mai 2020

Un virus mortel pour les economies

Par Jean-Michel Meyer
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Chute du cours des matières premières, disruption des réseaux d’approvisionnement, coûts de plans de sauvetages nationaux… La menace d’une récession majeure ou d’un coup de frein brutal à l’émergence du continent est bien là. Mais la riposte s’organise sur le terrain, et la solidarité internationale pourrait atténuer les effets d’un cauchemar annoncé. 

Une menace devenue réalité qui fait froid dans le dos. « Un virus peut avoir des conséquences plus puissantes que n’importe quel acte terroriste », a lancé le 12 février l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Krach, récession, défaillance souveraine, banqueroute… Les images alarmistes circulent pour décrire l’impact dévastateur sur l’activité économique en Afrique de la crise sanitaire mondiale qui a détraqué celle de la planète.

Un scénario catastrophe sur lequel se sont accordés les ministres des Finances du continent, en visioconférence, le 19 mars : l’Afrique est confrontée au Covid-19, qui menace de peser sur des systèmes de santé en manque de moyens, et à une forte baisse des revenus à cause de la chute des prix des matières premières et du pétrole. De son côté, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, déplorait, le 23 mars, que 83 milliards de dollars avaient été retirés des marchés émergents depuis le début de la crise. « La plus importante sortie de capitaux jamais enregistrée », s’était-elle désolée. Anticipant « une récession au moins aussi grave que pendant la crise financière mondiale de 2008, sinon pire », elle s’est déclarée « particulièrement préoccupée par les pays à faibles revenus en situation de surendettement ». Un plongeon dans le vide. « La pandémie pose une menace existentielle aux économies africaines », a également alerté le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 24 mars. Et la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) confirme et s’inquiète : « L’Afrique peut perdre la moitié de son PIB, avec sa croissance passant de 3,2 % à environ 2 % pour un certain nombre de raisons, notamment la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales. »

Pour se protéger du virus, le continent se barricade. Tous les pays, sauf l’Éthiopie, ont supprimé les liaisons aériennes, plongeant les compagnies dans le rouge [voir pp. 82-83]. Conséquence immédiate au Kenya : les 170 fermes horticoles qui fleurissent le monde de roses perdent chaque jour 250 millions de shillings (2,1 millions d’euros).

Mais ce sont les pays exportateurs de matières premières et de pétrole [voir pp. 76-79] qui sont en première ligne. Ils subissent la chute des prix, tirés vers le bas par une économie chinoise au ralenti. Le cours du minerai de fer a plongé de 22 % depuis janvier, pénalisant la Mauritanie, le Nigeria, l’Afrique du Sud ou encore la Guinée. La République démocratique du Congo, l’Ouganda et la Zambie font, eux, face au recul du prix du cuivre de 23,11 %, tandis que l’Afrique du Sud et Madagascar sont pénalisés, sur la même période, par le retrait de celui du nickel (-21,41 %). Même le cours de l’or, « la dernière valeur refuge », a chuté de 12 % en mars avant de se ressaisir.

Cette forte dépendance aux prix des matières premières souligne cruellement l’absence de transformation industrielle locale et la faiblesse des échanges intra-africains de commodités. Une fragilité qui se retrouve dans les produits agricoles, principalement le riz et le blé. En 2019, les céréales ont ainsi représenté 36 % de la facture des importations alimentaires de l’Afrique subsaharienne, qui s’est élevée à 48,7 milliards de dollars. Or, là aussi, les prix baissent et pénalisent les exportations africaines. Après une envolée de 47 % en 2019, le prix de l’huile de palme a chuté de 20,42 % depuis janvier. Le coton (-23,14 %) et le caoutchouc (-18,52 %) accusent aussi le coup depuis le début de l’année. Rien qu’en mars, le prix du cacao a dégringolé de 21,92 % à New York. Et ce n’est peut-être pas fini. Les marchés s’interrogent sur la capacité des États-Unis, deuxième consommateur mondial de matières premières, à combattre le Covid-19.

UNE MARGE DE MANŒUVRE LIMITÉE

Dans ce contexte, la Côte d’Ivoire ne pourra tenir sa prévision de croissance du PIB de 7,5 % en 2020. Directeur du bureau sousrégional pour l’Afrique centrale de la CEA, Antonio Pedro, prédit que le Gabon, le Congo, le Tchad et la Guinée équatoriale seront parmi les pays les plus durement touchés à cause de « leur dépendance excessive à l’égard de produits de base ». Même pour les « grandes » économies, la marge de manœuvre sera limitée. En Algérie, les réserves de change ont fondu à 63,8 milliards de dollars fin 2019, contre 198 milliards en 2014. Des monnaies (le rand, le naira, le shilling kényan, la livre égyptienne, etc.), déjà malmenées sur les marchés, seront encore sous tension. Pour la CEA, les pays exportateurs de pétrole perdront 65 milliards de dollars de revenus en 2020. Et les recettes d’exportation du continent chuteront de 101 milliards de dollars cette année. Principale victime : le tourisme. La Tunisie, qui notait une reprise de l’activité en 2019 (avec plus de 7 millions de visiteurs), baisse ses ambitions. Idem pour le Maroc ou l’Égypte, qui attendait 15 millions de touristes en 2020 et plus de 10 milliards de dollars de recettes. Pour organiser la riposte, la Banque africaine de développement (BAD) a levé, le 27 mars, un montant remarquable de 3 milliards de dollars sur trois ans pour aider à atténuer l’impact économique et social de la crise.

De son côté, et pour la première fois de son histoire, l’Afrique du Sud a mis en sommeil ses mines pour 21 jours, depuis le 26 mars. Le pays, qui se remettait péniblement d’une récession, risque de replonger. Au Kenya, l’État mobilise plus de 500 millions d’euros pour soutenir les entreprises pendant les deux à trois mois à venir. Pour garantir ses engagements, le gouvernement demande une aide d’urgence au FMI de 350 millions de dollars.

UN APPEL AU G20

À ce rythme-là, les États risquent de creuser leurs déficits publics et de gonfler leur dette. Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a lancé un appel auprès du G20 pour un plan d’aide financière de 150 milliards de dollars aux économies africaines, incluant un soutien budgétaire de la Banque mondiale et du FMI. Une requête relayée par les ministres des Finances de plusieurs pays du continent dans un communiqué le 20 mars : « L’Afrique a besoin d’une relance économique d’urgence immédiate à hauteur de 100 milliards de dollars. » Ils réclament ainsi un allègement de la dette, avec « l’exonération de tous les paiements d’intérêts, estimée à 44 milliards de dollars pour 2020 ».

Requête entendue ? Le 25 mars, la Banque mondiale et le FMI appelaient « tous les créanciers bilatéraux publics à suspendre, avec effet immédiat […], les paiements au titre du remboursement de la dette des pays qui en demandent une dispense ». Et, « résolus à présenter un front uni contre cette menace commune », les pays du G20 ont décidé le 26 mars d’injecter « plus de 5 000 milliards de dollars » dans l’économie mondiale pour « contrer les répercussions sociales, économiques et financières de la pandémie ». Autre source d’optimisme : la jeunesse, moins sensible au Covid-19. Avec un âge médian de 19,6 ans, la population du continent pourrait ainsi être l’antidote de l’Afrique pour résister aux effets néfastes de la pandémie. ■

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