août 2019

Tunisie : Les troubles fêtes

Par Frida DAHMANI
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Le scénario paraissait écrit d’avance.Les élections de l’automne 2019 devaient se jouerentre les ténors politiques, bien installés, issusde la révolution. Et voilà que le ras-le-bol général suscite des vocations bien décidées à bouleverser la donne.
 
Les choses semblaient plus ou moins écrites, agencées, organisées. Et voilà que les sondages viennent bouleverser le scénario prévu pour les élections législatives d’octobre 2019 et la présidentielle de novembre. Les deuxièmes de la Tunisie post-révolution. « C’est une tendance mondiale de rejet des partis avec la montée concomitante des antisystèmes qui se met en place », précise Hassen Zargouni, directeur général du cabinet Sigma Conseil, en faisant référence à Nabil Karoui, Kaïs Saïed et Abir Moussi, qui arrivent dans le trio de tête pour la présidentielle. À cela s’ajoute la montée en puissance de personnalités de la société civile, comme la talentueuse et ambitieuse Olfa Terras Rambourg, qui ne dit pas tout justement sur ses ambitions… Ces acteurs de la nouvelle vague, ces trouble-fêtes, ces candidats – Nabil Karoui a officiellement annoncé sa candidature le 27 mai –, ces profils atypiques ont des allures d’ovnis dans le ciel politique, mais ils sont dans l’air du temps. Ils symbolisent la méfiance exprimée par les Tunisiens vis-à-vis d’une classe politique décevante installée depuis 2011. Ils dénoncent son inconséquence et son inefficience, auxquelles ils imputent la crise économique sévère qui détériore leur pouvoir d’achat, mais aussi l’effondrement des fondamentaux du pays. « On ne peut plus se soigner à l’hôpital public, et le système éducatif crée des chômeurs. Que fait l’État ? » s’interroge un commerçant qui estime que la Tunisie paye un lourd tribut à sa révolution. Le personnel politique issu de cette dernière est pris de court. Le parti Nidaa Tounes, qui avait remporté les élections de 2014, se disloque lamentablement pour une rivalité de leadership et pour ne pas avoir tenu ses promesses, en particulier sur ses relations avec les islamistes d’Ennahdha. Le président Béji Caïd Essebsi apparaît littéralement en fin de mandat. Son parti s’est perdu, d’autres ont été créés sans pour autant convaincre. Tahya Tounes, parti né pour soutenir l’action du chef du gouvernement, Youssef Chahed, est distancé dans les sondages, tandis que la cote du patron de l’exécutif chute vertigineusement. « Les circonstances ne lui ont pas été favorables », justifient ses sympathisants, mais il en faut plus pour convaincre les Tunisiens. « Pourquoi ferait-il mieux sur un prochain mandat, alors qu’il n’a rien fait pendant trois ans ? » rétorquent ses opposants. Ennahdha aussi est impacté par la crise, malgré ses subtils changements de cap. Celui qui se présentait comme le parti de Dieu en 2011 assure aujourd’hui avoir opéré un aggiornamento démocratique. Mais il a également été partie prenante, aussi bien dans les gouvernements qu’à l’Assemblée, et de ce fait Manifestation a été jugé responsable des dérives. Et du bilan. La formation peut compter sur ses bases militantes, mais ses sympathisants se font plus rares, et elle n’est créditée par Elka Consulting que de 9,9 % de votes en mai 2019, contre 27 % en mars. Un nombre qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre et provoqué la colère de l’establishment du parti. 
À quelques mois des scrutins, on sent la Tunisie prête à entrer dans la phase 2 de sa transition démocratique, à un mini big bang politique ! « Tous les jeux ne sont pas faits ; il faut s’attendre à plusieurs bouleversements avant la campagne électorale », avance le politologue Larbi Chouikha. Bouleversements qui pourraient venir du fait que l’on compte plus de 1,2 million de nouveaux électeurs inscrits sur les listes, et que la plupart viennent d’avoir 18 ans. Ils ont grandi avec la révolution, entendu les espoirs de leurs parents et perçu leur désillusion.            
Cette nouvelle génération pourrait exprimer et sceller à travers les urnes le désir et la nécessité d’un nouveau changement. Bref, ceux qui croyaient que les échéances électorales de 2019 ne seraient qu’une bataille prévisible, une reproduction des scrutins précédents, doivent revoir leur grille de lecture. Les trouble-fêtes arrivent. Mais les leaders de la classe politique actuelle ne se laisseront pas renverser sans combattre. 
On évoque une loi qui permettrait d’exclure tel ou tel aspirant candidat. Le moindre écart sera comptabilisé par les Tunisiens, qui réclament un seuil minimum d’éthique politique et de redevabilité.
 
