avril 2019

Sarah Perles
L’âme nomade

Par Fouzia MAROUF
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Enfant intrépide des quartiers populaires d’Agadir, étoile montante du cinéma marocain et européen, elle s’est révélée dans le fi lm Sofi a, remarqué au dernier Festival de Cannes. Entière, séduisante, militante, elle s’impose sur les grands et petits écrans avec des rôles engagés.

Regard dessiné en amande, sourire enjôleur, boucles brunes ondulant sur ses épaules, Sarah Perles promène sa belle silhouette sous la lumière des jardins du palace La Mamounia, situé au coeur de la cité ocre. Solaire, débordante de sensualité et d’énergie communicative, elle accepte naturellement de prendre la pose avec les journalistes issus des quatre coins du monde la sollicitant le temps d’un selfie, alors qu’elle vient d’achever une séance photo au plus fort de la 17e édition du Festival international du film de Marrakech. La jeune actrice est devenue en l’espace de quelques mois la nouvelle coqueluche du 7e art du royaume chérifien, depuis la sortie en France et au Maroc, en septembre dernier, de Sofia, thriller féminin et social qui a rencontré un succès retentissant depuis sa présentation au Festival de Cannes, où il a été couronné par le prix du scénario : « C’était très fort, j’en garde un souvenir incroyable. Benicio Del Torro nous a félicités et je voyais le film pour la première fois sur grand écran. J’ai conscience d’avoir la chance de tourner et de pouvoir vivre de mon art alors que de nombreuses actrices ne travaillent pas. Je me suis débrouillée et battue pour cela. Je n’ai pas hésité à enchaîner les petits boulots et je ne me suis jamais découragée », ditelle. Sarah fait allusion à ses premiers pas de comédienne dans l’Hexagone alors que rien ne la prédestinait à entamer une carrière d’actrice. Née à Paris, fruit des amours entre une mère marocaine et un père portugais, elle a grandi avec son frère dans un quartier populaire d’Agadir, dans le Sud marocain. « J’en retiens une période très heureuse, des souvenirs de grâce et de forte solidarité. Nous connaissions tous nos voisins. Ils venaient souvent à la maison, où la porte restait toujours ouverte. Je passais beaucoup de temps chez mes amies. J’ai vécu avec la famille de ma mère, qui est une grande fratrie. Mon grand-père enseignait l’arabe, que j’ai étudié jusqu’à l’âge de 10 ans. J’ai suivi ma scolarité au sein de l’enseignement marocain. Mon frère et moi avons eu une très belle enfance grâce à notre famille maternelle. Le portugais a été ma première langue mais je l’ai rapidement oublié, mes parents ont divorcé quand j’étais encore jeune. »
Partageant très tôt ses vacances entre la France, où s’est installé son père, le Portugal et le Maroc, cette métisse du Sud a l’âme nomade et le goût des voyages. Après l’obtention de son bac scientifique, qu’elle a passé à Paris, elle se fait aborder en face de son lycée par une directrice de casting qui l’a repérée pour un rôle dans un film français. « Je me cherchais, c’était juste après les examens et j’ai décidé de suivre le cours Florent pendant trois ans. Aujourd’hui, mes classes de théâtre nourrissent pleinement mes différents rôles. » Parlant couramment arabe, français, espagnol et anglais, la future comédienne décide de poser ses valises à Londres, où elle vit au rythme de la mégalopole, portée par un indéniable sentiment de liberté. « Cette ville m’a permis de devenir adulte, de m’épanouir en tant que femme. Les gens y sont totalement libres. J’ai adoré l’esprit de tolérance qui y règne, l’évidente mixité, j’y ai toujours des amis jamaïcains, pakistanais, anglais ou français. Je pouvais marcher dans la rue, vêtue comme je le souhaitais, alors qu’en France, je me prends des réflexions ou je me fais suivre jusqu’en bas de chez moi, et à Casablanca, on va me dire “Pourquoi tu portes un jean troué ?” », lâche-t-elle sans ambages, faisant allusion au harcèlement au sein de l’espace public qui sévit encore au Maroc [lire AM n° 373, octobre 2017, ndlr]. « J’ai malheureusement été victime d’une agression sexuelle à Paris, quand j’étais étudiante. Au tribunal, j’ai entendu : “Pourquoi portait-elle une jupe ?” Mon avocat était lié au mouvement Ni putes ni soumises et, heureusement, j’ai gagné mon procès. Aujourd’hui, je suis particulièrement prudente, mais je refuse de me victimiser et d’en garder de l’amertume », conclut-elle.
Lorsqu’on évoque le mouvement #MeToo et son onde de choc dans le milieu cinématographique, aux États-Unis puis en France, elle avoue avec clairvoyance : « Il y aura toujours des femmes qui nieront cette réalité, qui seront plus habiles, plus subtiles, plus aguerries pour obtenir ce qu’elles veulent et parvenir à leurs fins dans tous les métiers. Personnellement, je n’ai pas cette capacité, je suis franche, cash. J’aime les rapports sains. Le mouvement #MeToo a bousculé les choses, mais au Maroc il nous a à peine effleurés. On sait que certains réalisateurs et producteurs abusent de leur statut, et ici les gens agissent en toute impunité. Récemment, une amie actrice m’a confié avoir eu une proposition indécente de la part d’un grand agent français, connu dans le microcosme du cinéma parisien. Je pense que c’est universel, l’homme est un prédateur. »
 
