Littérature

Yasmina Khadra :« C'est encore la nuit dans certains esprits »

Par Fouzia MAROUF - Publié en
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L’auteur dans les bureaux de son éditeur, à Paris. BRUNO ARBESU/REA

Avec Le Sel de tous les oublis, le prolifique écrivain algérien nous entraîne dans un récit magistral, à la mesure de son immense pays. Une fois de plus sous sa plume remarquable : la question de la liberté au féminin.

Écrivain inclassable, passant avec aisance du roman à l’autobiographie, Mohamed Moulessehoul, alias Yasmina Khadra, signe Le Sel de tous les oublis, publié en France et en Algérie le 20 août, un roman à la veine philosophique et contemplative qui prend racine dans l’Algérie de l’aube de l’indépendance. Le récit suit les pas d’Adem, instituteur épris de sa femme qui le quitte sans un regard. Abattu, amer, le jeune homme abandonne ses élèves, son existence paisible, et choisi l’errance, sillonnant les routes au gré du vent, de l’eau, du feu. Au fil des saisons et des épreuves, il rencontre une galerie de personnages qui sont autant d’échantillons de l’humanité : fous, érudits, justes ou encore obscurantistes. À travers les pérégrinations d’Adem, l’auteur renoue avec ses souvenirs d’enfance, vit au rythme du pouls des villes, qu’il dépeint en allégories féminines, selon la tradition de la littérature arabe. Il rappelle la voix des Algériens, dignes après avoir gagné leur indépendance : confiants, ils ont l’espoir d’un pays porteur de justice, de tous les possibles, d’un renouveau du système éducatif. Si Le Sel de tous les oublis évoque en creux la mémoire d’une nation, il convoque aussi la liberté de la femme, dans la droite ligne de toute l’œuvre de l’auteur, ponctuée par des destins féminins singuliers : Aïda, prostituée dans Les anges meurent de nos blessures, Zunaïra, avocate interdite d’exercice dans Les Hirondelles de Kaboul, Siham, kamikaze dans L’Attentat. Révélé au grand public avec la trilogie policière clôturée par L’Automne des chimères en 1998, l’écrivain, alors dans l’armée algérienne –où il a été officier supérieur pendant trente-six ans – et interdit d’écriture, a choisi pour pseudonyme deux prénoms de sa femme, qui lui aurait confié : « Tu m’as donné ton nom pour la vie, je te donne les miens pour la postérité. » S’emparant de thématiques brûlantes liées à l’actualité, ses romans, traduits dans 40 langues, évoquent tour à tour les années noires de l’Algérie, le chaos de l’Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, celui de l’Irak… L’Attentat a été adapté en long-métrage par le Libanais Ziad Doueiri en 2012 ; Les Hirondelles de Kaboul a inspiré à Zabou Breitman le film d’animation du même nom, qui a rencontré un retentissant succès au Festival de Cannes 2019. Disséquant le fanatisme et la corruption, l’auteur crée la surprise avec son dernier opus, conte intime sur le destin et la liberté de la femme.

AM : Quel est le point de départ de ce roman ? 
Yasmina Khadra :  Toujours cette poche insondable qu’on appelle le facteur humain. Je prends un être ordinaire et le mets dans une situation qui ne l’est pas pour voir sa réaction. L’imprévu étant, parfois, une épreuve, j’essaye d’analyser le chamboulement qu’il occasionne dans une vie jusque-là tranquille, voire banale. Je pars du principe, somme toute discutable, puisque la vérité absolue est un mirage, que nous sommes tous les enfants du hasard. Tantôt otages, tantôt titans, nous naviguons à l’aveugle vers notre destin. Qui saura garder la tête froide et qui perdra son sang-froid, et quels sont les paramètres fiables de notre authenticité ? Mes personnages m’aident à cerner ce qui me dépasse car je suis souvent chagrin, outré ou carrément désespéré en constatant l’ampleur du gâchis qui fausse l’harmonie censée nous protéger de nous-mêmes. Je trouve que le roman dispose d’outils susceptibles de nous éclairer sur notre condition, en nous confrontant à des personnages de fiction qui deviennent des repères probants, parfois notre propre reflet. C’est par le livre que j’ai accédé à certaines clefs de mon caractère. J’essaye, à mon tour, d’apporter un peu d’éclairage sur nos zones d’ombre et de lumière. À travers mes approches, je m’aperçois que les rédemptions sont possibles. Il suffit de situer les failles pour contenir le naufrage. Le Sel de tous les oublis est né de cette réalité : n’est en perdition que celui qui se verrouille obstinément dans ses frustrations, quand la vie lui prouve qu’il existe toujours une porte dérobée donnant sur d’autres horizons à conquérir après l’échec.
 