Nabil Karoui, PDG de la chaîne Nessma, 55 ans
LE 27 MAI DERNIER, Nabil Karoui est sorti du bois pour confirmer sa candidature à la présidentielle, mais également aux législatives avec l’appui d’une formation dont il n’a pas encore dévoilé la composition. Avec 32 % d’intentions de vote exprimées spontanément par les Tunisiens, il aura beau jeu pour avancer ses pions, puisque celui qui promet d’éradiquer la pauvreté peut compter sur le soutien des démunis, auxquels il a tendu la main depuis trois ans avec l’association caritative Khalil Tounes, lancée en mémoire de son fils tragiquement disparu dans un accident de la circulation en 2016. L’épreuve a changé profondément l’homme, qui était perçu comme un provocateur et avait soulevé un tollé en diffusant le film d’animation Persepolis à la veille des élections de 2011.
Le communicant hors pair – qui a donné un ton décomplexé à la publicité avec l’agence Karoui & Karoui fondée avec son frère Ghazi (véritable duo de choc) – fait depuis 2009 figure de trublion du paysage audiovisuel tunisien avec Nessma, première chaîne du pays. Certains de ses proches confient qu’il a toujours eu envie de politique, d’agir sur ce terrain, appliquant son intelligence marketing à la scène publique. Son ambition a pris corps dès 2011 avec son implication dans le parti Nidaa Tounes et sa large contribution pour porter le candidat Béji Caïd Essebsi à la présidence. Une période où Nabil Karoui, devenu figure centrale, opère en coulisse sans prendre en compte « l’opportunisme et les velléités des politiques ». La rupture avec Béji Caïd Essebsi sera profonde, douloureuse. Trop novateur, trop inattendu et avec une personnalité forte et déroutante, Karoui dérange en politique comme il a dérangé le monde des médias. Ses propositions ne trouvent pas d’écho, si bien qu’il se met en retrait et se consacre à Khalil Tounes. Ce qui lui sera reproché. On l’accuse d’user de Nessma, qui couvre par une quotidienne les actions de l’association, à des fins personnelles.
N’empêche que Karoui vit un véritable électrochoc et sort de sa bulle au contact de la réalité de la situation des démunis et de la défaillance des services de l’État. « La Tunisie est un pays riche qui crée de la pauvreté », déplore-t-il à l’annonce de sa candidature et de son engagement anti-pauvreté. Perçu comme une menace par les formations politiques, ce père d’une jeune fille et de jumeaux de 1 an est aussitôt pris pour cible par ses détracteurs, qui le surnomment « Robin des Bois ». Karoui dérange autant qu’il divise. Très populaire dans les classes moyennes, les milieux populaires et les classes défavorisées, il doit aussi faire face aux nouvelles générations de quadras et quinquas entrés assez tardivement en politique et à la mouvance des cyberactivistes post-révolution. On lui reproche d’avoir des dossiers en justice, de ne pas être transparent dans ses affaires, d’avoir blanchi de l’argent, plus un petit côté berlusconien, lui qui est associé au producteur Tarak Ben Ammar… « Auquel cas, je devrais être en prison », riposte celui qui conçoit la gestion des affaires de l’État comme celle d’une entreprise. Presque comme par hasard, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) fait appliquer le 25 avril 2019 une décision de fermeture de Nessma, en raison de non-conformité avec le cahier des charges de l’audiovisuel. Tandis que des partis soumettent à l’Assemblée un projet de loi « interdisant aux personnes dirigeant des associations de bienfaisance ou utilisant leurs médias à des fins propagandistes de se présenter aux élections ». On mesure le danger…
Nabil Karoui se maintient en tête dans les sondages. Son atout majeur est d’avoir construit sa différence avec une démarche singulière : avant d’avancer des propositions, il a sillonné le pays et écouté la population. Des échanges qui ont en quelque sorte défini les lignes directrices de son projet et, surtout, établi une relation de proximité avec les Tunisiens. Quand il déclare : « Je suis votre frère, et je vous promets qu’on vaincra ensemble la pauvreté. Croyez en vous, ayez confiance ! Ensemble, nous allons y arriver ! », il est cru d’emblée. Pour autant, la partie n’est pas encore gagnée pour celui qui disait « viser la Lune pour atteindre les étoiles ». Il doit encore annoncer son programme et clarifier ses relations avec les autres partis, dont Ennahdha, le référent islamiste, mais également se préparer à d’éventuelles alliances.
 
