Interview

N’Goné Fall, la cheffe d’orchestre

Par Astrid Krivian/Emmanuelle Pontié - Publié en
Share
DR

Elle est la commissaire générale de la Saison Africa2020, cet ambitieux projet panafricain en France qui promet de montrer un continent contemporain dans toute sa diversité. 

Née sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, la Saison Africa2020 devait démarrer en juin. À cause de la crise sanitaire, elle se déroulera finalement de décembre 2020 à la mi-juillet 2021, sur tout le territoire français. À travers plus de 100 projets portés par la société civile, cette manifestation témoignera des réalités plurielles du continent et des visions de citoyens africains sur le monde contemporain. Elle est conçue autour de trois grands champs disciplinaires : Arts, Recherche et économie, et Art de vivre. Et accordera une place stratégique à l’éducation. Conçue par l’Institut français, elle est financée à 40 % par des fonds publics (ministère de la Culture, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Agence française de développement, collectivités françaises) et à 60 % par le mécénat (entreprises et fondations, françaises et africaines).

Diplômée de l’École spéciale d’architecture, à Paris, N’Goné Fall, sa commissaire générale, est née à Dakar en 1967. Consultante en ingénierie culturelle pour des gouvernements et des institutions africaines et internationales, elle est cocommissaire des Rencontres africaines de la photographie, à Bamako, en 2001, et de la Biennale de Dakar en 2002. De 1994 à 2001, elle dirige la rédaction de Revue Noire et supervise des ouvrages qu’édite le magazine : Anthologie de l’art africain du XXe siècle, Photographes de Kinshasa, Anthologie de la photographie africaine et de l’océan Indien. Professeure universitaire en Égypte, en Afrique du Sud et au Niger, elle est aussi la cofondatrice du collectif GawLab, qui promeut et développe l’art numérique au Sénégal. En pleine reconstruction de l’agenda, la cheffe d’orchestre nous expose ses aspirations pour cette mission exceptionnelle.

AM: En quoi la Saison Africa fait-elle particulièrement écho aux questions soulevées par la pandémie de Covid-19 ? N’Goné Fall : Elle s’est bâtie à partir de nos regards en tant qu’Africains sur les sociétés contemporaines et les grands défis du XXIe siècle. La crise sanitaire met en lumière les failles et les forces des systèmes, thèmes sur lesquels nos projets s’appuient, comme la redistribution des ressources, la diffusion des savoirs, la citoyenneté, la mobilité, l’accès à l’éducation, le droit à la santé… Le dilemme que pose cette pandémie est de remettre l’humain au centre, et c’est l’ADN de la Saison. La collaboration entre les pays se montre plus que jamais nécessaire dans cette période. C’est l’état d’esprit qui a forgé la manifestation. Donc nul besoin d’adapter formes et contenus à ce nouveau contexte.

Allez-vous aborder le Covid-19 dans le volet consacré à la science et la recherche ?

Nous parlerons des solutions digitales développées en réponse à l’épidémie d’Ebola par de jeunes entrepreneurs africains. Ces applications ont été utilisées sur le continent, ainsi qu’en Espagne et en Italie, durant la crise du coronavirus, et le monde gagnerait à les connaître. Notre experte en science, Yvonne Mburu, docteure en immunologie, a rejoint une équipe de recherche à Nairobi, au Kenya. On abordera donc la mobilisation des scientifiques, le partage des informations sur les expérimentations, etc. Mais il n’y aura pas de projet spécifique au virus.

L’un des thèmes, « Fictions et mouvements (non) autorisés », évoque la mobilité, extrêmement réduite à l’heure actuelle…

Les Européens sont frustrés de ne pas pouvoir se déplacer. Mais en Afrique, c’est notre quotidien ! C’est compliqué pour nous de voyager sur notre continent. Avec mon passeport sénégalais, dès que je sors de la zone Cedeao, excepté le Maroc, j’ai besoin d’un visa. Une Française voyage plus facilement en Afrique qu’une Sénégalaise ! C’est un non-sens auquel il faut remédier. Les billets d’avion coûtent une fortune, et c’est souvent plus simple et moins cher de transiter par l’Europe… Des projets aborderont ainsi la liberté, la circulation des personnes, des idées et des biens, et la notion de territoire, physique ou mental.

Le président Macron avait annoncé une Saison culturelle. Pourquoi l’avez-vous élargie à d’autres champs ?

C’était ma condition pour la piloter. Une programmation autour d’un festival où l’on danse, on chante, on applaudit et on rentre chez soi en se disant « J’adore l’Afrique ! » n’aurait pas eu de sens avec l’ambition que je me suis fixée. La pluridisciplinarité permet d’avoir les regards sur une même question de personnes issues de professions, générations différentes, croisés avec ceux de collègues français. Et la dimension panafricaine évite la promotion de son pays, sa langue, son ethnie, sa couleur de peau.

La Saison revisite-t-elle le panafricanisme en 2020 ?

