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« Noir ou blanc. Choisis ton camp »

Par Alexandra Fisch - Publié en juillet 2021
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Noah Trevor (à gauche) lors de la préparation de l’une de ses émissions.
Noah Trevor (à gauche) lors de la préparation de l’une de ses émissions. MARK PETERSON/REDUX-REA

Publié en 2016, le best-seller Born a Crime: Stories from a South African Childhood vient d’être traduit en français sous le titre Trop noir, trop blanc. Dans ce récit, le célèbre humoriste sud-africain Trevor Noah, qui a repris l’émission The Daily Show après Jon Stewart, raconte avec un esprit critique facétieux sa jeunesse d’enfant métis sous l’apartheid. Une leçon de vie et d’humanité.

Né en 1984 à Johannesbourg, Trevor Noah, de mère noire xhosa et de père blanc suisse, est, par sa simple existence, une résistance au régime alors en place. De sa petite enfance où il est élevé caché dans le township de Soweto à sa vie de « cheese boy » [voir la définition dans l’extrait] zonant à Alex à vendre des CD piratés, l’humoriste nous entraîne à travers ses souvenirs et mêle anecdotes et réflexions politico-historique sur le pays dans lequel il grandit. Le système D est un art de vivre pour faire face aux aberrations et à la pauvreté. On ressent l’apartheid de l’intérieur, quand il décrit sa solitude dans la cour de récréation, lorsqu’il doit choisir son « camp », jonglant entre apparence, préférence et appartenance. Cette habileté à naviguer entre les mondes – il parle aussi bien afrikaans que zoulou ou xhosa – se conjugue avec une hyperactivité. Trevor Noah est pressé de gravir les marches de sociétés très inégalitaires. Il y arrive, avec comme consécration de présenter l’un des plus grands talk-shows américains à seulement 30 ans. Pressé et déterminé. À le lire, il tient sûrement ces qualités de sa mère, Patricia Nombuyiselo, « celle qui donne », et surtout celle qui a su exploiter toutes les failles du système ségrégationniste pour élever – dans tous les sens du terme – son fils hors du ghetto. Un ghetto qui est décrit tout en nuances, avec un renfort d’explications sur son fonctionnement, sur ses codes et sur la cruelle emprise du lieu sur ses habitants. Très pieuse, la figure maternelle est représentée dans toute sa force, même quand arrivent les coups du beau-père. Dans ce livre, Trevor Noah raconte aussi la spirale infernale de la violence domestique, le silence de la police, sans victimisation ni fioritures. « La vie est pleine de souffrances. Laisse les épreuves t’affûter, mais pas te paralyser », répétait-elle. 

Ma naissance était un crime

Alors que la plupart des enfants sont une preuve de l’amour que leurs parents se portent, j’étais la preuve du crime qu’ils avaient commis. Je ne pouvais voir mon père que chez nous. Si nous sortions, il devait emprunter le trottoir opposé. À l’époque, ma mère et moi allions souvent au Joubert Park, le Central Park de Johannesburg, où on trouve de beaux jardins, un zoo et un échiquier géant avec des pièces à taille humaine. Ma mère m’a raconté qu’une fois, alors que j’étais encore tout petit, mon père avait essayé d’y aller avec nous. Dans le parc, alors qu’il marchait à une certaine distance de nous, je lui ai couru après en criant : « Papa ! Papa ! Papa ! » Les gens se sont arrêtés pour nous regarder. Il a paniqué et s’est mis à courir lui aussi. J’ai cru que c’était un jeu et j’ai continué à le poursuivre. Je ne pouvais pas marcher à côté de ma mère non plus ; un enfant à la peau claire aurait trop détonné aux côtés d’une femme noire. Quand j’étais encore un nourrisson, elle pouvait m’enrubanner et m’emmener où elle voulait, mais c’est rapidement devenu impossible. J’étais un bébé géant, un enfant énorme. À un an, j’en paraissais deux. À deux ans, on m’en donnait quatre. J’étais impossible à cacher.

