Interview

Roukiata Ouedraogo :
« Je me dois de parler du courage féminin »

Par Astrid Krivian - Publié en
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PASCAL ITO

Forte du succès de son dernier spectacle, à la fois hilarant et conscient, la comédienne et humoriste burkinabée publie un premier roman autobiographique. Retraçant le combat de sa mère face à un drame familial, Du miel sous les galettes est un vibrant hommage aux femmes africaines.

C’est une année féconde et une rentrée bien chargée : Roukiata Ouedraogo remonte sur les planches avec son troisième seule-en-scène Je demande la route, un succès depuis 2018, qu’elle a coécrit avec Stéphane Eliard, son metteur en scène et compagnon. Avec son humour ravageur, elle raconte son parcours, riche en péripéties, depuis son enfance au Burkina Faso jusqu’à ses années de galères parisiennes. Mettant en miroir ses deux pays, le choc des cultures comme prétexte à rire, elle pulvérise les clichés. Armée d’une foi inébranlable en sa bonne étoile, celle qui rayonne d’une bonne humeur à toute épreuve n’en demeure pas moins une révoltée, s’emparant de sujets graves et douloureux comme l’excision. L’artiste a aussi repris ses chroniques dans l’émission Par Jupiter ! sur France Inter, après un congé maternité : son premier enfant, Ulysse Wendyida (« le dieu au-dessus de tout » en mooré), est né le 1er avril. Elle signe également son premier roman, Du miel sous les galettes, inspiré de son enfance à Fada N’Gourma. À travers ses yeux d’enfant, elle narre l’emprisonnement injuste dont son père fut victime, mais surtout le combat de sa mère contre cette erreur judiciaire, l’administration, le monde des hommes. L’autrice tombée dans le féminisme à l’âge de 9 ans rend hommage à cette femme, sa force, sa résilience, sa dignité pour élever seule ses sept enfants.

Née en 1979, Roukiata arrive en France à 20 ans et rêve d’intégrer une école de stylisme. Sa vocation brisée par une « conseillère » d’orientation, elle devient animatrice, modèle, maquilleuse professionnelle. Elle s’éprend ensuite éperdument de théâtre, entre au Cours Florent, dont elle sort diplômée en 2008. Plutôt que d’attendre sagement des propositions de rôle, elle écrit et interprète les sept personnages de son premier spectacle, Yennenga, qui raconte l’épopée des Mossi d’après un mythe fondateur de son pays natal : celui d’une princesse guerrière, défiant son père, qui donne naissance au royaume et au peuple mossi, dont Roukiata est issue. Puis, dès 2012, elle tourne en France et en Afrique avec son one woman show Ouagadougou pressé. Rencontre avec une battante qui sait que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

AM : Votre roman retrace l’emprisonnement injuste de votre père par le procureur de Fada N’Gourma, au début des années 1980. N’est-il pas avant tout un hommage à votre mère, qui s’est battue sans relâche contre cette erreur judiciaire ? Roukiata Ouedraogo : Oui. Ma mère m’a raconté cette histoire poignante, comment elle a survécu, lutté pour faire sortir papa de prison et arriver à nourrir seule ses sept enfants, les rassurer, assurer leur scolarisation… Son combat me semblait digne d’un récit, alors j’ai commencé à l’écrire. Quand les éditions Slatkine & Cie m’ont contactée pour faire un livre exposant mon parcours, je leur ai proposé ce manuscrit. Ils étaient ravis. Ma mère est une reine, une amazone des temps modernes. Il fallait absolument que je lui rende hommage dans ce roman, ainsi qu’à toutes les autres femmes africaines d’ailleurs. Avec mes spectacles, j’ai tourné dans quelques pays du continent : les femmes se battent, que ce soit au marché, les vendeuses de galettes, de mangues, de salades, de légumes, les tenancières de boutiques, de restaurants… Pour nourrir leur famille, certaines se lèvent à 3 heures du matin, enfourchent leur vélo, leur bébé sur le dos, font des kilomètres pour chercher des légumes et les revendre ensuite au marché. Je devais parler de ce courage féminin. Si je n’avais pas eu une mère courageuse, je n’aurais pas fait la moitié de ce que j’ai réalisé. C’est aussi grâce à elle que je trouve les ressources pour monter seule sur scène.

Ce courage féminin, écrivez-vous, est « rarement mis en scène sous forme d’héroïsme comme chez les hommes ».

