Rencontre

Yassin Adnan : « le Maroc vit un tournant décisif »

Par Astrid Krivian - Publié en
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Né à Safi en 1970, Yassin Adnan est un enfant de Marrakech, où il a grandi. Sa passion pour la littérature se forge entre la foisonnante bibliothèque de son père, instituteur, et les conteurs de la trépidante place Jemaa el-Fna. Poète, nouvelliste, il est notamment le coordinateur de La Shéhérazade marocaine : Témoignages et analyses sur Fatima Mernissi (2016), un ouvrage collectif sur la sociologue et écrivaine, et a cosigné Marrakech : Secrets affichés (2008) avec Saad Sarhan. Producteur et animateur pendant treize ans de l’émission culturelle Macharif sur la première chaîne nationale, Al Aoula, ce journaliste passionné est aujourd’hui aux commandes de Beit Yassin, diffusée sur la chaîne arabe télévisée Alghad (qui émet à partir du Caire). 
 
Salué par la critique, Hot Maroc, son premier roman, est paru en français il y a peu chez Actes Sud. Il y narre l’histoire de Rahhal, un antihéros incapable d’investir sa vie réelle, entre destin individuel et destin collectif. Sous couvert de pseudonymes, il défoule sa frustration sur le Net et se venge de la réussite des autres en proférant calomnies et propos haineux sur les journaux en ligne et les réseaux sociaux. Son talent diffamatoire et son pouvoir de nuisance sont récupérés par les services de sécurité, en vue d’influencer l’opinion publique. À qui profite le crime ? Avec un humour corrosif, le roman livre une satire de la société marocaine actuelle, une « comédie animale » dénonçant ces phénomènes numériques, véritables freins à la démocratie. Cette puissante fresque n’épargne rien ni personne. Elle se déploie à travers une langue riche de nuances et de registres. L’auteur brise ici l’image mythique figée de Marrakech et la révèle formidable territoire de fictions contemporaines.
 
AM : Tout d’abord, pouvez-vous nous dire comment vous occupez votre confinement ? 
Yassin Adnan : Je lis des œuvres qui s’accumulaient sur les étagères de ma bibliothèque par manque de temps. J’ai passé en revue mes publications Facebook sur mes déplacements, écrites pour la plupart dans des hôtels ou des aéroports, retrouvant ainsi l’atmosphère de mes voyages, de mes observations. J’envisage de les rassembler dans un livre. Je doute que l’on puisse voyager après cette crise avec la même facilité. C’est la prédiction noire d’un passionné du voyage. 
 
Qu’est-ce qui va changer pour l’humain ? 
Nous nous déplacions comme si la Terre et le ciel nous appartenaient. Avec cette distanciation physique, nous craindrons le corps des autres : ceux que l’on croise, les accolades et les poignées de main amicales, les baisers… Tous ces gestes suscitent désormais prudence et suspicion. Nos contacts avec l’autre seront changés, ils ne seront plus spontanés. L’humain est à l’origine de toutes les menaces, et nous croyons que la nature, que nous détruisons de manière systématique, persiste dans son impuissance. Les expressions de sa colère, à travers les tempêtes, les inondations, les tremblements de terre, les volcans et les ouragans, restent limitées dans le temps et l’espace. L’humain a élaboré des moyens de les affronter, de les négocier, parfois de les anticiper. Mais nous avons sous-estimé notre environnement, et nous devons mettre fin à nos actions arrogantes envers la nature, en tant qu’individus, États et sociétés. Je ne pense pas que nous reviendrons dans les bras de la nature avec confort et tranquillité, en éprouvant la même sécurité qu’avant. 
 
Dans Hot Maroc, votre personnage principal, incapable d’agir dans la vie réelle, se venge de ses frustrations en diffusant son venin dans le monde virtuel d’Internet. Qu’est-ce qui vous a intéressé ici ? 
Rahhal Laaouina est d’abord une victime. De son physique ingrat. Du milieu social pauvre dont il est issu. À l’école primaire, des enfants l’agressaient, l’humiliaient. Il a beaucoup souffert. L’arrivée d’Internet a été pour lui un moyen extraordinaire de défouler sa frustration et de prendre sa revanche. Il profère des propos haineux, des insultes et des calomnies en postant des commentaires sur différents médias en ligne et réseaux sociaux. J’insiste sur ce fait : c’est la vengeance d’une victime. Comme il est très lâche, il ne peut affronter les gens et leur parler ouvertement. Il a commencé par régler ses comptes dans ses rêves, puis en écrivant des injures et des diffamations sur le mur des WC au cours de sa scolarité – un lieu où les gens s’expriment avec malveillance et vulgarité sous couvert d’anonymat. J’ai choisi ce prénom, Rahhal, qui désigne un grand voyageur, car il navigue à travers le Net, le « royaume bleu » de Facebook, sans quitter son cybercafé. Et son nom, Laaouina, veut dire « petit œil ». On peut l’utiliser en dialecte marocain pour nommer un indicateur, une taupe. 
 
