Entretien

Oumou Sangaré
L'insoumise

Par Astrid Krivian - Publié en
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BENOIT PEVERELLI

La première source d’inspiration de cette diva célébrée à l’international demeure le Mali. Avec son nouvel album, Acoustic, elle poursuit son combat pour l’émancipation féminine et se révolte contre la violence de notre monde.

Sa voix, douce et puissante, vibre dans cet écrin, tissé de cordes et de chœurs délicats. Avec Acoustic, la diva revisite dans une forme intimiste son précédent album, Mogoya, ainsi que deux standards de son répertoire, dont la sensuelle « Diaraby Nene », issue de son premier disque, Moussolou (« les femmes »), et écrite à 15 ans, qui raconte sans détour ses premiers émois amoureux. Une liberté de ton caractéristique d’une artiste bousculant les mentalités, affranchie des conventions. Oumou Sangaré s’est toujours battue pour l’émancipation des femmes, dénonçant les mariages forcés, l’excision, la polygamie. Elle les encourage à gagner leur indépendance par leur force de travail. Elle a par exemple créé un hôtel à Bamako en 2002, puis une marque de voitures, une société de taxis, ou encore un complexe touristique. Modèle de réussite pour les Maliennes, elle inspire au-delà des frontières : samplée par Beyoncé, Oumou a réalisé un duo poignant avec Alicia Keys, et la Franco-Malienne Aya Nakamura lui a dédié une chanson. À cette veine féministe s’ajoute son indignation contre toute forme d’injustices. Dispensant ses leçons de vie, elle incite les jeunesses africaines à construire leur avenir sur le continent. Cette travailleuse acharnée a hérité du mental d’acier de sa mère, la chanteuse Aminata Diakité, à qui elle rend hommage ici avec « Minata Waraba ». Une battante qui a surmonté l’adversité, les épreuves, en élevant seule ses enfants. Elle s’est confiée depuis New York, où elle a passé son confinement.

AM : Votre dernier album, Acoustic, met particulièrement en valeur votre voix. Quel est votre lien avec elle ?
La travaillez-vous au quotidien ? 
Oumou Sangaré : Ma voix est un don de Dieu. C’est inné. Dans la musique traditionnelle, on ne connaît pas le travail de la voix ! Je touche du bois, car je n’ai jamais rencontré de problème, hamdoullah ! Je prends de temps en temps du miel avec du thé, rien de plus. J’ai aimé enregistrer cet album en acoustique, c’est comme si on jouait en famille, en toute intimité. 
 
Sorti en 2017, Mogoya amorçait un tournant électronique dans votre musique, d’essence traditionnelle. Pourquoi ce choix ? 
Je voulais faire danser les jeunes. Souvent, au Mali, ils me demandaient : « Tantie, on veut danser sur ta musique dans les boîtes de nuit ! » Ça m’a donné l’énergie d’essayer de nouvelles choses, tout en dispensant toujours des conseils dans mes textes. Le disque a remporté un vrai succès en Afrique, les jeunes étaient contents de m’avoir à côté d’eux. Moi aussi, ça me fait plaisir de toucher de nouveaux publics. Le mien m’est fidèle depuis mes débuts, dans les années 1990. 
 
La musique traditionnelle du Wassoulou, région forestière au sud-ouest du Mali, est au cœur de votre art… 
En effet, je suis née à Bamako, mais je puise dans la culture du Wassoulou, d’où mes parents sont originaires : les rythmes, les instruments traditionnels qui m’accompagnent, comme le kamélé n’goni [harpeluth typique de la région, héritier du donso n’goni, utilisé autrefois par les chasseurs pour célébrer leurs exploits, raconter la mythologie, ndlr] ou le kariyan [idiophone en métal strié, ndlr], je chante en wassoulounké… Le Wassoulou était un empire, avant que les colons blancs ne viennent le diviser. [Cette région, répartie aujourd’hui entre la Guinée-Conakry, la Côte d’Ivoire et le Mali, a donné son nom au vaste empire du Wassoulou fondé par l’almamy (chef spirituel) Samory Touré en 1878. Au fil des conquêtes, il regroupait des territoires des actuels Guinée, Sierra Leone, Mali, Burkina Faso, Liberia et Côte d’Ivoire. Le chef guerrier affronta et résista à l’invasion coloniale française, jusqu’à sa défaite, en 1898, ndlr.] On n’a pas accepté la division imposée par les colons, et entre Wassoulounkés, on se reconnaît toujours [notamment par leurs patronymes (Diallo, Diakité, Sidibé et Sangaré), typiques des Peuls de cette aire culturelle, ndlr]. 
 