On ne le crie pas sur tous les toits, en effet. Nul besoin de dire que les femmes sont courageuses car elles le sont, il faut voir comme elles triment. Maman faisait des petits commerces pour contribuer aux charges du foyer. Quand mon père était encore fonctionnaire, c’est à elle qu’il demandait des sous à la fin du mois pour acheter ses clopes, parce qu’il n’avait plus d’argent ! Ce courage féminin est quotidien, terre à terre, pour faire face aux difficultés, au poids des traditions, au pouvoir des hommes.

Est-ce cela qui vous a fait découvrir le féminisme, à l’âge de 9 ans ?

Un jour, fuyant les coups de son mari, une femme a débarqué chez nous et s’est réfugiée derrière ma mère. Maman s’est tenue debout face à l’époux et lui a dit : « Si tu veux la battre, il faudra me passer sur le corps ! » J’ai compris qu’un homme n’a pas le droit de frapper sa femme, quelles que soient les conditions, les raisons. Le féminisme m’est venu ainsi. Et bien sûr, de voir ma mère batailler pour que mon père, une fois libéré, retrouve son travail, la voir se battre contre la domination masculine, se tenir droite, faire entendre ses idées, porter sa parole. Le féminisme, ce n’est pas être contre les hommes, c’est se lever, faire face, s’imposer, affirmer ses idées pour que les choses avancent. Je ne vais pas à des manifestations, mais je me bats au quotidien pour défendre mes idées. J’aime citer la regrettée Gisèle Halimi, qui disait en substance : le féminisme est la seule révolution qui transforme en profondeur la société à tous les niveaux et sans violence. On peut lutter dans le silence, se faire entendre de manière non-violente. Pour citer le poète persan Rumi : « Élève tes mots, pas ta voix. C’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre. »

Votre famille n’a finalement jamais su pourquoi votre père avait été jeté à tort en prison. Une fois libéré, il a trouvé son salut dans l’agriculture. Même les idées révolutionnaires de Thomas Sankara, alors au pouvoir, ne lui inspiraient guère d’espoirs en l’espèce humaine…

Papa et la terre, c’est une grande histoire ! Il nous a appris comment la travailler. Si tu respectes la nature, si tu lui parles, que tu en prends soin, elle te répondra avec douceur et bonheur. Elle était devenue son refuge, il fuyait le monde des hommes et aussi cette honte qu’il éprouvait. Cet emprisonnement injuste était un déshonneur pour lui. Il a souffert, personne n’a levé le petit doigt pour le libérer, rétablir la vérité, à part ma mère. On lui a retiré son travail, on ne lui versait plus son salaire. Je suis issue d’une famille royale. Mon grand-père était chef de 17 villages. C’était un homme aux très grands pouvoirs, très redouté et respecté. Mon père était un prince, donc se retrouver ainsi en prison était difficile. Cette épreuve l’a abîmé, il ne croyait plus en grand-chose.

Le récit fait des allers-retours entre passé et présent, et vous y racontez la préparation de votre discours au sein de l’Organisation internationale de la francophonie. Quel est votre rapport avec la langue française ?

Je l’ai faite mienne, je l’ai façonnée. Je suis la langue française. Ma façon de la parler est différente de celle des autres, avec mes sonorités, les goûts et les couleurs que je lui donne. J’aime beaucoup la travailler. Ma langue maternelle est le mooré. Quand je suis nostalgique de mon pays, dans une solitude, j’appelle ma mère, on discute en mooré, et ça me fait un bien fou ! La langue française est un pont, elle permet de nous rassembler, de transmettre. C’est à travers elle que je crée mes spectacles, que je peux me faire comprendre dans d’autres pays africains et en France, rencontrer des gens, échanger.

Vous abordez également votre grossesse. Qu’est-ce qu’un segré ?

C’est la réincarnation d’un ancien dans le nouveau monde. Chez nous, quand un ancêtre, parent ou grand-parent meurt, il se réincarne dans le bébé qui naît après. Et par exemple, si le bébé ressemble à la personne décédée, c’est sa réincarnation. Moi, je suis le segré de mon grand-père, car j’ai hérité de ses oreilles. Je suis très respectée quand je vais dans mon village de Somiaga, dans le nord du Burkina, où il fut chef. On dit que j’ai son aura, et que si j’avais été homme, j’aurais été roi. Mais je ne suis qu’une femme, n’est-ce pas ! Ce poids des traditions…

Vous confiez aussi votre peur de l’accouchement, en tant que femme ayant été excisée à l’âge de 3 ans…

J’ai entendu tant de choses à ce sujet, des femmes excisées qui avaient du mal à accoucher, certaines qui mouraient en couche. Pour d’autres, c’était compliqué, alors on faisait une césarienne ou une épisiotomie. Heureusement, je suis tombée sur une sage-femme qui avait travaillé en Afrique. Elle avait connu beaucoup de cas de femmes excisées, et elle m’a prise en charge, c’était génial. J’avais tellement peur, mais elle m’a rassurée. Et au final, tout s’est bien passé.