Le personnage principal, Adem, est un homme complexe. Antihéros taiseux, en souffrance, il ne se bat pas pour regagner l’amour de sa femme mais accepte son départ et, meurtri, choisit l’errance…
Nous sommes au Maghreb, dans les années 1960. À cette époque, le sens de l’honneur supplantait toutes les autres vertus. Une femme répudiée était une chose, un homme « répudié » en est une tout autre. Adem menait son petit train-train sans se poser de questions. Modeste instituteur dans un village de la Mitidja, il a choisi de ne pas trop se bouger pour améliorer son existence, persuadé qu’il ne manquait de rien. Son couple prend l’eau et cela ne le préoccupe nullement. Chez nous, la femme est une sorte de protubérance organique de son époux. Il ne vient pas une seule seconde à l’idée de ce dernier qu’une épouse est d’abord une personne à part entière, qu’elle peut partager la vie d’un homme sans pour autant s’y diluer, qu’elle a des attentes, des états d’âme, des exigences, des principes. C’est dans l’inattention de l’époux à ces données capitales que le malentendu puise les ingrédients de l’implosion. Et un jour, la patience rompt, et la femme claque la porte derrière elle. Il a fallu cette rupture brutale pour qu’Adem sorte de son autisme et mesure l’importance de la femme dans un couple. Mais c’est trop tard. La femme est partie en emportant tout avec elle, ne laissant à l’époux que les dégâts causés par son incomplétude.
 
Sa franchise et ses convictions concernant sa rupture suscitent l’indignation de certains hommes sur sa route : « Oui… Une femme a le droit de se défaire d’un homme qui la déçoit, ou qui la maltraite, ou bien qui la retient en otage. Elle doit vivre sa vie comme elle l’entend. Elle n’a pas à sacrifier sa vie pour qui que ce soit. »
Il ne s’agit pas de franchise, mais d’une hypocrisie éhontée. Adem est en train de légitimer ses noirs desseins, de se donner le courage de braver « l’interdit », de profaner une intégrité qu’il n’avait su préserver chez lui. Il est dans la préméditation d’un mal qu’il est le seul à cautionner. Bien sûr, comme tous les mensonges, son misérable projet emprunte au plausible ce qui pourrait le « justifier », mais ce n’est qu’une diversion. Adem sait qu’il est en train d’enfreindre les règles, sauf que ses propres déconvenues, son statut d’humilié et son besoin morbide de prendre sa revanche sur le « largué » qu’il était, l’ensemble de ces facteurs hautement dégradants l’emporte sur les autres considérations.
 