Que vouliez-vous exprimer avec le titre « Mogoya » (qui signifie en français « relations humaines ») ? 
J’alerte pour dire que l’humanité se dégrade. Voyez ce jeune Noir qui vient d’être tué en public [référence à la mort par asphyxie de l’Afro-Américain George Floyd, 46 ans, sous le genou d’un policier blanc, Derek Chauvin, lors d’une interpellation le 25 mai dernier à Minneapolis, aux États-Unis, ndlr] ! Les gens n’ont plus de pitié… L’amour s’érode. Même les animaux démontrent plus d’amour entre eux que les humains ! C’est déplorable. Au fil de ma carrière, j’ai beaucoup parlé des problèmes dont souffrent les femmes. Maintenant, je veux aborder l’humanité et ses injustices dans son ensemble. Tout ce racisme, ces guerres inutiles, ces ventes d’armes, ces jeunes migrants qui meurent en Méditerranée… Les puissants font la guerre aux plus pauvres pour aller voler les richesses de leurs sous-sols, et sont prêts à tuer des innocents pour ça ! Ils ont des pierres à la place du cœur. Les pauvres vont vouloir se venger, les plus forts doivent mettre de l’eau dans leur vin. Les humains doivent redescendre sur Terre et comprendre que dans cette vie, on doit s’entraider, s’aimer. Au Mali, nous essayons de garder ces valeurs d’humanité, de respect, d’amour, qui sont en train de disparaître ailleurs. Mais la loi du plus fort guide tout. Aujourd’hui, seul l’argent régit le monde, et c’est désolant. Avec cette crise du nouveau coronavirus, ce confinement, j’espère que les humains ont pris conscience qu’il y a plus fort qu’eux, qu’ils réfléchissent sur leur petitesse, avec humilité. Si ce virus a beaucoup tué, il a aussi sauvé de nombreuses vies de militaires, car des armes ont été déposées. 
 
Avec le morceau « Yere Faga », vous abordez un sujet tabou : le suicide… 
Effectivement, on en parle peu, mais ce fléau augmente considérablement. Nous, les Africains, nous ne connaissions pas vraiment le suicide. On pensait qu’il était réservé aux Occidentaux fragiles. Mais aujourd’hui au Mali, il est très fréquent de voir des jeunes filles rurales, arrivant en ville pour travailler, tomber enceintes par accident, et mettre fin à leur vie à cause de cette grossesse non désirée. Ça m’a touchée, je devais donc en parler et sensibiliser. Face aux problèmes, il faut se battre, car la vie est un combat. Jusqu’à notre mort, les soucis ne finissent jamais, et même les plus riches en ont. Les humains doivent dépasser leurs difficultés. Moi aussi, j’aurais pu me suicider, vu toutes les épreuves, les souffrances que j’ai traversées. Il y a des jours où tu n’as vraiment plus envie de vivre… Mais je me suis ressaisie : non, moi, Oumou Sangaré, je suis plus forte que les problèmes, je vais les vaincre, je vais les surmonter. J’aimerais ainsi donner l’exemple. 
 
