août 2019

Tunisie : En attendant les recifs

Par Francis Ghiles
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Le pays présentera cet été un visage souriant aux millions de touristes qui se presseront, on l’espère, sur la côte entre Hammamet et Mahdia, et, plus au sud, sur l’île de Djerba. Ce pays a toujours été tolérant et ouvert au monde, et en cet été 2019, ses habitants seront soulagés que les visiteurs étrangers aient retrouvé les hôtels, quatre ans après les attentats du musée du Bardo et de Sousse. Et ce, malgré les récentes attaques de Tunis. Aux Européens qui connaissent le pays depuis longtemps, aux Algériens et aux Libyens qui apprécient aussi les hôtels de leur voisin immédiat, s’ajoutent les Russes qui découvrent le pays pour la première fois. Ils seront sans doute plus de 700 000 à y venir cette année. Les Tunisiens sont également nombreux à fréquenter les plages en été, durant lequel la vie sociale semble émigrer de Tunis vers le sud. Le secteur du tourisme est un gros employeur de main-d’œuvre et a rapporté 1,32 milliard de dollars en 2018. Néanmoins, les statistiques que l’État publie, de plus en plus tronquées, masquent mal une chute des recettes en devises par nuitée touristique et le raccourcissement de la durée des séjours. Au Maroc, chaque touriste rapporte dix fois plus qu’en Tunisie. Et en 2008, le tourisme rapportait 2 milliards de dollars. Depuis 2015, les transferts de la diaspora ont détrôné ceux du tourisme.
Le mésusage croissant des statistiques que souligne l’économiste Hachemi Alaya (« La Tunisie prise au piège d’une addiction aiguë à la chiffrite », Ecoweek no 21, 27 mai 2019) illustre le brouillard politique et économique dans lequel est plongé le pays à l’approche des élections législatives et présidentielles de l’automne prochain. Pour beaucoup, et notamment pour les nombreux jeunes au chômage, la démocratie tunisienne a un goût amer. Ils sont plus pauvres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 2010. Il n’y a pas eu de révolution à proprement parler en 2011, mais une révolte qui a décapité le système et confisqué en partie les biens de la famille de l’ancien dictateur Ben Ali. Les actifs industriels, financiers, immobiliers et agricoles n’ont guère changé de propriétaires depuis, quoique le parti islamiste Ennahdha ait réussi à s’approprier une part du gâteau. Le chômage reste un mal chronique, fragilisant l’économie et le corps politique. Le fossé économique, social et éducatif entre un littoral relativement aisé et un arrière-pays plus pauvre existe toujours. La Tunisie est, sur le plan économique comme social, éducatif et sanitaire, divisée en deux tribus distinctes qui ne se connaissent pas. La liberté est palpable, mais un horizon économique apparemment bouché pousse de nombreux jeunes diplômés à fuir le pays, majoritairement vers la France, l’Al
lemagne, l’Italie, le Canada et les pays du Golfe. Et d’autres à tenter la terrible traversée de la Méditerranée. Riches ou pauvres, ils sont désillusionnés quant au futur de ce qu’ils ont appelé avec humour Jumhurriyat al-shaykhayn (la République des deux patriarches), c’est-à-dire la gérontocratie du président Béji Caïd Essebsi et du leader islamiste Rached Ghannouchi. Que les autorités préfèrent l’expression « mobilité des compétences » à « fuite des cerveaux » ne change rien à la réalité. Selon un rapport de l’OCDE, 95 000 cadres ont quitté le pays depuis 2011, y compris 200 à 300 médecins spécialistes et 1 500 ingénieurs. Une bureaucratie pesante s’ajoute aux autres difficultés et pousse les plus entreprenants à refaire leur vie ailleurs. Multiplier les séminaires officiels qui soulignent l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers relève, à ce stade, de l’incantatoire. La démocratie s’épanouit rarement quand les estomacs sont vides. L’une des statistiques les plus éloquentes aujourd’hui est que 20 % de la population est pauvre. C’est la conséquence inévitable de l’effondrement de la richesse nationale (PIB), passée de 44,8 milliards de dollars en 2008 à seulement 40 milliards l’an dernier. Elle devrait encore décroître à 35,2 milliards en 2020. Le PIB par habitant, qui a diminué d’un cinquième depuis 2011, s’établit aujourd’hui légèrement au-dessus de 4 000 dollars et devrait, selon les prévisions du FMI, chuter sous cette barre à partir de 2020. La Tunisie a cessé d’investir et dépense allègrement l’argent qu’elle ne gagne pas pour soutenir la consommation. L’investissement, qui a culminé à plus de 30 % du PIB durant les années 1980 et qui se maintenait au niveau respectable de 25,6 % à la veille de la chute de Ben Ali, a chuté à 20 % l’an dernier. Le taux d’épargne, à 8,9 %, a baissé de plus de la moitié en dix ans. S’ajoute à cette dérive alarmante une croissance rapide de l’endettement extérieur. Elle est la conséquence inévitable de l’absence de stratégie économique et de l’incapacité du gouvernement, dirigé depuis août 2016 par Youssef Chahed, de mener des réformes.
 
