Hommage

Sindika Dokolo, l’enfant de l’art

Par Zyad Limam - Publié en
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Certains voudraient le réduire à sa caricature, à l’image du golden-boy globalisé, privilégié, « démasqué » par l’affaire des Luanda Leaks, à son statut d’amateur d’art « par intérêt ».

Sindika Dokolo était autrement plus dense, plus complexe, plus « riche », plus ambitieux que cela. Une personnalité à la fois chaleureuse, habile, détachée et impliquée, aux multiples identités. Porteur d’une triple histoire, congolaise, danoise et angolaise. Le fils d’un grand banquier congolais spolié par Mobutu, Augustin Dokolo Sanu, qui avait épousé en 1968 Hanne Kruse. Sindika, c’était aussi le mari d’Isabelle dos Santos, dont on a dit qu’elle était l’une des femmes les plus riches du monde. Une histoire d’amour qui se noue à Luanda, avec cinq enfants dont le dernier est né en septembre 2017. C’était un homme d’affaires, la moitié active de l’un des plus formidables « power couple » d’Afrique et du monde. Sindika Dokolo voyait grand pour lui, mais aussi pour l’Afrique. Cet homme d’argent était aussi un intellectuel porté par les idées, son métissage le rendant encore plus sensible à l’urgence d’une émancipation africaine, à la libération du noir, du « nègre ». La République démocratique du Congo était son point d’ancrage, sa référence terrestre. Il était fier de ses origines, la ville de Mbanza-Ngungu, dans la province du Kongo central, là où se trouve le mausolée d’Augustin Dokolo Sanu. Sindika était engagé au pays, en particulier contre le régime de Joseph Kabila, à ses risques et périls. En 2017, il fonde le mouvement Les Congolais debout, militant pour une restauration des droits civiques et contre la possibilité d’un nouveau mandat de Kabila. Évidemment, il se voyait un destin politique, il y croyait, mais même si ce chemin-là se révélera étroit, son mouvement aura largement contribué à conscientiser la scène civile et politique congolaise.

Très jeune, à l’image de son père, il s’intéresse à l’art, et va se constituer, au fil du temps, l’une des collections les plus importantes dédiées à l’art africain et des diasporas. Une collection unique par sa diversité. Engagé dans le rapatriement des œuvres historiques vers le continent, il cherchait à éviter le « côté politique et émotionnel ». Il était aussi mécène, plus qu’il ne le laissait paraître, soutenant de nombreux artistes, connus ou peu connus, leur achetant des œuvres, leur permettant d’exister et de démarrer, créant à lui tout seul un « marché » particulièrement utile. À partir de 2015, la fondation Sindika Dokolo s’investit dans un projet hors norme : la récupération de pièces inestimables volées au Musée de Dundo en Angola, pendant la guerre civile. Et leur restitution à l’État angolais.

En août 2017, au pouvoir depuis près de trente-huit ans, le président José Eduardo dos Santos choisit de se retirer et de ne pas se présenter aux élections générales. Longtemps ministre de la Défense, vice-président du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), João Lourenço est adoubé par « JES » pour lui succéder. En quelques semaines, ce dernier monte à l’assaut de la famille dos Santos. Enjeu politique ? Économique ? Règlement de compte ? Volonté de transparence ? Probablement un peu de tout cela à la fois. Plombé par la chute des prix de l’or noir, une mal gouvernance toujours aussi dévastatrice, puis la crise du Covid-19, le deuxième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne est englué dans une crise grave, et il faut des « coupables ». Quitte à détruire ou dépecer l’empire industriel et commercial des dos Santos-Dokolo.

On se rencontre à cette époque. J’avais réalisé une grande interview pour le numéro d’août-septembre 2017 d’Afrique Magazine. On parlait souvent art, politique, Congo, argent. De son combat pour faire valoir ses droits face au nouveau pouvoir angolais. Surtout, j’ai participé au projet IncarNation (juin-octobre 2019), ambitieuse exposition bruxelloise de sa collection d’art. Ce fut, au fond, sa dernière grande aventure, un ultime moment de grâce, en collaboration avec son complice Kendell Geers. Une exposition unique de 150 pièces tirées d’une collection de plus de 3 000 œuvres qui fusionnait, dans un même espace, art contemporain et art classique africain. Et qui devait ensuite faire le tour du monde, en s’arrêtant aussi sur le continent. On évoquait les sites d’accueil possibles…

Le 19 janvier 2020, une trentaine de médias membres du Consortium international des journalistes d’investigation, parmi lesquels la BBC, Le Monde et le New York Times, publient une enquête brutale, à charge, concluant que la fille de l’ex-président angolais et son mari auraient construit une très grande partie de leur fortune de manière frauduleuse, en « siphonnant » l’économie du pays. C’est l’affaire des Luanda Leaks qui commence, fondée sur près de 700 000 documents (mails internes, lettres, échanges, contrats…), certains directement hackés sur les serveurs des entreprises du groupe. L’attaque est frontale, mais « IDS » et Sindika se défendent. Pour eux, leurs opérations sont légales, au regard du droit angolais en particulier. Ou de celui qui réglemente les entreprises offshore. Le couple s’engage dans une défense acharnée point par point, coûteuse, alors que leurs avoirs et leurs biens sont gelés par les différentes juridictions impliquées. À ce jour, des dizaines de procédures sont en cours, et personne ne sait à quel point les uns et les autres sont coupables ou innocents dans une affaire gigantesque où tout se mêle, business, règlements de comptes, intérêts d’États. Mais pour Sindika, il y avait une part de violence intime, brutale. C’était un combat existentiel, pour sa famille, son nom, ses enfants.

Le 29 octobre, quelque chose a lâché à Dubaï, lors de cette plongée en mer tragique. Sindika Dokolo est mort à 48 ans. Et maintenant, l’histoire fera la part des choses, celle des parts d’ombre et de lumière de cet enfant de l’art, du Congo, de l’Afrique et de son époque.