le quotidien économique marocain L’Économiste. À GSK, j’ai tout de suite compris que le contexte de l’entreprise me permettrait d’y arriver, bien plus que le milieu académique. » Il gravit les échelons jusqu’à devenir numéro 2 du géant. Entre 2006 et 2016, il transforme le département recherche et développement avec une efficacité et une rationalité redoutables : sous sa férule, la production grimpe en flèche. Il participe à l’élaboration de 14 vaccins : cancer du col de l’utérus, gastro-entérite à rotavirus, ou encore Mosquirix, le premier vaccin contre le paludisme autorisé. Un palmarès qui lui vaut, en 2016, d’être classé par le magazine Fortune au 29e rang des « 50 personnalités qui changent le monde ».

En 2017, les médias marocains le qualifient de « fierté nationale ». Cette même année, après trois décennies au service de GSK, le scientifique mondialement réputé prend sa retraite… mais demeure néanmoins actif en intégrant les conseils d’administration de plusieurs jeunes et prometteuses sociétés de biotechnologie, dont Moderna. Cette entreprise américaine a reçu l’attention du monde entier, le 18 mai, après avoir annoncé des résultats encourageants en phase 1 pour son vaccin expérimental, baptisé « mRNA-1273 ». « Après deux doses, tous les participants évalués à ce jour » ont généré « des anticorps à des niveaux égaux ou supérieurs à ceux constatés sur des patients convalescents », clame l’entreprise dans un communiqué ronflant, précisant qu’un essai de phase 2 (menée afin de définir la posologie) est en cours et qu’une expérimentation de phase 3 (dernière étape avant la commercialisation) est prévue pour juillet. Boosté par cette annonce, l’indice Dow Jones a aussitôt décollé de 3,85 %.

« Attention à la communication financière de Moderna », alerte Frédéric Bizard. L’économiste spécialiste des systèmes de santé fait remarquer à Afrique Magazine que derrière le « tous les participants » du communiqué se trouvent seulement « huit patients, qui auraient réagi à un indicateur pas recherché lors d’une phase 1, au cours de laquelle on enquête sur l’innocuité du vaccin. On n’entend guère de grand scientifique commenter. Il faut rester extrêmement prudent. Faire grimper ses actions est différent d’un enjeu purement scientifique ». La ficelle est grosse : l’annonce de Moderna a eu lieu le lundi à l’aube. Juste avant l’ouverture (virtuelle) de Wall Street. Et la veille, Jerome Powell, président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) avait, dans une interview à CBS, conditionné le redémarrage de l’économie à la découverte d’un vaccin.

À noter que si l’annonce de Moderna a fait grimper son cours en bourse, elle a aussi fait baisser, par effet de vases communicants, les actions de ses concurrents. Qui plus est, l’entre prise de biotechnologie a des comptes à rendre à ses investisseurs : l’Autorité pour la recherche et développement avancée dans le domaine biomédical (BARDA), agence publique, a doté la société de la somme faramineuse de 483 millions de dollars afin qu’elle mène à bien ses recherches !

LES STOCK-OPTIONS DU SOUPÇON

Dans un tel contexte, les multiples casquettes de Moncef Slaoui font grincer les dents. Car s’il a bien quitté ses fonctions au sein de Moderna après sa nomination par la MaisonBlanche, il détenait encore des stock-options selon le site d’informations américain Stat, bien informé quant aux coulisses de l’industrie pharmaceutique. Au risque donc d’engendrer un conflit d’intérêts avec son nouveau poste… Le 17 mai, sur Tweeter, la sénatrice démocrate Elizabeth Warren l’a appelé à « se départir immédiatement » de ces intérêts financiers. Dès le lendemain, le docteur Slaoui revendait ses stock-options, promettant d’offrir à la lutte contre le cancer les millions de dollars de plus- value.

Celui que les médias américains ont baptisé « le tsar des vaccins » devra s’y faire : dans le climat délétère de la présidentielle, sa fonction est aussi scientifique que politique. L’imprévisible Trump peut aussi se lasser de son nouveau protégé et décider, sans crier gare, de le virer – « You’re fired! » était d’ailleurs son gimmick dans son émission de téléréalité… En avril, le président avait ainsi retweeté l’un de ses électeurs demandant le renvoi d’Anthony Fauci, son conseiller santé, célèbre pour le contredire au cours des points presse. ■