avril 2020
Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)

Tedros Adhanom Ghebreyesus
Un Africain au front

Par Anne-Cécile Huprelle
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À la tête d’une institution affaiblie par l’égoïsme des États et par la brutalité de la pandémie, cet ancien ministre éthiopien affronte l’une des pires crises sanitaires de l’histoire moderne.
 
Est-ce parce qu’il est africain que Tedros Adhanom Ghebreyesus a été choisi en 2017 pour remplacer Margaret Chan à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ? Il est vrai qu’au cours du mandat de l’ex-directrice générale, l’agence avait été critiquée pour sa lenteur à considérer la gravité de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, à partir de 2013. Est-ce aussi parce qu’il connaît les ravages d’une telle épidémie que le 18 mars dernier, alors que les foyers d’Europe se confinaient peu à peu, il a alerté le continent, encore peu touché par le Covid-19, en conseillant ses dirigeants « de se préparer au pire » ? « L’Afrique devrait se réveiller, mon continent devrait se réveiller », lance-t-il alors, en forme de prophétie. Le DG veut rappeler les actions contribuant à ralentir la transmission du virus et à rendre les épidémies gérables : « Les pays doivent tester et isoler. » Sa plus grande crainte : que la maladie affecte les territoires dont les systèmes de santé sont faibles ou déjà mobilisés pour soigner des patients atteints du sida, de la tuberculose ou d’autres maladies infectieuses présentes sur le continent.
 
Il ne faut pas se fier au surnom qui est le sien : le « Dr Tedros », premier Africain à occuper ce poste, est aussi le premier à ne pas être médecin. C’est la biologie qu’il a étudiée au RoyaumeUni, où il décroche un doctorat en santé communautaire et un master en immunologie des maladies infectieuses. Né en 1965 à Asmara, devenue la capitale de l’Érythrée après son indépendance déclarée en 1991, Tedros Adhanom Ghebreyesus grandit dans la région du Tigré, au nord de l’Éthiopie. Son enfance est marquée par un drame dont il ne se remettra jamais : son frère cadet succombe, à l’âge de 4 ans, d’une forme de rougeole par manque de soins. Dans une interview donnée au Time Magazine en novembre dernier, il confie : « Je ne l’accepte toujours pas aujourd’hui », estimant injuste qu’un enfant meure d’une maladie évitable, simplement parce qu’il « n’était pas né au bon endroit ». En 2017, lorsqu’il défend sa candidature au poste de directeur général de l’OMS, c’est tout naturellement qu’il base sa campagne sur la couverture santé universelle : « Je n’aurai pas de repos tant que nous n’aurons pas atteint cet objectif », déclare-t-il devant l’Assemblée mondiale de la santé.
 
DES AMBITIONS DÉPASSANT LE CADRE NATIONAL
 
Cette préoccupation du « soin pour tous et sans conditions » reste un fil rouge dans son parcours. Après ses études, de retour en Éthiopie, il adhère au Front de libération du peuple du Tigray. Conseiller, expert, membre actif d’associations et de gouvernements, il arrive enfin aux affaires en 2005, en tant que ministre de la Santé. À ce poste, il initie une réforme d’envergure centrée sur l’amélioration des infrastructures (3 500 centres de santé et 16 000 dispensaires ont été créés), la formation du personnel de santé (38 000 postes d’« agents de vulgarisation sanitaire » dispersés sur le territoire) et un programme visant à pallier l’insuffisance des services pharmaceutiques et les ruptures de stocks de médicaments essentiels.
 
Avec son action et les résultats obtenus, Tedros Adhanom Ghebreyesus se fait un nom. Et ses ambitions commencent à dépasser le cadre national : il préside le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme de 2009 à 2011, ainsi que, dans le même temps, le conseil de coordination du Programme commun des Nations unies sur le VIH/sida. De 2012 à 2016 lui est alors confié le portefeuille des Affaires étrangères. Son passage dans ce ministère reste encore aujourd’hui controversé : le gouvernement aurait couvert la répression sanglante d’une vague de contestation des ethnies Oromo et Amhara, à partir de 2015. Autre ombre au tableau : des accusations compromettantes (démenties par l’intéressé) de la part d’un expert en santé publique, le professeur de droit américain Lawrence Gostin. Ce spécialiste met en cause l’ancien ministre de la Santé, durant sa campagne pour l’OMS, pour avoir ignoré trois épidémies de choléra en 2006, 2009 et 2011. 
 