Caméléon

Mais le monde réel ne disparaît jamais. Le racisme existe. Il cible des personnes et ce n’est pas parce que ça ne vous arrive pas à vous que ça n’arrive à personne. Et à un moment, il faut faire un choix. Noir ou blanc. Choisis ton camp. On peut essayer de se cacher. On peut dire : « Moi, je ne choisis pas de camp » mais, à un moment, la vie vous y oblige. À la fin de la sixième année, j’ai quitté Maryvale pour l’école primaire publique H. A. Jack. J’ai dû passer un test d’aptitude et, à l’appui de ses résultats, la conseillère scolaire m’a dit : « Vous allez être dans les classes intelligentes, les A.» Le jour de la rentrée, je suis arrivé et je suis allé dans ma classe. Sur la trentaine d’enfants qu’elle comptait, presque tous étaient blancs. Il y avait un enfant indien, peut-être un ou deux enfants noirs, et moi. Puis la récréation a sonné. Nous sommes allés dans la cour : il y avait des enfants noirs partout. C’était un océan noir, comme si quelqu’un avait ouvert un robinet et que tout le noir était sorti. Je me suis demandé où ils étaient tous cachés. Les enfants blancs que j’avais rencontrés le matin sont partis dans une direction, les enfants noirs dans une autre, et je suis resté au milieu, complètement perdu. Est-ce qu’on allait se retrouver après ? Je n’ai rien compris à ce qui se passait. J’avais onze ans et c’était comme si je voyais mon pays pour la première fois. Dans les townships, on ne voit pas la ségrégation puisque tout le monde est noir. Dans le monde blanc, chaque fois que ma mère m’emmenait dans une église, nous étions les seuls Noirs, et ma mère ne se tenait à distance de personne. Elle s’en fichait. Elle s’asseyait avec les Blancs. À Maryvale, les enfants étaient mélangés et traînaient ensemble. Avant ce jour, je n’avais jamais vu des gens être ensemble mais pas ensemble, occuper le même espace mais en choisissant de ne pas se fréquenter, jamais. Il m’a fallu un instant pour voir, sentir comment les limites avaient été tracées. Les élèves se déplaçaient par couleurs dans la cour, les escaliers, le hall. C’était dingue. J’ai regardé les enfants blancs que j’avais rencontrés le matin. Dix minutes plus tôt, je croyais me trouver dans une école où ils constituaient la majorité. Mais je me rendais compte du peu qu’ils étaient par rapport au reste des élèves. J’étais là, paumé, seul, dans ce no man’s land au milieu de la cour de récréation. Heureusement, j’ai été sauvé par l’Indien de ma classe, qui s’appelait Theesan Pillay.

Failles

Malgré toute sa puissance, l’apartheid comportait des failles terribles, à commencer par son absence totale de sens. Le racisme n’est pas logique. Un exemple : en Afrique du Sud, les Chinois étaient considérés comme des Noirs. Je ne veux pas dire qu’ils se comportaient comme tels. Ils étaient toujours chinois. Mais, contrairement aux Indiens, il n’y avait pas assez de Chinois pour créer une catégorie à part entière. Malgré sa complexité et sa précision, l’apartheid ne savait pas quoi en faire, alors le gouvernement a dit : « Eh, on n’a qu’à faire comme s’ils étaient noirs. Ça sera plus simple. » Il est intéressant de noter qu’à la même époque, les Japonais étaient étiquetés comme blancs. Le gouvernement sud-africain voulait établir de bonnes relations avec les Japonais afin d’importer leurs voitures de luxe et leurs équipements électroniques. Les Japonais ont donc reçu le statut de Blancs honoraires, tandis que les Chinois sont restés noirs. J’aime, encore aujourd’hui, imaginer un policier sud-africain probablement incapable de faire la différence entre un Chinois et un Japonais, mais dont le travail consistait à s’assurer que les personnes de la mauvaise couleur ne fassent pas de mauvaises choses. 

S’il voyait une personne asiatique assise sur un banc réservé aux Blancs, que disait-il ? – Eh, descends de ce banc, Chinois ! – Excusez-moi. Je suis japonais. – Oh, je vous demande pardon, Monsieur. Je ne voulais pas être raciste. Bonne après-midi.