LE NIVEAU D’ENDETTEMENT RESTE ACCEPTABLE
L’économie tunisienne est maintenue à flot par une perfusion permanente d’aides internationales. Cette année, elle aura besoin de 10 milliards de dinars tunisiens, selon les estimations du gouvernement. Le coût des emprunts a augmenté en 2018 par rapport à 2017 et devrait continuer à croître cette année, mais le FMI estime que le niveau d’endettement du pays reste acceptable, notamment parce qu’une grande partie de la dette, contractée auprès de ce dernier, de l’Union européenne, de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement, bénéficie de taux d’intérêt peu élevés et jouit de maturités longues. Le conseil d’administration du FMI a approuvé, le 12 juin, la cinquième revue du programme dont bénéficie la Tunisie, mais considère que les risques demeurent « très élevés » du fait « des vulnérabilités macroéconomiques persistantes ». La satisfaction du FMI face à la consolidation du déficit budgétaire, qui est passé selon le ministère tunisien des Finances de 6,1 % du PIB en 2017 à 4,8 % l’année dernière, ne peut masquer l’énorme augmentation du coût de la masse salariale publique (112 % entre 2010 et 2017), qui consomme la moitié du budget, et surtout l’évolution de la dette publique (de 39 % du PIB en 2010 à 71,7 % en 2018). Pendant ce temps, la Banque mondiale organise des séminaires sur la digitalisation des paiements, en complet décalage avec les principaux enjeux. Et il n’y a aucune volonté politique d’augmenter les taxes sur les catégories professionnelles, telles que les médecins et les avocats, sans parler des milliers de cafés dont la charge fiscale est beaucoup moins lourde que celle qui pèse sur les salariés. Les recettes fiscales de l’État, notamment celles issues de l’augmentation des taxes sur l’essence, ont fait augmenter le coût du transport, ce qui, conjugué à des prix alimentaires plus élevés, affecte de manière disproportionnée les Tunisiens à revenu faible ou moyen. Les jeunes entrepreneurs ont de grandes difficultés à obtenir un prêt lorsqu’ils n’ont pas de biens immobiliers à offrir en garantie : 46 % des micro- entreprises empruntent de façon informelle, et celles qui ont un compte en banque limitent au minimum leurs transactions, selon Hachemi Alaya (« Un sous-développement financier néfaste et indigne », Ecoweek no 22, 3 juin 2019). Les banques tunisiennes sont heureuses de faire des affaires avec les clients bien établis, mais montrent peu d’intérêt pour le menu fretin. Le secteur bancaire jouit de rendements records sur le capital et les bénéfices. La BIAT, l’une des principales banques du pays, réalise une marge comprise entre 15 % et 20 %.
 
LES TRANSFERTS DE LA DIASPORA EN BAISSE
Une question reste posée : que se passera-t-il si les prêts et l’aide, qui supportent actuellement l’activité économique et un endettement croissant, ne sont pas accompagnés par des réformes économiques et financières d’envergure ? Si les dirigeants politiques, la puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT) et les hommes d’affaires proches du pouvoir continuent de traiter l’État comme une vache à lait, la Tunisie continuera de s’appauvrir. S’il est vrai que les investissements étrangers augmentent depuis dix-huit mois, le pays attire moins qu’avant, surtout comparé au Maroc. Les troubles en Algérie et en Libye ont amené un flux de devises étrangères dans le vaste secteur informel qui soutient l’activité et dont les chiffres n’apparaissent pas dans les statistiques officielles. Mais les transferts de la diaspora tunisienne, qui rapportent au pays plus que les recettes touristiques, ont chuté, eux, de 9 % au cours du premier trimestre 2019 par rapport à la même période l’an dernier, ce qui n’est guère un signe de confiance dans l’avenir. Malgré un maigre bilan depuis quatre ans, les principaux responsables politiques assurent que, d’ici 2020, de sérieuses réformes économiques seront entreprises, mais ces promesses sont peu convaincantes, pour ne pas dire inaudibles. Et quelle valeur politique pourrait bien avoir des élections pour lesquelles une majorité des Tunisiens de moins 30 ans ne votent même pas, comme ce fut le cas lors des élections municipales de mai 2018 ? Quelle sera la valeur politique d’une élection dont on cherche par ailleurs à exclure certaines personnalités ? Peut-il résulter de telles élections une majorité de députés bénéficiant d’un solide mandat pour réformer ? Les investisseurs, les employeurs, les travailleurs et le gouvernement ont besoin de confronter leurs idées, de discuter, d’imaginer le futur de la Tunisie. En l’absence de tels débats, il n’y a aucune chance de sortir de ce qui ressemble fort à un cul-de-sac. Certaines actions sont immédiatement réalisables. Dans le secteur de l’agriculture, sacrifié depuis les années 1960 au développement du tourisme et des industries offshore, il faut absolument revisiter la question des fermes d’État et des terres domaniales. Celles-ci représentent près de 500 000 hectares et occupent quelques-unes des plus riches terres du pays. Des milliers d’hectares demeurent inexploités. Le secteur agricole emploie 20 % de la population, mais ne représente que 10 % de la valeur des exportations. Il reste le parent pauvre du développement économique : les ruraux représentent un tiers de la population, mais ils sont de plus en plus marginalisés. L’investissement privé et la privatisation des terres domaniales sont pourtant la réponse pour créer des emplois à l’intérieur et aider à réparer cette fracture sociale et économique entre les deux Tunisie. Elle permettrait de redonner de l’espoir aux régions pauvres du centre-ouest, du nord et du nord-est. Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais c’est sans doute le mépris que beaucoup de Tunisiens – notamment dans la capitale et la fonction publique – ont pour l’agriculture qui empêche de voir ce qui crève les yeux. Le découplage entre production agricole et régime alimentaire est profondément ancré, souligne Leith Ben Becher, qui a créé après 2011 le Syndicat des agriculteurs de Tunisie (Synagri), un syndicat indépendant. Ce qui prime, « c’est la préférence accordée aux consommateurs aux dépens des producteurs ». Cela se traduit par d’immenses aberrations, comme une subvention accordée aux huiles de graines importées (environ 200 000 tonnes par an), et pas à l’huile d’olive produite localement ! Idem pour le déclin de l’élevage ovin au profit des filières bovine et avicole (où le maïs et le soja importés représentent 60 % de la ration alimentaire). Dans ce secteur, l’État marche sur la tête alors qu’il devrait inventer un triptyque, qui serait bâti sur trois piliers : agriculture, alimentation et ruralité. L’érosion des sols, la rareté de l’eau et le changement climatique plaident plus encore pour une véritable « révolution agraire ».
 