DESTINS TOURMENTÉS 
Déterminée, habitée par un désir effréné de cinéma, Sarah a enchaîné les petits boulots, travaillant comme serveuse tout en passant des castings. Son immersion outre-Manche lui vaut aujourd’hui de multiplier les rôles dans des productions internationales. Son visage de madone aux airs méditerranéens a conquis de nombreux cinéastes qui aiment retracer le destin tourmenté de femmes aux prises avec la guerre, l’exil, la survie : native de Syrie, du Kurdistan, défendant « la révolution kurde », ou encore d’Asie. La jeune actrice tient actuellement un rôle emblématique dans la série, Los Nuestros 2, diffusée en janvier 2019 sur la chaîne espagnole Telecino et réalisée par Joaquín Llamas.
 
 
DE CASABLANCA À TOKYO 
Dans ce programme espagnol de trois épisodes, elle incarne une combattante kurde qui se bat férocement pour sa cause. Elle est aussi entrée dans la peau d’une reporter syrienne, pour The Team 2, du talentueux Kasper Gaardsøe, diffusée sur Arte en Europe et en Australie. Au moment du casting de cette série, elle était en tournage au Maroc et n’était disponible que deux jours. Elle s’est rendue de Tanger à Berlin en bateau puis en bus sans dormir. « Arrivée à Berlin, j’étais vraiment le personnage ! Une vraie warrior », avoue-t-elle. Disponible, généreuse, à l’affût d’échanges avec ses fans, Sarah parle régulièrement avec ses nombreux followers en live sur son compte Instagram. Les multiples questions adressées à l’actrice en darija (dialecte marocain), français, anglais et espagnol se déversent en flot ininterrompu sur son écran : « Veux-tu m’épouser ? », « Es-tu à Casa ? »… Une expérience à la fois gratifiante et grisante car « les fans sont extraordinaires, j’adore échanger avec eux en temps réel, avoir leur avis sur mes personnages. Ils me soutiennent énormément et je leur en suis profondément reconnaissante ». En 2016, elle succombe à l’appel du pays natal et quitte Londres pour tourner au Maroc : « J’avais besoin de renouer avec ma culture, d’approfondir ma pratique de la langue arabe. Casablanca est une mégapole africaine. Je ne comprends pas les Marocains qui ne se sentent pas africains. En Angleterre, je disais que j’étais africaine », assène-t-elle. En 2017, pour la première fois dans le royaume chérifien, elle crève l’écran, en jouant le rôle d’une prostituée dans BurnOut, de Nour-Eddine Lakhmari. Le célèbre cinéaste avait créé la surprise en signant, en 2008, Casanegra, un film urbain à l’effet coup de poing. « Je n’ai aucun courage ou mérite particulier à avoir accepté ce rôle, j’ai un passeport portugais qui me permet de quitter le Maroc si j’ai des problèmes. Ce sont les actrices marocaines, comme Amal Ayouch, qu’il faut saluer. Mariée, mère de famille, elle n’a pas hésité à jouer une prostituée (dans Ali Zaoua, de Nabil Ayouch, en 2000). »
Pour s’évader, se déconnecter, elle prend son sac à dos et parcourt l’Asie du Sud-Est, fascinée par la culture, le climat et l’énergie de ceux qu’elle y rencontre. Rien d’étonnant à la retrouver dans un film franco-japonais, Fin de matinée, tourné récemment à Tokyo : « La dévotion au travail des Japonais, leur respect m’ont impressionnée », se souvient-elle. Actuellement en tournage à Casablanca, Sarah a été présélectionnée dans la catégorie Révélation féminine aux César 2019. « Ma marraine est Monica Bellucci. J’ai passé une soirée impérissable à ses côtés [la Soirée des révélations des César, qui s’est déroulée le 14 janvier, ndlr], elle m’a prise sous son aile. Quelle grâce et quelle générosité ! Je crois à la sororité, à la solidarité entre femmes. » Pour l’heure, Sarah Perles est une actrice engagée et passionnée qui suit son instinct. 
 
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