Est-ce une façon de tordre le cou à l’accablant Code de la famille en vigueur en Algérie au XXIe siècle ?
Je n’ai pas la prétention de tordre le cou à l’incongruité. Le monde est absurde par vocation. Tout le malheur de l’humanité vient de la faillite du bon sens. Depuis la nuit des temps, c’est encore la nuit dans certains esprits. Le poète a beau nous montrer la lune de ses rêves, nous nous obstinons à ne voir que son doigt sans ongles, rongé jusqu’au sang à cause de l’inquiétude que nous lui inspirons. Regardons ce que nous sommes en train de faire de notre mère la Terre, le vandalisme que nous commettons allègrement autour de nos rares quiétudes, les guerres qui se succèdent, les manipulations qui nous rendent étrangers à nous-mêmes, les peurs chimériques qui floutent nos espérances. Pourtant, il suffit d’une présence d’esprit pour accéder à notre part du bonheur. Et quelle est la vraie prêtresse du bonheur, sinon la femme ? Si on mettait un peu plus de cœur dans le cœur d’une femme, on s’éveillerait enfin à la voie de notre salut. Or, nous persistons à ne faire de cette part de nous-mêmes qu’une excroissance secondaire de notre organisme, un membre subalterne de notre corps, et nous devenons ainsi des handicapés. Depuis que je suis enfant, en m’attardant sur le rapport des hommes aux femmes, dans nos contrées enclavées, je n’arrive pas à lui trouver de circonstances atténuantes. Rien ne justifie l’affront fait aux femmes chez nous et ailleurs, y compris dans le monde supposé émancipé. C’est d’une muflerie, d’une ingratitude inqualifiable. Mais je reste convaincu qu’à la longue, ou à l’usure, la femme aura raison de la fatuité des hommes car elle est la lucidité incarnée et elle a la patience de l’érosion, qui émiette les montagnes et façonne les reliefs.
 
Quelles femmes vous ont inspiré et pourquoi ?
Toutes les femmes, car elles ont le même combat. La même foi et le même courage. Pourquoi ? Parce que la mienne a fait de moi un homme heureux. Ma mère me disait : « Tu ne pourras être heureux que lorsque ta femme t’aura béni » – « J’ai déjà ta bénédiction », lui rappelais-je. « La mienne puise sa substance dans mon amour maternel. Elle est naturelle. Celle de ton épouse se mérite et elle est la seule à sauver ton âme. »
 
Pourquoi avez-vous choisi de situer ce récit à l’aube de l’indépendance de l’Algérie ?
Toutes les époques ont leur histoire. Pourquoi pas les années 1960 ? L’Algérie venait de naître au forceps, dans la douleur et dans le sang, et elle rêvait de se reconstruire fibre par fibre. J’ai voulu, à travers Adem, montrer que rien de ce qu’on acquiert n’est définitif, que les plus beaux lauriers peuvent se transformer en oreillers vénéneux pour celui qui s’endort dessus. Ce roman est une parabole. Il raconte un peu ce que nous sommes devenus.
 
Vous rappelez l’importance de l’éducation et de l’érudition à travers les mots du garant de l’autorité d’un village pour convaincre Adem d’être l’instituteur de sa communauté : « La liberté n’est pas une fin en soi ; elle n’en est que l’illusion. Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous. »
Je crois que le véritable objectif de l’humanité n’est pas la liberté mais l’accès à la sagesse, dont l’école est le premier jalon. Une éducation saine, responsable et heureuse ne peut que rendre la société plus éclairée, plus digne et tolérante.
 
À travers le périple d’Adem, devenu vagabond, vous ravivez la beauté et la mémoire des différents villages de l’Algérie, comparables aux multiples visages de l’humanité, tour à tour vertueux, corrompus, nantis, empreints de folie ou de sagesse…
L’Algérie est un paradis négligé par les siens, un eldorado en jachère. C’est un pays mythique, d’une beauté fascinante, mais il a le malheur d’être trop riche pour vivre en paix. Notre peuple est viscéralement bon, xénophile et capable du meilleur, mais il manque d’un phare bienveillant capable de l’orienter dans les opacités. On lui a tellement menti qu’il ne croit plus en rien et se méfie de tout ce qui ne le fait pas souffrir. Mais, comme les forêts sinistrées, il saura renaître de ses cendres, plus beau et plus averti que jamais, et il bâtira l’un des plus formidables comptoirs du bassin méditerranéen. Il suffirait d’une éclaircie pour que le soleil ne se couche jamais plus sur la terre algérienne. Un homme, ou une femme, une poignée de patriotes sensés et ambitieux, et la légende numide se remettrait en marche. Nous avons une diaspora d’une rare magie, qui n’attend qu’un signe pour rentrer au pays et en faire un enchantement. Je suis persuadé que ce grand jour est déjà à notre porte, et que tous les défis sont à notre portée.
 