Oui, l’idée est tout d’abord de mobiliser un continent et d’établir un dialogue entre Africains. Car beaucoup ne connaissent pas leur continent. À travers l’histoire, les peuples ont échangé, collaboré, certains appartenaient aux mêmes royaumes, empires. Sortons aussi de cette cassure créée au fil du temps entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Les populations d’origine arabe sont arrivées au VIIe siècle, elles font partie de ce continent. C’est l’occasion de réfléchir aux défis auxquels nous sommes confrontés de façon générale, et de trouver des dénominateurs communs à plus de 1,2 milliard de personnes.

Elle a donc d’abord comme objectif de changer le regard de l’Afrique sur elle-même ?

Plutôt de savoir qui l’on est et ce qui nous lie. En discutant avec les opérateurs, j’ai compris que les jeunes ne connaissaient pas le panafricanisme, son histoire. En 2008, il y a eu des tensions xénophobes en Afrique du Sud envers les Zimbabwéens, certains ont été lynchés. Est-ce que les Sud-Africains se souviennent que le Zimbabwe était la base arrière de la lutte anti-apartheid et que tous les haut-gradés du Congrès national africain (ANC) y étaient exilés ? Un réseau de solidarité existait entre l’Angleterre, la France, l’Afrique du Sud, le Sénégal et le Ghana dans les années 1980. De jeunes Sud-Africains noirs exfiltrés transitaient par l’ambassade de France, étaient emmenés en Angleterre, où on leur remettait un passeport diplomatique sénégalais, leur permettant de circuler dans le monde avec une valise diplomatique remplie de documents de l’ANC, sans se faire contrôler. Si les Sud-Africains connaissaient mieux leur histoire et leurs liens avec les pays, ils reverraient leur notion d’« étranger ». À l’inverse, est-ce que les Algériens savent qu’à leur indépendance, le président a offert le premier passeport algérien, hautement symbolique, à Miriam Makeba, alors en exil et apatride ?

Comment avez-vous défini les cinq thèmes ?

J’ai organisé un atelier aux portes du désert, lieu symbolique, chez mes ancêtres à Saint-Louis, au Sénégal. Nous étions cinq, issus de deux générations et quatre régions d’Afrique. Nous avons cherché des sujets faisant l’objet de recherches et de productions intellectuelles, scientifiques, artistiques sur le continent. Ainsi sont nés cinq thèmes : Oralité augmentée, Économie et fabulation, Archivage d’histoires imaginaires, Systèmes de désobéissance, Fictions et mouvements (non) autorisés. Ces questions importantes peuvent être abordées avec légèreté – la gastronomie est par exemple une porte d’entrée pour parler d’agriculture ou de développement durable…

Que sont ces QG mis en place dans toute la France ?

L’objectif était d’en avoir un par région. Pendant plusieurs semaines, une institution, essentiellement culturelle, se transforme en centre panafricain avec une programmation 100 % Africa2020, élaborée avec une personnalité ou une structure du continent : projections de films, menu du bistrot, mobilisation des associations, ateliers pour enfants, débats citoyens, etc.

Vous œuvrez à pérenniser les impacts de cette Saison pour l’avenir, notamment par l’éducation.

Oui, car ce n’est pas avec sept mois de programmation et plus de 100 projets que l’on va changer le monde. Par l’éducation, on sème en profondeur. Notre partenariat avec le ministère a donné lieu à des projets coproduits avec un partenaire en Afrique. Des comités Africa2020 sont montés dans tous les rectorats français. Des partenariats de plusieurs années lient ainsi des établissements d’enseignement supérieur et des structures en Afrique. Des modules temporaires ont également été créés, et il y aura des rencontres entre des artistes, des profs et des élèves africains dans de grandes écoles. Lors de mes échanges avec l’Éducation nationale, j’ai découvert que les fondamentaux étaient à revoir sur l’enseignement de l’histoire de l’Afrique en France.

C’est-à-dire ?

Les Français ne connaissent pas l’histoire du continent, comme beaucoup d’Africains. Je me suis rapprochée de l’Unesco pour valoriser les volumes de L’Histoire générale de l’Afrique, rédigée par des historiens africains en majorité. Ils sont téléchargeables en 13 langues, dont le haoussa, le swahili, le peul et le bambara. Sous mandat de l’Union africaine, l’Unesco transforme actuellement ces volumes en outils pédagogiques numériques. À terme, tous les pays africains en disposeront, et les jeunes recevront donc le même enseignement. Le Kenya est le pays pilote pour cette mise en œuvre. Et nous avons établi un lien entre le ministère de l’Éducation français et l’Unesco, qui est en train de leur transmettre ces contenus, adaptés par le réseau Canopé.

Quels clichés sur l’Afrique souhaitez-vous faire tomber ?

Je voudrais que les Français sachent que nous sommes comme eux, avec des angoisses, des succès, des aspirations, etc. Et montrer nos forces aussi, car les médias évoquent l’Afrique à travers la pauvreté, le manque de liberté, les coups d’État, les migrations… Mais celles-ci ont majoritairement lieu à l’intérieur du continent. Les plus grands camps de réfugiés sont en Afrique de l’Est, pas en Europe ! On n’entend pas le Kenya ou l’Ouganda s’en plaindre. Peut-on arrêter de nous réduire au continent qui ne serait jamais « rentré dans l’histoire », n’aurait rien apporté au monde ?

