août 2019

Tiken Jah Fakoly :
« L’Afrique unie gagnerait tous les combats »

Par Astrid Krivian
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Débardeur révélant une carrure athlétique, pendentif en bois à l’effigie de l’Afrique, Tiken Jah Fakoly s’exprime d’une voix calme et posée. Malgré ses révoltes, une sagesse et une force tranquille émanent de cet artiste résolument optimiste, mais lucide sur l’ampleur des combats sociétaux encore à mener. « Africa Unite » chantait Bob Marley, père spirituel dont il reprend depuis vingt-cinq ans le flambeau du reggae militant. Originaire d’Odienné, ce fervent défenseur du panafricanisme, seule issue selon lui pour relever les défis du continent, se présente comme africain d’origine ivoirienne. Né Moussa Doumbia, il est le descendant du chef de guerre Fakoly Koumba Fakoly Daba – dont il a adopté le patronyme –, héros de la reconquête du territoire mandingue aux côtés de l’empereur Soundiata Keïta au XIIIe siècle. Pour lutter contre les injustices, Tiken Jah Fakoly a choisi son arme : la musique. Depuis son premier album, Mangercratie (1997), ses messages au verbe affûté éveillent les consciences, incarnent l’espoir du changement. Engagé dans l’éducation, porte-parole du peuple et des opprimés, il dénonce le néocolonialisme, la Françafrique, la corruption, la mauvaise gouvernance. À la faveur d’un reggae roots mâtiné de délicates sonorités traditionnelles (kora, balafon, ngoni…), son dixième disque, Le monde est chaud, alerte sur le réchauffement climatique, les dangers de l’immigration clandestine, l’esclavage moderne. Il l’a enregistré en Côte d’Ivoire (une première depuis vingt ans) dans son « ambassade du reggae », à Abidjan. De 2002 à 2007, il fut contraint à l’exil : d’appartenance dioula (ethnie du nord du pays), il est menacé par les escadrons de la mort lors de la guerre civile, sous le régime de Gbagbo. L’artiste s’installe alors à Bamako, au Mali, où il a désormais élu domicile. On peut le croiser au volant de sa rugissante Coccinelle, évidemment peinte en vertjaune-rouge, les couleurs du rastafarisme. 

 

AM : L’urgence d’agir contre le réchauffement climatique estelle à l’origine de votre nouvel album, Le monde est chaud ? 
Tiken Jah Fakoly : Oui. Nous devons écouter les signes que la planète nous envoie : les tsunamis, la fonte des glaces, les récentes inondations à Bamako et au Canada… Un continent de sacs plastiques est en train de se former dans la mer. Il est temps de changer de comportement ! Je pense à mes petits- enfants : si notre planète est polluée, ce sont eux qui le paieront demain. J’ai fait cet album pour sensibiliser les populations et attirer l’attention des gouvernants, dénoncer leur inaction. Quand Donald Trump, le président d’un pays moteur du monde, déclare ne pas croire au réchauffement climatique, c’est inquiétant. Avec nos voix, on peut neutraliser un peu les discours de ces fous.
En Afrique, quelle peut être l’action des citoyens ?
Il faut les informer des dégâts des sachets plastiques qui ne sont pas traités et envahissent l’espace, de l’importance des arbres, des fleuves, et leur dire de ne pas y jeter n’importe quoi… L’Afrique est la première victime de cette situation ! Car ce sont les usines, les moyens de production et de développement de l’Occident, qui polluent le plus. La planète est notre maison à tous, et si elle s’écroule, ce sera sur tout le monde. 
 
Dans « Pourquoi nous fuyons », vous dissuadez les Africains d’immigrer en Occident. 
C’est mon devoir. Quand je chantais « Ouvrez les frontières » [en 2007, ndlr], ce n’était pas pour inciter les jeunes à quitter leur pays, mais pour dénoncer une injustice, qui devrait être rapportée à la tribune des Nations Unies. Les Occidentaux viennent en Afrique quand ils veulent, s’y installer s’ils veulent, prendre ce qu’ils veulent. Mais quand un Africain veut aller en Occident, c’est un problème : on exige des visas et tellement de papiers que les gens abandonnent ou sont obligés de passer par des voies suicidaires. « Pourquoi nous fuyons » appelle la jeunesse à rester, pour ne pas abandonner le continent. En partant, on fuit les problèmes qui seront toujours là dans vingt ans, et qui en seront les victimes ? Nos enfants. Si nos ancêtres s’étaient tous exilés, peut-être que l’esclavage  existerait encore ou que nous serions encore colonisés. C’est à nous de poser les bases si nous voulons que nos enfants grandissent dans une Afrique différente de la nôtre. Pour combattre la corruption et la mauvaise gouvernance, qui retardent le développement, et tout mettre en œuvre pour que nos pays soient démocratiques, que le peuple ait la parole. Nous avons l’exemple de l’Algérie aujourd’hui : sans casser ni tuer, le peuple avance ensemble et demande le remplacement du système. Au Soudan aussi, les gens refusent les militaires au pouvoir.  
 