Les polémiques n’ont pas empêché Tedros Adhanom Ghebreyesus de convoiter et de prendre la direction de la prestigieuse organisation. Son expérience de terrain dans les domaines sanitaire et politique ainsi que le soutien de l’Union africaine dont il bénéficiait ont été autant d’éléments à son avantage. Autre atout : son redoutable « sens politique ».  D’ailleurs, « persuasif » est un adjectif souvent utilisé pour le définir en tant que directeur de l’OMS. C’est donc comme politicien, avec ses forces et ses faiblesses, que le Dr Tedros a commencé à gérer l’apparition de l’épidémie du Covid-19, dont lui-même ne soupçonnait pas qu’elle deviendrait mondiale. Pour preuve : fin janvier, dans un communiqué, l’organisation reconnaît s’être trompée dans sa formulation à propos des effets du virus, en parlant de « risque modéré » alors qu’elle voulait dire « risque élevé ». Ce n’est d’ailleurs qu’à cette période – seulement – que l’expression « urgence de santé publique internationale » est utilisée.
 
Le 11 mars, le Covid-19 est officiellement requalifié en « pandémie ». Alternant des discours d’alerte, d’apaisement et de prévention, le directeur de l’agence onusienne multiplie les prises de parole publiques, par voie de presse ou de publications sur son compte Twitter, quitte à en devenir inintelligible… Son credo : appeler à la solidarité, indispensable, selon lui, pour lutter contre les épidémies. Conscient que la force et la crédibilité de l’OMS pour affronter une crise internationale dépendent de la coopération des 194 États membres de l’organisation, il s’est fait le spécialiste des rendez-vous protocolaires.
 
Lorsque les premiers cas de Covid-19 se déclarent en Chine, en décembre 2019, il part à Pékin. Sa volonté étant davantage « d’amener la Chine à la transparence et à la coopération internationale », plutôt que d’éclaircir les origines de ce nouveau virus et les moyens de le combattre. Devant les dirigeants de la planète, réunis à la Conférence sur la sécurité de Munich, en février, il assure que le pays a établi « une nouvelle norme pour le contrôle des épidémies », permettant « au monde de gagner du temps ». Quelques jours auparavant, Li Wenliang, premier médecin chinois à avoir donné l’alerte d’un nouveau coronavirus, succombait de ce mal à Wuhan, après avoir été réduit au silence par les autorités. 
 
Les attitudes mesurées du patron de l’Organisation mondiale de la santé semblent trancher avec la mission initiale de cette dernière : lancer les alertes, prévenir les épidémies, et donc influencer les États dans leur gestion de crise. C’est ainsi qu’en 1980, l’efficacité technique de l’OMS, ses actions concertées et ciblées avaient contribué à éradiquer la variole, principalement en Afrique et en Asie, où la maladie était encore endémique. Des dépistages, des campagnes de vaccination et des structures avaient été mis en place pour contenir les foyers d’épidémie. Autre exemple : en 2003, l’agence avait pris en considération l’épidémie de SRAS et demandé, de manière précoce, la limitation des échanges avec la Chine. Plus généralement, le devoir de l’OMS est également de coordonner l’action internationale pour lutter contre une pandémie, en fournissant des équipements (masques et respirateurs notamment) et en centralisant les données inhérentes à la progression ou au recul de la maladie.
 
UNE FORCE DE FRAPPE LIMITÉE
 
Comment alors expliquer l’actuelle prudence de l’OMS face au Covid-19 ? Si l’organisation, par la voix de son directeur, renvoie la gestion du dossier aux États, c’est parce que, précisément, ces derniers ne l’écoutent pas. L’agence a perdu l’aura sans frontières dont elle jouissait lors de sa création, en 1948. Désengagés moralement, les pays le sont aussi financièrement : il y a un demi-siècle, l’institution était en grande majorité (80 %) financée par les États. Aujourd’hui, cette partie est assurée par des donateurs privés, comme les géants du Web, et des fondations privées, comme celle de Bill Gates, mais également par des filiales de l’industrie pharmaceutique.
 
Logiquement, l’OMS ne dispose donc plus que d’un pouvoir de recommandation : elle peut féliciter ou déplorer l’action de gouvernements, mais sa force de frappe et son influence sont aujourd’hui plus que limitées. Que peut donc faire de plus Tedros Adhanom Ghebreyesus ? Peut-être se souvenir d’où il vient, puiser dans les racines de l’injustice sa vocation d’aujourd’hui. Dans une tribune publiée sur le site de Jeune Afrique, le 25 mars dernier, il s’alarmait : « Ne pas soutenir les pays les plus pauvres dans la lutte contre le Covid-19 serait à la fois cruel et déraisonnable. »
 
Des appels à la solidarité internationale qui, espérons-le, seront entendus lorsque les populations africaines seront touchées par l’urgence sanitaire. Au moins là, l’alerte franche et sans équivoque aura été lancée. 
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