Edito

Une question de confiance

Par Zyad Limam - Publié en
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C’est une crise économique majeure, de proportion historique, quelque chose qui ressemble à un ouragan à l’échelle de la planète. Le Covid-19, maladie du déplacement, met à genoux l’économie globalisée sans que l’on sache combien de temps encore va durer ce carnage… Les États-Unis, l’Europe vont dépenser des milliers de milliards pour soutenir leur économie face à la pandémie. Ils engagent de l’argent qu’ils n’ont pas, qu’ils empruntent, et qu’au fond, ils ne rembourseront jamais vraiment. À chaque fois qu’un prêt arrivera à maturité, les États réémettront une nouvelle dette pour payer l’ancienne… C’est un mécanisme parfait qui fonctionne sur la confiance des marchés et sur une certaine hypocrisie générale. Et parce que les liquidités à l’échelle de la planète sont immenses. C’est là où commence une forme d’injustice.

L’Afrique n’a pas ce luxe, cette capacité d’endettement. C’est un continent émergent, avec d’énormes besoins de financement, accentués par les ravages de la pandémie. Mais on lui tient les comptes au dollar près. On lui rappelle que le montant de sa dette extérieure atteint aujourd’hui 365 milliards de dollars, dont environ un tiers est dû à la Chine. Ce qui au fond n’est pas stupéfiant, son PIB global étant aux alentours de 3 000 milliards de dollars.

Le continent cherche donc quelques dizaines de milliards, avec très grande difficulté. Alors que sa survie économique est nécessaire à la stabilité du monde. Au printemps dernier, en pleine montée de la pandémie, la discussion est devenue assez surréaliste : fallait-il prévoir un moratoire sur les remboursements pour dégager de nouvelles marges de manœuvre, ou continuer à payer les dettes pour rester dans la norme ? Et en attendant, où trouver de nouvelles ressources, sans entendre parler du retour de la fameuse « nouvelle crise de la dette africaine » ?

L’affaire aura mis en exergue une situation particulièrement handicapante. Malgré les progrès de son économie, malgré sa taille, l’Afrique n’arrive pas à se financer sur les marchés des capitaux. Et quand elle y arrive, elle paie des taux excessifs, entraînant des remboursements élevés. Si elle paye cher son argent, c’est parce que le « risque africain » est perçu comme élevé par les investisseurs internationaux. Ce n’est pas forcément un calcul, un algorithme. C’est une perception. Une idée qu’ils se font du continent: les normes sont trop laxistes, les comptabilités publiques défaillantes, les risques de détournement évidents, et puis, les gens ne sont pas sérieux, etc. Même les pays les mieux gérés se voient réclamer des taux d’intérêt anormalement élevés. Deux exemples cités récemment dans Le Monde éclaircissent l’enjeu. L’Argentine, championne des défauts de paiement toutes catégories a réussi, en 2017, à emprunter à cent ans pour moins de 8 %. Le même taux d’intérêt auquel le Ghana, relativement modèle en matière de gestion, lève de l’argent, mais sur des maturités nettement plus courtes. Le Sénégal, client modèle des institutions financières internationales, paie quant à lui jusqu’à cinq fois plus cher ses emprunts à dix ans que la Grèce (d’où est pourtant partie la crise de la dette européenne).

Étonnamment, cette question ne concerne pas que les financements internationaux. Les Africains eux-mêmes n’ont pas confiance. Les banques du continent prêtent peu, et quand elles prêtent, les taux sont très élevés. Et pourtant, elles sont liquides. Mais elles se méfient aussi du « risque » : elles privilégient les grandes entreprises installées, les États, et évitent les petits clients (PME, commerçants, transporteurs, architectes, créateurs…), qui font pourtant la vie économique au jour le jour. Ils n’ont pas suffisamment de garanties « formelles », alors on ne leur prête pas. On connaît le problème depuis la nuit des temps, mais personne ne cherche à générer des mécanismes d’accompagnement ou de garantie pour que ces PME accèdent au capital dont elles ont besoin pour croître.

Enfin, last but not least, les Africains qui ont de l’argent préfèrent visiblement le placer à l’extérieur (même si c’est souvent illégal), au lieu de l’investir chez eux… Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), la fuite de capitaux en tous genres atteint près de 90 milliards de dollars chaque année, soit 3,7 % du PIB. 90 milliards de dollars ! Bref, le continent, réputé pauvre, exporte plus de capitaux qu’il n’en reçoit. L’aide au développement, fournie par les pays riches, s’établit annuellement à 48 milliards de dollars.

L’Afrique est certainement mal traitée par les marchés, mais elle est aussi mal traitée par elle-même.