Olfa Terras Rambourg, cofondatrice de l’association 3ich Tounsi, 44 ans
OLFA TERRAS RAMBOURG est là où on ne l’attend pas. D’un père bizertin et d’une mère corse, cette native de Menzel Bourguiba, dans le Nord, qui revendique avoir été formée par l’école publique, aurait pu se contenter d’évoluer dans le monde de la finance internationale et de vivre avec son mari, Guillaume Rambourg, entre Londres, Paris et Marrakech. Mais cette mère de cinq enfants, dont la politique n’était pas la préoccupation initiale, n’a jamais perdu de vue la Tunisie. En 2011, elle crée avec son époux la Fondation Rambourg, qui s’investit dans la culture, l’éducation et les arts, et prend le contre-pied de l’establishment. Elle s’investit dans la lutte contre la pauvreté. Loin des mondanités, elle a l’audace de monter un centre culturel à Jbel Semmama, réputé pour être un fief des mouvements jihadistes, et offre au pays « L’Éveil d’une nation », une formidable exposition sur le réformisme tunisien, période du XIXe siècle majeure mais occultée de l’histoire. Une forme de mise en perspective qui réconcilie le peuple avec son passé.
Avec ces actions, la diplômée en finance est au contact de populations exclues du développement, prend la mesure de leurs besoins et lance de nombreuses opérations caritatives. Mais Olfa Terras Rambourg sait que la solidarité ne résout pas les problèmes. Sa rencontre en 2016 avec Selim Ben Hassen, connu pour son engagement citoyen, change la donne. Tous deux se rejoignent sur l’utilisation du collectif pour réduire les fractures sociales et rétablir l’égalité des chances. Ils fondent en 2018 l’association 3ich Tounsi, qui entame une démarche de solidarité à l’écoute du peuple. « Les jeunes ont la sensation d’être dans un pays sans avenir ; plus d’un million de citoyens sont mis à l’écart du développement. Il ne s’agit pas de leur imposer quoi que ce soit, mais de retranscrire ce qui émane de leurs demandes », argumente-t-elle après la publication des résultats d’une consultation ayant touché 415 000 personnes. Dans ce Manifeste des Tunisiens, 12 recommandations traduisent leurs souhaits prioritaires en matière d’éthique politique, santé, éducation et transports. L’émergence de ce mouvement collectif et sa démarche prennent de court le monde politique, qui voit dans ce manifeste l’esquisse d’un programme. « C’est aux Tunisiens de décider de leur avenir. Notre initiative évoluera en fonction de leur retour sur les recommandations », précise-t-elle. Aussitôt, dans un déchaînement dans les médias et sur les réseaux sociaux, on lui prête des objectifs politiques et de viser la présidence. « Et quand bien même, c’est le droit de tout Tunisien », rétorque-t-elle. L’offensive touche également l’association 3ich Tounsi, avec une dénonciation des méthodes de consultation et une supposée manipulation des données personnelles des citoyens. Ces accusations sont aussitôt désamorcées, mais les allégations envers Olfa Terras Rambourg et son époux nourrissent les commentaires les plus virulents. Tout devient sujet à suspicion, surtout leur fortune et la manière dont ils en font usage.
Certains taclent la binationale sur le soutien de son mari à Emmanuel Macron en 2017, alors candidat à la présidentielle française. Guillaume déchaîne les curiosités. Voilà un financier à succès qui décide de se mettre en retrait, en 2018, et de s’installer à Tunis, pour se recentrer sur sa famille et la fondation. Sans oublier le tennis tunisien, dont il est devenu l’un des principaux mécènes… On évoque aussi leur somptueuse maison dans la palmeraie de Marrakech, où Olfa réunit amis, donateurs, soutiens. « Nous avons suffisamment pour vivre, le reste est destiné à la bienfaisance », explique avec assurance à la télévision celle qui souligne avoir beaucoup travaillé pour réussir. Des changements de cap qui déconcertent les Tunisiens, qui peinent à croire que l’on puisse quitter la finance pour l’humanitaire. « Curieusement, dans un pays qui se veut musulman, donc sensible à l’aide de son prochain et à la générosité, la philanthropie paraît toujours douteuse », remarque le sociologue Abdessatar Sahbani. Courant juin, 3ich Tounsi décidera de l’orientation à donner à son collectif : en se convertissant en mouvement politique pour les législatives, il bénéficierait alors d’un socle électoral bien plus important que nombre de partis en vue.
 