Le passage où vous racontez votre excision est bouleversant. L’odeur de la mixture que l’on vous applique ensuite dessus pour cicatriser la plaie vous habite encore aujourd’hui.

Elle ne me quittera jamais. Je la sens en ce moment, en vous parlant. Je ne me souviens plus de la douleur, mais je revois cette terre mouillée, cette case, et cette odeur me hante toujours.

Enfant, vous vous êtes construite avec l’idée qu’être excisée était un atout…

On nous a bourrées le mou en nous disant que l’on était des filles bien. Pendant toute mon enfance, j’ai cru que les filles non excisées n’étaient pas honorables. Elles étaient mal vues, on les montrait du doigt : c’était sale, impur ! Quand je suis arrivée en France, je me suis rendu compte que c’était moi la fille bizarre. J’ai alors commencé à prendre conscience de la vérité. C’était très dur. J’avais honte d’en parler. J’ai aussi ressenti de la colère. Puis je me suis questionnée, j’étais perdue, je ne comprenais pas pourquoi on m’avait fait ça.

Vous vous sentiez une femme « incomplète », comme vous l’écrivez dans le roman.

J’ai compris que l’on m’avait enlevé une partie de moi. Et quand j’ai appris le plaisir qu’elle devait me procurer… Ah ouais, ils ont coupé beaucoup de choses, toute ma féminité en fait ! Ce fut un long chemin, c’était compliqué. J’ai dû me battre pour retrouver mon corps, l’aimer, être prête à le montrer, me sentir à l’aise face à un homme. Pour m’accepter. C’était dur, mais je m’en suis sortie. Aujourd’hui, je vis pleinement ma vie, je suis heureuse, j’aime mon corps. Mais il a fallu m’armer de force et de patience. J’ai fait un travail sur moi-même, car à l’époque, je n’avais pas les moyens pour consulter un psychologue.

Dans votre one woman show Je demande la route, vous traitez ce sujet douloureux avec beaucoup d’humour, en personnifiant votre clitoris : il revient sonner à votre porte après toutes ces années d’absence…

Monter sur scène pour parler de la pluie et du beau temps ne m’intéresse pas. Mon coauteur et metteur en scène, Stéphane Eliard, et mon collaborateur artistique, Ali Bougheraba, m’ont aidée à amener ce sujet sans tomber dans le pathos ni la vulgarité. Et sans imposer une morale. On pose les choses, elles deviennent évidentes, et les gens comprennent que c’est un mal.

Aujourd’hui, en discutant avec votre mère, avez-vous compris pourquoi on vous a excisée ?

Parce que c’est la tradition, transmise de génération en génération ! Ma mère a été excisée, mes sœurs le sont… Avec le temps, ma mère a compris que ce n’était pas bon, que des enfants en mouraient. Elle s’est alors battue contre : avec sa mobylette, elle se rendait dans les villages pour sensibiliser les populations, les inciter à ne pas exciser les fillettes. Elle continue aujourd’hui à en parler. Je ne savais pas comment elle allait réagir en voyant mon spectacle, je craignais qu’elle ne le prenne mal, mais elle a adoré, elle était fière de moi.

Vous êtes engagée auprès d’associations œuvrant dans l’éducation et la santé au Burkina Faso. Quel est votre combat contre l’excision, en dehors de la scène ?

À travers mes chroniques sur France Inter, je parle des associations qui se battent contre l’excision. J’en parle souvent sur les réseaux sociaux, beaucoup de femmes m’écrivent pour me demander comment faire pour s’en sortir… J’ai également écrit un court-métrage que j’espère réaliser bientôt : l’histoire d’une femme qui parvient à prendre du plaisir malgré tout, et qui effectue un travail sur elle, un peu comme moi.

Le roman se déroule à travers vos yeux de bébé, portée sur le dos de votre mère. C’est important pour vous de porter votre enfant, Ulysse, également de cette façon, avec un pagne ?

Oui, pour qu’il découvre le monde à hauteur d’homme. Il peut te regarder dans les yeux, observer ce qu’il se passe. C’est ainsi en Afrique. Et même en Europe, beaucoup de femmes commencent à porter leur bébé ainsi. Dans une poussette, le petit respire les pots d’échappement, il voit les pieds des gens !

En quoi le théâtre vous a-t-il sauvée ?