Vous faites allusion aux calomnies dont vous avez été la cible ? 
Le succès a un prix, il faut être prêt à le payer. Pour moi, la facture a été très salée ! Et ce n’est pas fini… Je remercie le bon Dieu, car je suis très forte, très armée pour faire face. Toutes ces calomnies, comme le fait, par exemple, que j’aurais tourné dans des films pornographiques… Chez nous, les musulmans, il vaut mieux mourir que d’être accusée de ça ! Ces mensonges sont une manière d’essayer de me bloquer, de m’empêcher, mais ils ne m’arrêteront pas ! Vous ne connaissez pas Oumou Sangaré ! Dans la vie, si tu n’as rien à te reprocher, tu n’as pas le droit de baisser les bras. Pour beaucoup de gens, une femme qui a du succès, qui sort de l’ordinaire, qui fait des affaires, ce n’est pas normal. Elle doit rester derrière son homme. Et d’où sort-elle tout cet argent pour investir dans un hôtel, dans une marque de voitures ? Ça doit bien venir du porno ! On essaie de la tirer vers le bas. 
Est-ce votre mère qui vous a aussi transmis cette force mentale pour réussir à faire front ?
 J’ai beaucoup hérité de sa force, car c’est une battante. En Afrique, vous savez, il n’y a pas de sot métier. C’est chacun pour soi, et Dieu pour tous. Ce n’était pas facile, mais cette brave femme a su se défendre, nourrir toute seule ses six enfants, car mon père l’avait quittée. Elle partait travailler au Sénégal, au Nigeria… J’étais l’aînée et je devenais le papa et la maman de ma fratrie. Parfois, il n’y avait rien à manger, je courais les baptêmes, les mariages, où je chantais pour obtenir de l’argent et assumer ainsi les dépenses de la maison. Depuis très jeune, je suis responsable, j’ai grandi en faisant face à toutes ces pressions, donc ça m’a rendue solide. Si elle ne te tue pas, la souffrance te rend fort. 
 
Comment votre mère regarde-t-elle votre carrière ? 
Elle est très fière. Parfois, elle dit que c’est un rêve, elle ne s’imagine pas ! Mais je lui réponds que mon succès est le fruit de ses combats, de sa souffrance. Elle a trop galéré, trop travaillé, elle mérite d’être récompensée. D’une certaine manière, en chantant, je la venge un peu. 
C’est elle aussi qui vous a donné l’envie de chanter ? 
Je viens d’une famille d’artistes. Ma grand-mère était une grande chanteuse, tout comme ma mère. À cause de ses problèmes, elle a arrêté pour nous nourrir, mais elle me disait : « Si tu ne veux pas voir les gens quand tu chantes, ferme les yeux, et tu chanteras comme si on était toutes les deux dans la cuisine. » Ça m’a beaucoup aidée, et ça m’est resté. Même si je le voulais, je ne pourrai pas chanter les yeux ouverts. Ça me permet d’être seule avec mon micro. 
 
Vous avez dénoncé l’excision, les mariages forcés, la polygamie… À quelles difficultés font face les femmes maliennes aujourd’hui ? 
On n’en finit pas avec la guerre inutile dans le nord et le centre du pays. Les femmes souffrent, et tous les jours, nos enfants meurent, ils sont recrutés pour devenir soldats, rejoindre les armées. On souffre déjà, mais c’est encore pire avec cette guerre. Dans ces régions, certaines écoles sont fermées. Et tout le monde ferme les yeux. Pendant des mois, les médias relaient le nombre de victimes du coronavirus, mais on tue des enfants dans mon pays, et personne n’en parle ! C’est quoi cette humanité ? C’est injuste. On brûle tout un village, des enfants, des femmes enceintes, on en parle trois jours, et puis c’est fini ! Dans quel monde est-on ? L’humanité va droit dans le mur. 
Parlons affaires. Vous avez lancé votre marque de véhicules, Oum Sang, fabriqués en Chine. Vous étiez lasse de voir arriver au Mali ces voitures de seconde main depuis l’Europe, surnommées les « France au-revoir », à cause notamment de la pollution et des accidents. Après l’ouverture de l’hôtel Résidence Wassoulou, à Bamako, vous avez aussi créé un complexe hôtelier de bungalows à Yanfolila, votre village du Wassoulou… 
Je suis douée pour les affaires [rires] ! C’est également une manière de montrer l’exemple. À Yanfolila, c’est un campement culturel et touristique de 2 hectares, classe, original, avec des cases, une piscine, un night-club pour les jeunes locaux. En mars s’y est déroulée la troisième édition du Festival international du Wassoulou (FIWA), que j’ai initié. Les jeunes me demandaient souvent de réaliser un projet pour leur région. Cela fait trente ans que je sillonne les festivals du monde entier, du Japon au Mexique. J’ai compris que c’était un moyen de développer un territoire. On a déjà vu les retombées économiques depuis sa création. De plus, le Wassoulou est très vert, la région bénéficie d’un climat agréable, elle mérite d’être plus connue des touristes. Quant à ma marque de voitures, Oum Sang, c’est devenu compliqué à gérer avec mes nombreux voyages, donc je me suis associée avec Nissan. 
 