Abir Moussi, avocate et présidente du Parti destourien libre (PDL), 44 ans
« NOUS NE RECONNAISSONS ni la révolution du 14 janvier, ni la constitution. » Abir Moussi tient envers et contre tous des propos aussi clairs que tranchés. La présidente du Parti destourien libre (PDL), issu du Mouvement destourien – créé en 2013 par l’ancien Premier ministre Hamed Karoui –, a fait de la restauration de l’ancien régime un objectif. Son arme : pourfendre les islamistes auxquels elle attribue l’échec de la gouvernance des huit dernières années. Son slogan : « Tunisie libre, terrorisme dégage. » À 44 ans, l’avocate, non sans un certain courage, assume totalement ses positions ; elle avait été la seule en 2011 à se présenter à la barre pour plaider contre la dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti du président Ben Ali. Elle en était membre depuis 2001 et avait été nommée secrétaire générale adjointe chargée de la femme en 2010. Cette mère de deux filles qui ne mâche pas ses mots s’adresse aux nostalgiques et à ceux qui sont hostiles aux islamistes. Son discours trouve un tel écho qu’elle est, avec 6,3 % d’intentions de vote, dans le trio de tête pour Carthage, tandis que le PDL, qui avait émergé aux municipales de 2018, est assuré d’avoir des sièges à l’Assemblée. Une percée inattendue pour une femme dans cet environnement profondément conservateur. Les frères ennemis, le Front populaire et les islamistes, se rejoignent à son sujet. « Nous devons nous méfier des tendances fascistes, populistes et autoritaires », prévient Hamma Hammami, secrétaire général du Front populaire, tandis que Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, la réduit à une « preuve vivante des difficultés économiques de la Tunisie ». Devenue symbole d’une contre-révolution en marche, elle ose défendre ses idées, même à Sidi Bouzid, fief du soulèvement populaire de 2011, et n’hésite pas à prendre des postures de conquérante en paradant à cheval lors d’un meeting, comme Bourguiba en son temps. Malgré les nombreux sarcasmes, sa cote ne cesse de monter. La scène politique devra donc désormais compter avec celle qui appelle à une nouvelle constitution et au retour du prestige de l’État.
 
Kaïs Saïed, professeur d’université et vice-président de l’Association tunisienne de droit constitutionnel, 61 ans
LE PLUS INATTENDU des candidats potentiels n’a pourtant jamais caché qu’il briguerait un jour le palais présidentiel de Carthage. Il l’avait annoncé en septembre 2018, mais sans que personne ne le prenne vraiment au sérieux. Résultat, sans avoir fait de vagues médiatiques, ce constitutionnaliste parmi les plus chevronnés en Tunisie se classe souvent deuxième en matière d’intentions de vote, avec 17 % dans le sondage publié par Elka Consulting le 18 mai dernier. Avec son phrasé saccadé, qui lui donne une intonation particulière, et sa maîtrise de l’arabe littéral, cet intransigeant est bien connu pour ses nombreuses interventions télévisées, dans lesquelles il adopte des positions tranchées et fustige à sa manière les blocages institutionnels du pays. Celui qui était parti en guerre contre « une constitution taillée sur mesure » et avait refusé de siéger au comité d’experts en charge de la loi fondamentale est toujours droit dans ses bottes. Il est en rupture, sans que l’on sache vraiment quel est son credo idéologique, la base de son programme. Sans parti ni moyens financiers, il a sillonné le pays et donné des conférences plébiscitées par des jeunes tentés de s’organiser en dehors des structures traditionnelles. Le juriste qui affirme que le temps des partis est révolu avait, dès 2013, suggéré plusieurs solutions pour redistribuer les richesses et réduire les inégalités régionales. Aujourd’hui, il prône d’aller du local vers le régional ainsi qu’une réorganisation politico-administrative totale de la pyramide du pouvoir. De quoi séduire les déçus de la révolution et les exclus du développement, dont il se fait le porte-voix. Kaïs Saïed, qui affiche son opposition à l’égalité successorale entre hommes et femmes (les dispositions du « Coran sont claires »), a été l’objet d’une campagne virulente, le taxant d’islamiste et dénonçant une proximité avec les salafistes du parti Hizb Ettahrir. Cela a été sans effet sur le postulant à Carthage, qui affirme : « Accéder à la magistrature suprême ne rend pas heureux, mais lorsque le devoir vous appelle, on ne peut qu’y répondre. »
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