Parler de mes douleurs sur scène est une forme de thérapie. C’est aussi un partage. Je me rends compte que des gens ont vécu des épreuves similaires. On en parle, on s’aide. Pour moi, la scène, ce n’est pas juste faire son show, puis retourner dans sa loge et dans sa vie. C’est un moment de transmission, d’échange. Avec mon public, on se nourrit mutuellement. C’est comme si j’invitais des amis à la maison. Certains spectateurs deviennent même des amis.

Quand vous êtes arrivée en France à 20 ans, qu’est-ce qui vous a le plus marquée ?

Avec mes grands rêves, je voulais conquérir le monde. Dans ma tête, il était comme la télé me l’avait montré… mais la réalité est tout autre ! J’ai vécu le choc des cultures. Rien que dans ma façon de m’habiller : je portais des habits colorés, alors que tout le monde était vêtu de noir, comme s’ils étaient en deuil, c’est dingue ! J’ai retravaillé mes codes vestimentaires pour me fondre dans le moule. J’ai dû faire attention à beaucoup de choses, car tout est différent : le regard sur les choses, la façon de vivre… Il faut s’adapter et trouver sa place.

Une conseillère d’orientation vous amène alors vers le social et brise vos rêves de faire une école de stylisme…

Elle m’a vue arriver, une femme noire, africaine, et elle s’est dit que la plupart des Africaines travaillent dans le social ou font des ménages… donc elle m’a poussée dans cette voie. Le stylisme lui semblait inapproprié ! Je l’ai écoutée. Chez nous, on dit : quand tu arrives dans une ville où les gens marchent sur la tête, ne te pose pas de question, marche sur la tête ! J’ai passé mon BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur), travaillé dans le social. Mais ma vie était ailleurs, dans l’artistique. J’ai commencé par le maquillage. Puis, j’ai voulu m’exprimer autrement, et c’est sur scène que je me suis vraiment épanouie.

Le théâtre, c’est aussi une passion familiale ?

En effet, mon père faisait partie d’une troupe. Ils écrivaient des textes et les jouaient. Quand j’ai perdu mon frère, puis mon père en l’espace de six mois, j’ai vu la mort de très près, j’ai eu peur. Elle pouvait m’emporter moi aussi. Alors, j’ai décidé de ne pas me priver, de suivre mes envies, sans savoir où ça me mènerait. Si papa faisait du théâtre, pourquoi pas moi ? Au départ, je me suis inscrite au Cours Florent pour un stage de prise de parole, je voulais apprendre à m’exprimer en public. Je manquais d’assurance, les gens rigolaient de mon accent, j’avais peur de parler devant eux, j’avais honte. Et c’est lors de ce stage que j’ai découvert le théâtre : un coup de foudre !

Vous témoignez que l’on vous a souvent recalée lors de castings à cause de votre accent. Le cinéma français a encore beaucoup de chemin à faire pour laisser de la place à des profils plus divers. N’est-ce pas la preuve d’un manque d’ouverture aux artistes d’origine africaine ? Rappelons que les actrices Victoria Abril, d’origine espagnole, et Romy Schneider, d’origine allemande, se sont imposées avec leur accent.

Si elles ne sont pas africaines, ça passe, mais pour nous, non ! C’est un truc de fou ! Au début, mon accent était un vrai problème. Parfois, je passais des castings, et je changeais ma façon de parler. Aujourd’hui, comme je l’ai imposé, j’ai confiance en lui. Je joue avec, ça passe ou pas, tout simplement. Des réalisateurs m’appellent et me disent : « Je veux ta voix. » Avant, elle était un frein à ma carrière, aujourd’hui, c’est un atout. Un soir, au théâtre du Lucernaire, trois filles sont venues me voir à la fin, me félicitant de parler ainsi. Elles étaient employées dans le secteur bancaire, des endroits où l’on rencontre une certaine élite, et elles avaient honte de leur accent et travaillaient à l’effacer. Mon Dieu, les pauvres ! J’assume mon accent. Si tu n’en veux pas, tant pis pour toi !

Que diriez-vous aux jeunes Africains qui rêvent de suivre vos pas en Europe ?

Prenez votre destin en main. Il faut s’accrocher, se battre pour trouver sa place. Se mettre debout, imposer ce que l’on veut exprimer.

Qu’est-ce qui vous manque le plus de votre pays natal ?

Ma famille ! J’ai hâte de leur présenter mon fils. Maman devait venir pour l’accouchement, mais son voyage a été annulé à cause du Covid-19. On espère que les frontières s’ouvriront bientôt. En attendant, je parle avec elle trois à quatre fois par jour sur WhatsApp [rires] ! Tout me manque : les causeries, les rigolades, les repas…