Sa démographie exponentielle attise les ambitions économiques de l’extérieur…

On nous perçoit juste comme de futurs consommateurs ! Mais nous produisons aussi du savoir, des technologies. Et malgré le fait que l’on n’aura pas de retraites, pas d’assurances maladie, d’autres systèmes de solidarité se sont mis en place. Dans les familles, les quartiers, on essaie de prendre soin les uns des autres et de trouver des voies parallèles. L’économie informelle est née ainsi. Sans État providence, on développe de la créativité. L’ONU alerte sans cesse sur les conséquences de la pandémie qui feraient basculer des millions d’Africains dans l’extrême pauvreté. Mais ce sera aussi le cas pour des millions d’Occidentaux. Aux États-Unis, première puissance économique du monde, des millions de personnes se retrouvent au chômage, sans protection sociale. Pour une fois, on est tous logés à la même enseigne. Mais en Afrique, on a une capacité de résilience, on sait faire face à des difficultés systémiques et chroniques depuis longtemps.

Que vous a inspiré le thème Systèmes de désobéissance ?

Il est inévitable ! La citoyenneté, la conscience politique sont des questions de plus en plus pressantes sur le continent, surtout chez les jeunes. Les mouvements citoyens au Sénégal, au Burkina Faso, à Madagascar, en RDC, en Égypte, au Soudan sont (ou ont été) portés par des jeunesses issues de milieux créatifs, par des journalistes, des blogueurs, des slameurs, etc. Ils créent de nouvelles façons d’être engagé, en rappelant l’importance de voter, en améliorant la vie à leur échelle. En Guinée, des jeunes ont conçu une application pour le traitement et la collecte des ordures ménagères dans leur quartier. Ils prennent leur destin en main et sont ouverts sur le monde, avec une curiosité d’esprit, liée aussi aux réseaux sociaux. Nous avons des volontaires âgés de 20 ans impliqués dans des projets de mentorat. Je dédie d’ailleurs cette Saison aux jeunesses, de France et d’Afrique. Mais il existe également des malaises, des crises identitaires.

Avec cette Saison, Emmanuel Macron souhaite sortir de cette « obsession coloniale ». Et vous précisez qu’elle n’est pas un règlement de comptes. Comment toutefois aborder ce pan de l’histoire ?

Tous les pays africains ne partagent pas une histoire avec la France. Et je circule plus dans des réseaux anglophones, un peu lusophones. Notre histoire ne se limite pas à l’esclavage ni à la colonisation ! Sur les centaines de propositions de projets, quasi aucune n’aborde ces sujets. Cela reflète un certain état d’esprit sur le continent. De façon très symbolique, des projets aborderont la mémoire par le prisme de la résilience, de la douleur.

Quel est votre regard sur la position politique de la France par rapport à l’Afrique francophone ?

J’ai l’impression qu’elle est tiraillée entre « Si je condamne, on va dire que je donne des leçons » et « Si je me tais, on va dire que je suis complice des dictatures ». Mais pourquoi lui demande-t-on toujours son avis ? Pour les élections présidentielles en RDC, qui a demandé l’avis de la Belgique ? J’ai envie de dire à la France d’arrêter de tomber dans le piège du pays prétendument spécialiste du continent. Il faut aussi qu’elle assume son passé. D’où ce travail pédagogique sur notre histoire commune, avec l’Éducation nationale. Pourquoi les soldats noirs et arabes n’ont-ils pas défilé à la Libération ? Est-ce que les gamins français savent que des villages de Champagne-Ardenne ont été libérés par des Africains ? Que connaissent-ils des tirailleurs, du débarquement de Provence ? Il ne s’agit pas de faire un mea culpa, mais juste de le reconnaître et d’en parler. Si cela peut se poursuivre après la Saison, la France aura réussi quelque chose. Et amorcera peutêtre la reconquête d’une confiance mise à mal, surtout auprès d’une jeunesse remontée, en Afrique de l’Ouest francophone.

Plutôt que cette Saison, des Africains demandent à la France d’arrêter de soutenir des dictateurs, de piller les richesses… Que pouvez-vous leur dire pour la défendre ?

Elle est portée par la société civile des deux côtés de la Méditerranée. Les opérateurs qui investissent du temps et de l’argent adhèrent au principe. J’ai affaire à des gens aux opinions très tranchées, j’assiste parfois à des discussions tendues. Nous avons reçu plus de 600 propositions, sélectionnées par le comité de programmation, pour arriver à un équilibre de pluralité de regards, parfois même contradictoires. On amorce ainsi une autre voie. Donc je dis aux Africains dont vous parlez : ne faites pas de proDR cès avant d’avoir vu le résultat. Et restons ouverts au dialogue. ■