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre exploitation agricole ? 
J’y cultive du riz, du maïs, je fais pousser des orangers, j’élève des poules pondeuses, des bœufs… J’ai une ferme de 10 hectares à 30 minutes de Bamako. Dès mes débuts, dans mes chansons, j’ai encouragé les femmes à être autonomes, à travailler dur pour que l’on nous respecte. Mon premier album s’appelle Moussolou, soit « les femmes ». Si tu ne fais rien et que tu attends que l’autre t’apporte de quoi vivre, tu demeures une esclave. Je les ai incitées à travailler afin d’acquérir une liberté. Au bout de vingt ans, j’avais estimé avoir assez parlé, il était temps de montrer l’exemple, de poser des actes. J’ai donc créé un hôtel, et les femmes rurales m’ont interpellée : « On apprécie ce que tu fais, on veut devenir comme toi, mais on n’a pas d’argent pour bâtir un établissement hôtelier ! » Je suis donc allée dans les champs pour leur montrer que même à mains nues, Oumou Sangaré peut œuvrer, réaliser quelque chose. Je suis née pour travailler, j’adore ça. Même dans la brousse, une femme peut être autonome, et ainsi mieux se défendre. Le maraîchage, la récolte te procurent des revenus, pour payer tes savons, tes pagnes, sans avoir à demander à ton mari, à tendre la main. L’évolution de l’Afrique passera par l’émancipation des femmes. Quel pays dans le monde s’est développé sans elles ? Il faut leur donner une place, un rôle dans la société. 
 
Dans votre dernier album, vous livrez une version acoustique d’une chanson de vos débuts, « Diaraby Nene », emblématique de votre répertoire, dans laquelle vous racontez les frissons de l’amour… Que ressentez-vous en la chantant aujourd’hui ? Avec les années, comprend-on un peu mieux l’état amoureux ou reste-t-il un mystère ? 
La chanter me rappelle de bons souvenirs [rires] ! En effet, avec le temps, on comprend un peu plus l’amour, c’est différent des débuts, de la jeunesse, on est plus posé, on… Ce n’est pas une question à poser, ça [rires] ! On devient plus sage. 
 
Quel est votre rapport au temps qui passe ? 
Je garde les bonnes choses en moi. Les mauvaises, je m’en débarrasse pour vivre mieux. J’essaie de les oublier. Car tant que l’on pense à des choses négatives, on régresse, on ne peut pas avancer. 
 
Quelles sont vos autres passions en dehors de la musique ? 
J’aime travailler aux champs. Sinon, j’aurais souhaité faire du cinéma. Je faisais beaucoup de théâtre interquartiers au début de ma carrière. Mon rêve était de devenir actrice, mais la musique a dominé. En tournant mes clips, je retrouve ce plaisir de jouer. Je ne suis donc pas loin de mon rêve d’enfance. 
 
La spiritualité tient-elle une grande place dans votre vie ? 
Je suis très religieuse, je crois en Dieu, en mon destin. Ça m’aide beaucoup, ça me purifie. C’est aussi ça qui m’aide à rejeter les mauvais souvenirs : Dieu a voulu que ces événements aient existé dans ma vie. Je l’en remercie donc, et j’avance. 
 
Pour finir, quel est votre prochain défi ? 
Oh, je suis fatiguée maintenant, je ne sais pas si j’en ai encore ! Dans la vie, il faut aussi penser à soi, j’ai travaillé comme une malade durant ces trente ans [rires] ! Mais le confinement m’a donné le temps de me reposer. Mon prochain défi serait d’aider mon fils à devenir quelqu’un, de l’accompagner dans ses projets. Il ne fait pas de musique, mais il est dans les affaires, il a hérité de la fibre business de sa maman ! Et je vais continuer à faire ma musique, bien sûr.