Vous dites que l’identité africaine doit être panafricaine, et vous vous présentez vous-même comme africain d’origine ivoirienne. Croyez-vous à la création des États unis d’Afrique ?
Bien sûr. Aucun pays africain ne s’en sortira seul. Qu’est-ce que le petit Mali peut dire à la grande Russie ? Ou la Côte d’Ivoire aux États-Unis ? Même l’ambassadeur américain est craint en Côte d’Ivoire car il représente 50 États ; quelque part, il est plus important que le président ivoirien, qui n’en représente qu’un. Mais ensemble, les 54 pays africains gagneraient toutes les batailles : nous possédons les matières premières dont les pays occidentaux ont besoin pour leur développement, nous sommes une population jeune, nous serons 2 milliards en 2050, le soleil est là tous les jours, on a la mer dans la majorité des pays… C’est un continent qui a tout pour s’imposer. Représentés par un président, respecté et soutenu, nous pourrions dicter nos règles à l’Occident, décider du prix de nos produits – ce que Trump fait actuellement. 75 % de la production mondiale de cacao provient d’Afrique, avec la Côte d’Ivoire (40 %), le Ghana (20 %), le Nigeria (15 %). Imaginez si ces pays étaient réunis et refusaient de vendre leur cacao au monde ! Les États unis d’Afrique sont notre seule porte de sortie. 
 
L’organisation de l’Union africaine vous semblet-elle jouer un rôle dans ce processus d’unité ? 
Elle ressemble plutôt à une union de copains chefs d’État. Si elle était efficace, elle aurait pu éviter les quelque 3 000 morts en Côte d’Ivoire [violences post-électorales de 20102011, ndlr]. Or, elle a tergiversé, pris position à un moment, mais n’avait finalement aucun pouvoir. Faites un micro- trottoir en Côte d’Ivoire ou au Mali et demandez aux gens ce qu’elle a fait pour eux, quel acte marquant elle a posé, vous verrez les réponses… 
 
Votre chanson « Libya » s’indigne de la situation découverte dans ce pays : des Africains subsahariens esclavisés… 
Nous avons tous été choqués par ces images. Aujourd’hui, sur les terrains de foot, beaucoup de frères africains nous font honneur. Barack et Michelle Obama se sont installés à la  Maison-Blanche, et grâce à eux, l’image de l’homme noir esclave est derrière nous. Mais en voyant de jeunes Noirs africains être de nouveau dans cette situation, ça nous a fait régresser. Ce n’est pas acceptable. Avec cette chanson, je tire la sonnette d’alarme, pour dire à mes frères que si le prix pour l’Europe est de se faire humilier, il y a un problème. J’attire leur attention avant qu’ils ne prennent leur décision de passer par ce pays : ils seront réduits en esclavage, travailleront sans être payés, seront traités comme des bêtes. Il y a même du trafic d’organes avec les corps des migrants. 
 