Dans la galerie de personnages singuliers que vous déployez dans Le Sel de tous les oublis, on retrouve des figures emblématiques comme le nain des Agneaux du Seigneur (1998) ou encore Turambo, le célèbre boxeur révélé dans Les anges meurent de nos blessures (2013).
J’aime les mises en abyme. La lecture n’en est-elle pas une ? En lisant, nous adjoignons une part de notre histoire à l’histoire que nous propose l’écrivain. Quelque part, nous sommes en quête de nous-mêmes à travers la vie des personnages. J’aime convoquer les personnes qui comptent pour moi, comme John Steinbeck dans Ce que le jour doit à la nuit, Emmanuel Roblès, Aït Menguellet, Messali Hadj, Ferhat Abbas. Tant d’autres artistes historiques ont traversé mes textes ! Notre existence n’est qu’une galerie de déjà-vu et de rencontres furtives aux quelles nous ne prêtons pas suffisamment attention, d’où notre égarement par moments.
 
Comment avez-vous vécu le confinement ?
L’écrivain est un confiné naturel mais, lorsqu’il est contraint de renoncer à ses petites habitudes, à son café à la brasserie du coin et à ses promenades du dimanche, le confinement lui devient une épreuve abominable. En ce qui me concerne, je ne pouvais ni lire ni écrire comme avant. Je passais mon temps à regarder le soleil qui me faisait un pied de nez derrière la vitre. J’ai trouvé qu’il était un beau salaud, ce soleil-là.
 
Qu’en retenez-vous ?
Qu’on est bien peu de chose, finalement. Un virus microscopique a mis sous scellés l’humanité entière. J’ai perdu beaucoup d’amis, emportés sans crier gare par la Covid-19. Du jour au lendemain, plus rien n’est comme avant. Ça donne à réfléchir. Espérons que cette épreuve nous éveille à nos responsabilités. La nature nous a tout donnés et elle peut tout nous reprendre sans que nous puissions faire quoi que ce soit.
 
Que faites-vous pour vous déconnecter totalement ?
Comment vous évadez-vous ?
Je suis constamment l’otage de mes personnages. Je ne me déconnecte totalement que lorsque je pars en vacances en Algérie. Cette année, je n’irai nulle part. Alors j’écris.
 
Que ferez-vous lors de votre prochain voyage à Alger ?
Ce que je fais d’habitude. Voir ma famille, mes amis, organiser des rencontres avec mon lectorat, me rendre disponible pour les projets culturels que les associations indépendantes tentent de réaliser. En 2019, j’ai passé plusieurs mois en Algérie, dont cent jours d’affilée. Je suis allé dans le Sahara me recueillir sur les tombes de mes disparus et montrer mon pays natal à ma fille. C’était fantastique. Je comptais renouveler l’expérience, cette année, avec mes autres enfants, mais la Covid-19 a mis son veto.
 
Adapté en film d’animation, Les Hirondelles de Kaboul a connu un vif succès lors de sa présentation à Cannes l’an dernier. D’autres projets d’adaptation se profilent-ils, en Europe ou aux États-Unis ?
Il y a des intentions mais pas encore de projets. J’ai refusé certaines propositions, je suis en train d’en étudier d’autres. Je ne suis pas pressé. Quatre de mes romans ont été adaptés au cinéma, deux de mes scénarios aussi. J’ai appris une chose : au cinéma, il faut attendre au lieu d’aller chercher.