ATTIRER DES TOURISTES DE MEILLEUR STANDING
D’ambitieuses politiques dans les transports pourraient également stimuler fortement l’économie. Le gouvernement tunisien attend la mise en place de l’open sky, qui permettra à des compagnies low cost (y compris tunisiennes) d’opérer librement entre Nord et Sud. Mais du fait de l’opposition de l’UGTT, l’aéroport de Tunis-Carthage, qui est de loin le plus dynamique du pays, a été exclu de l’accord. Et un certain nombre de paramètres de concurrences ont été préservés pour protéger Tunis Air, qui connaît une véritable hémorragie financière et offre un service qui peut être décrit comme une insulte permanente à ses clients. Pour couronner le tout, un tout nouvel aéroport, qui a été terminé il y a une dizaine d’années à Enfidha, à près de 100 kilomètres au sud de Tunis, ne voit que rarement un avion atterrir. La construction d’une liaison ferroviaire rapide et la fermeture progressive de Tunis-Carthage auraient pourtant révolutionné le transport aérien dans le nord du pays. L’aéroport de la capitale occupe 1 000 hectares de terres de choix au cœur de Tunis. Si ces terrains pouvaient être réaménagés de manière à restructurer le cœur d’une capitale désespérément en manque d’espaces verts et où la congestion routière est permanente, les bénéfices en matière d’environnement seraient 
énormes. On attend aussi une politique ambitieuse quant au transport maritime et aux infrastructures portuaires, pour un pays qui se trouve au centre de la Méditerranée, à deux heures de Gênes et de Marseille… Le troisième secteur qui nécessite une politique rénovée est le tourisme. La réalité, c’est que 8 millions de touristes en Tunisie rapportent annuellement 1 milliard de dinars, tandis que le voisin marocain gagne l’équivalent de 12 milliards de dinars pour quelque 12 millions de touristes. Améliorer l’image du pays pour attirer des touristes de meilleur standing est urgent. Mais le soleil et la plage à prix coûtant restent les fondements du secteur. La croissance du nombre de maisons d’hôtes suggère que les Tunisiens ont individuellement compris dans quelle direction il faut aller. Ils sont bien conscients du caractère attrayant des riches sites archéologiques hérités des Romains et des Carthaginois, des mosquées et des vieilles forteresses, des oasis au milieu du désert et des séjours gastronomiques avec huile d’olive et produits locaux. Un nouveau produit intégrerait aussi les technologies de l’information et le tourisme médical. Au demeurant, ces deux domaines engagent tous deux un niveau moyen d’éducation élevé. Tant que les dirigeants resteront convaincus qu’ils peuvent s’en tirer en faisant la quête auprès des bailleurs internationaux, il y a peu de chances que des réformes économiques sérieuses soient menées. L’argument que le pays est la seule démocratie du monde arabe agace de plus en plus les prêteurs étrangers. Les sommes prêtées à la Tunisie sont faibles, en valeur absolue, ce qui explique que les débiteurs peuvent oublier le pays la plupart du temps. Tôt ou tard, l’économie se vengera. La classe politique serait d’autant plus impardonnable que la Tunisie n’a pas, contrairement à ses voisins, une armée prédatrice avec laquelle elle doit composer. ■ * Chercheur associé au Barcelona Centre for International Affairs.
 
 
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