« Dieu nous attend » critique certaines attitudes de vos concitoyens, que vous estimez immobilistes.
C’est un message assez nouveau, mais c’est très important, car on remet tout à Dieu. Le carburant vendu en Afrique est nocif, tous les médias du monde en parlent, mais il n’y a aucune réaction chez les Africains. Quand, intoxiqués, ils tombent malades, ils prient Dieu. On Lui demande secours. Moi qui suis croyant, je le fais aussi, mais je prends des initiatives et je Lui demande de m’accompagner. Dieu n’aide que les actions. Dans leur salon, les Africains ont des paroles très véhémentes. Mais dès qu’une marche est organisée pour améliorer les soins de santé ou interdire la vente de ce carburant toxique, on trouve 200 personnes, là où il en faudrait 2 millions. C’est seulement ainsi que nos gouvernants changeront les lois. Et puis, je ne généralise pas, mais beaucoup d’Africains pensent d’abord au salaire quand ils effectuent une tâche et n’ont pas le goût du travail bien fait. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pouvez-vous nous présenter votre programme Un concert, une école, initié en 2007 ?
J’ai créé cette association pour contribuer à la promotion de l’éducation, et montrer aux enfants et aux parents que c’est important. Nous avons construit six écoles : deux en Côte d’Ivoire, une au Burkina Faso, une au Niger, une en Guinée Conakry, et un collège au Mali. À la fin de cette tournée, nous ferons un concert dont les recettes seront consacrées à la construction de la septième, au Liberia ou en Sierra Leone. Mon rêve est de construire une école dans chaque pays africain. Quand je me suis rendu dans le village burkinabé pour annoncer la construction d’un établissement, j’ai été frappé par le nombre de jeunes filles de 14-15 ans qui portaient déjà un bébé sur leur dos. Mais à l’ouverture, il y a eu plus de filles inscrites que de garçons. De cette façon, elles ont 90 % de chance d’échapper à un mariage précoce. Car les parents d’une fille non scolarisée cherchent très vite à la marier pour des questions financières, avoir la dot, etc. Si elle va à l’école, ça change la donne. Avec un travail, elle connaît ses droits et demandera à choisir son mari. Quand la majorité des Africains sauront lire et écrire, les choses évolueront. Un peuple éveillé se laisse difficilement manipuler. Aujourd’hui, nous le sommes par le système occidental et par nos dirigeants. Certains politiciens véreux peuvent obtenir la voix de personnes analphabètes contre des T-shirts, 1 000 francs CFA, etc. 
 
L’Afrique, c’est l’avenir, dites-vous. Vous êtes donc optimiste ? 
ui, car nos pays n’ont que cinquante-sept ans d’indépendance, ils sont jeunes ! Regardez le temps que la France a pris pour s’émanciper. Il y a cent cinquante ans, on y trouvait sur les routes des paysans réfugiés avec leurs charrettes, comme aujourd’hui en Centrafrique ou au Mali. Depuis le début de ma carrière, j’ai observé l’évolution des mentalités, certains changements concernant les dirigeants. Désormais, aucun ne peut espérer s’installer trente ans au pouvoir. À l’époque, je ne pouvais pas dire : « Arrête de gouverner » à Houphouët-Boigny, on m’aurait assassiné le lendemain [rires] ! Les réseaux sociaux ont contribué au réveil de l’Afrique. Les actes des politiques sont bien plus surveillés.
 
Retournez-vous parfois en Côte d’Ivoire, que vous avez dû fuir pour raisons politiques de 2002 à 2007 ? 
Oui, régulièrement. Je ne suis plus en exil. Le pays a fait un bond en avant. Et le président, un travail formidable. Aujourd’hui, c’est un État stable, avec de nombreuses infrastructures, mais les Ivoiriens réclament leur part du gâteau. Tant que le peuple n’est pas satisfait, nous, artistes, ne le sommes pas non plus, car nous sommes leur porte-voix. Il n’a pas encore ressenti les retombées de la croissance sur son niveau de vie. Je demande aux politiques d’être proches de la population et de ne pas se contenter des comptes rendus des ministres.
 
Au cours de votre carrière, vous avez toujours rappelé l’importance de connaître l’histoire africaine… 
C’est essentiel. Quand on nous raconte l’histoire d’un peuple réduit en esclavage, on se pense alors en sous-homme. Mais si on sait qu’avant l’esclavage et la colonisation, il y avait 
« On n’a pas appris aux universitaires français qui sont les grands hommes africains. » 
des  civilisations et des puissants, comme le roi Soumangourou Kanté, l’empereur Soundiata Keïta en terre mandingue, le roi zoulou Chaka en Afrique du Sud, qui ont remporté des guerres, ou encore le chef Samory Touré, qui a résisté pendant des années à la colonisation française en Afrique de l’Ouest à la fin du XIXe siècle, alors on est fier et on se sent fort ! Et on comprend que nous ne combattions pas à armes égales : les armes à feu de l’Europe contre nos arcs… Si vous interrogez un universitaire ivoirien sur Napoléon ou de Gaulle, il maîtrise. Mais on n’a pas appris à un universitaire français qui sont ces hommes africains. Il faudrait produire des films avec des acteurs noirs américains à l’affiche, car avec des acteurs africains, il est hélas plus difficile de diffuser une œuvre dans certains pays. Un Denzel Washington incarnant Soundiata Keïta, et on aurait tous les Occidentaux dans les salles de cinéma qui apprendraient la vraie histoire de l’Afrique. Cela véhiculerait une autre image de l’homme noir. 
 