Les cheese boys

Mon projet, si tant est que j’en aie eu un, était d’aller à l’université pour devenir programmeur informatique, mais nous n’avions pas de quoi payer les frais de scolarité. J’avais besoin de gagner de l’argent. La seule façon que je connaissais était de vendre des CD piratés, et l’un des meilleurs endroits pour le faire était ce quartier, parce que c’est là que se trouvait la station de minibus. Les chauffeurs de minibus étaient toujours à la recherche de nouvelles chansons parce que la bonne musique attirait les clients. Un autre avantage de ce quartier était qu’il était très bon marché. On pouvait se débrouiller avec presque rien. Il y avait un repas qui s’appelait kota. C’est un quart de miche de pain. Vous grattez la mie, vous le remplissez de frites, d’une tranche de saucisse et d’une sauce à la mangue marinée appelée achar. Ça coûte quelques rands. Plus vous avez d’argent, plus vous pouvez ajouter de suppléments. Si vous avez encore un peu plus, vous pouvez ajouter un hot-dog. Encore un peu plus, vous ajoutez une vraie saucisse, comme une bratwurst, voire un oeuf au plat. La plus grande version, avec tous les suppléments, nourrit trois personnes. Pour nous, le supplément ultime était une tranche de fromage. Le fromage avait toujours été le must parce que c’était très cher. Oubliez l’étalon-or – le ghetto se calait sur l’étalon-fromage. Quel que soit le support, le fromage, c’était de l’argent. Si vous aviez un burger, c’était bien, mais si vous aviez un cheeseburger, ça voulait dire que vous aviez plus d’argent qu’un type qui pouvait juste s’acheter un hamburger. Du fromage sur un sandwich, du fromage dans votre frigo, signifiait que vous aviez la belle vie. Dans n’importe quel township d’Afrique du Sud, si vous aviez un peu d’argent, les gens disaient : « Oh, tu es un cheese boy. » En gros : tu n’es pas vraiment du ghetto parce que ta famille a assez d’argent pour acheter du fromage.

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La couverture du livre de Noah Trevor
TROP NOIR, TROP BLANC, par Trevor Noah, Hors d’atteinte, 348 pages, 21,50 €.

Il est facile de juger le crime quand on vit dans un monde assez riche pour s’en tenir éloigné. Mais le ghetto m’a appris que​​​​​​​ tout le monde a des notions différentes du bien et du mal, de ce qui constitue un crime, et à quel niveau de crime ils sont prêts à participer. Si un camé se présente et qu’il a une caisse de boîtes de Corn Flakes volée à l’arrière d’un supermarché, la mère pauvre ne pense pas « en achetant ces Corn Flakes, j’aide et j’encourage un criminel ». Non. Elle pense : « Ma famille a besoin de nourriture et ce type a des Corn Flakes », et elle achète les Corn Flakes. Ma propre mère, ma mère super-religieuse et respectueuse des lois qui me démolissait chaque fois que j’enfreignais une règle pour m’apprendre les bonnes manières, je n’oublierai jamais qu’un jour, en rentrant à la maison, j’ai trouvé dans la cuisine une boîte géante de steaks hachés congelés, peut-être deux cents, provenant d’un restaurant à emporter appelé Black Steer. Un hamburger chez Black Steer coûtait au moins 20 rands. – Mais qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai dit. – Oh, c’est un type au boulot qui en avait et qui les vendait, elle a dit. J’ai eu une super réduction. – Mais où les a-t-il eus ? – Je ne sais pas. Il a dit qu’il connaissait quelqu’un qui… – Maman, il les a volés. – On ne sait pas. – On le sait très bien. Où est-ce qu’un gars pourrait bien trouver tous ces steaks ? Bien sûr, nous avons mangé les steaks. Puis nous avons remercié Dieu pour ces repas.

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Le ghetto exerce une force gravitationnelle. Il ne vous abandonne jamais, mais il ne vous laisse jamais partir non plus. Parce qu’en choisissant de partir, vous insultez l’endroit qui vous a élevé, qui a fait de vous ce que vous êtes et qui ne vous a jamais rejeté. Et cet endroit vous rendra coup pour coup. Dès que les choses commencent à bien se passer pour vous, il est temps de vous enfuir. Parce que le ghetto vous fera revenir. Il trouvera forcément un moyen. Un type volera un truc, le mettra dans votre voiture et les flics le trouveront – par exemple. Vous ne pourrez pas rester. Vous penserez que c’est possible. Vous commencerez à monter et vous amènerez vos amis du ghetto dans un club sympa, et voilà que quelqu’un démarrera une baston, qu’un de vos amis sortira un flingue, que quelqu’un se fera tirer dessus et que vous resterez là à vous demander : « Qu’est-ce qui vient de se passer ? » C’est le ghetto qui vient de passer. ■

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