Votre ancêtre, le lieutenant Fakoly Koumba Fakoly Daba, a justement combattu auprès de Soundiata Keïta au XIIIe siècle… 
 
Il m’a inspiré, et je m’en sens l’héritier, car il s’est battu contre l’injustice. Son oncle, Soumangourou Kanté, qui lui avait ravi son épouse, avait annexé l’empire mandingue de Soundiata Keïta. Il a lutté aux côtés de ce dernier pour le reconquérir et le libérer. Puis, à la fin du XIXe siècle, les circonstances ont amené le griotisme dans ma famille [la pratique de la musique était réservée à la caste des griots, dont Tiken n’est pas issue, ndlr]. Le résistant Samory Touré avait enrôlé les hommes de Gbéléban, où vivait mon aïeul, et lui avait confié la garde du village. Pour se protéger de l’attaque d’animaux sauvages, il a alors créé un orchestre familial : le soir, ça chantait et jouait des percussions pour faire croire que le village était habité ! C’est ainsi que la musique est entrée dans ma famille. 
 
Vos parents vous ont-ils soutenu dans votre démarche artistique ? 
Non, j’ai dû m’imposer. Pour la génération de mon père, puis de mon grand frère quand celui-ci est décédé, faire de la musique était très grave. Soi- disant, la religion musulmane l’interdisait. Jusqu’à sa mort, mon père n’a jamais su que je chantais. Ma mère m’a fait des bénédictions à condition que je m’engage à ne pas boire d’alcool, ce que j’ai toujours respecté. 
J’ai tout fait moi-même, j’ai vendu mes cassettes. Je n’attendais pas assis que Dieu vienne m’aider. J’étais toujours en action, et c’est là qu’Il m’a donné la force d’y arriver.
 
Hormis la musique, avez-vous d’autres passions ? 
J’ai une ferme à Siby, à 45 km de Bamako, dans laquelle je me retire souvent. Là, j’oublie tout. Je suis musulman, mais je n’ai pas besoin de porter un boubou. Le bon musulman, c’est Dieu qui le connaît. J’élève des poules, des paons, des autruches, des cailles, des biches, qui circulent librement sur presque un hectare clôturé. Sinon, je lis peu, j’ai hérité d’une culture de tradition orale. Je préfère regarder des documentaires sur les chaînes Histoire et Planète. Et je fais beaucoup de sport, du footing. J’ai une salle à la maison car si je cours à Bamako, je suis sans cesse interrompu par les rencontres. 
 
Quelle est cette « ambassade du reggae » que vous avez ouverte à Abidjan, dans le quartier de Yopougon ? 
Elle regroupe une radio, un studio d’enregistrement, deux salles de répétition et une bibliothèque consacrée au reggae, au rastafarisme et au panafricanisme. Depuis Bob Marley, cette musique a toujours lutté pour l’unité du continent. Grâce aux livres, les jeunes renforcent ainsi leurs connaissances. Ce genre a été inscrit en 2018 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. C’est une véritable reconnaissance, la preuve que nous avons contribué à l’éveil des consciences des peuples africains. Il y a quarante ans, Bob Marley disait : « Un jour, le reggae retournera à sa source, et il prendra sa vraie place. » Sa prophétie s’est réalisée. Aujourd’hui, ce n’est plus en Jamaïque, mais en Afrique que l’on trouve un reggae avec un message fort. Sinon, à Bamako, j’ai aussi un studio, deux salles de spectacle, et je rêve d’y ouvrir une radio. J’espère que les autorités me donneront la fréquence. 
Bob Marley chantait également des chansons d’amour. Ce sujet ne vous inspire pas ? 
Ce n’est pas mon truc, je n’ai pas les mots qu’il faut. Je suis peut-être un mauvais dragueur [rires] ! Je préfère me consacrer au combat collectif. 
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