Ses propos médisants sur le Web sont la continuité de ceux écrits sur les murs des lieux publics…
Ces inscriptions – en général, des insultes, des règlements de compte – que l’on peut lire dans la rue, les lieux publics m’ont toujours intéressé. À l’école, les élèves injuriaient les professeurs les moins populaires (souvent les plus stricts, et les plus compétents aussi !) sur les murs des WC, ou sur les vitres poussiéreuses. C’était primordial pour moi de faire le pont entre la gravité de ces écrits et ceux présents aujourd’hui sur les médias électroniques et les réseaux sociaux. Ce pouvoir de nuisance n’a pas commencé avec l’avènement d’Internet. Mais aujourd’hui, ces phénomènes sont plus flagrants, accessibles à un public beaucoup plus important. 
 
La liberté d’expression qu’offre Internet est dans votre roman une liberté de diffamation. 
Absolument. C’est vrai que la Toile est un moyen pour s’exprimer librement. Un journaliste peut écrire sur Facebook ou sur un site ce qu’il ne peut pas dire dans les médias officiels. La société civile marocaine y mène des actions extraordinaires pour le développement, pour plus de démocratie, etc. Hélas, Internet permet aussi la liberté de diffamation, des gens empoisonnent la vie des autres à travers l’espace cybernétique. Plus grave encore, cela devient systématique, on manipule, on utilise ces « Rahhal » pour conditionner, falsifier l’opinion publique, intimider des militants, des voix libres. C’est devenu pesant sur la scène marocaine. 
 
Qui compose cette mafia électronique ? 
À qui profite cette impunité ? 
Ce phénomène est d’abord d’ordre psychique : une personne n’a pas pu se réaliser, elle en veut aux autres. Elle tente alors de détruire leur réussite, leur image à coups de mensonges. Et il y a la dimension sociale, leur récupération par des individus dans un but précis, pour leur propre compte. Je me demande en effet : qui exploite ces médisants ? Nous avons bénéficié d’une impunité totale au niveau électronique. Et comme l’appétit vient en mangeant, des gens mal intentionnés publient des informations, des photos et des vidéos privées, intimes, de célébrités, sans leur consentement. Ainsi, ils ont établi un véritable business en faisant du chantage. Au Maroc, des journalistes, des chanteuses, des hommes d’affaires, des policiers sont poursuivis dans l’affaire « Hamza mon BB » [les gestionnaires de ces comptes Facebook, Instagram et Snapchat publiaient des données personnelles de célébrités et leur faisaient du chantage, ndlr]. 
 
Ces délateurs anonymes ont-ils un important pouvoir d’influence au Maroc ? 
Oui, et mon roman témoigne de ces formes de manipulation. Des gens sont lynchés publiquement dans tel ou tel journal, simplement parce qu’ils ont fait une déclaration qui dérange. Mais on a le droit de s’exprimer, on a même le droit à l’erreur ! On ne peut pas punir les personnes ainsi, de manière arbitraire. Au lieu de débattre sérieusement et publiquement avec un opposant, on préfère le neutraliser en portant atteinte à sa vie privée. Nous ne méritons pas ça. Nous sommes un peuple dynamique, très attaché à la liberté. On dit que le Maroc fait l’exception dans la région, mais ce n’est pas avec ces méthodes-là que l’on va le rester. 
 
Le roman fait une critique féroce des médias, avec Hot Maroc, où officie Rahhal, et ses méthodes racoleuses : diffusion de calomnies, de fake news, de scoops mensongers, le tout écrit dans une langue pétrie de fautes d’orthographe et de grammaire… 
Il faut réinvestir le métier de journaliste, le professionnalisme, ne pas le détruire au profit de la médiocrité. J’ai produit et animé pendant treize ans l’émission culturelle Macharif sur Al Aoula, la première chaîne de télévision publique du pays. Malgré tout ce que l’on reprochait à cette chaîne, je l’ai toujours défendue pour sa tolérance, mon programme disposait d’un ton libre. Nous devons aller davantage dans cette direction positive. Le Maroc vit un tournant décisif. Dans l’actuelle pandémie du nouveau coronavirus, les journaux télévisés font la chasse aux fake news et les déconstruisent. Les autorités ont compris le danger qu’elles représentent. Via leurs chaînes YouTube, des ignorants sans formation ni culture, mais avec un certain following, balancent de fausses informations nocives, comme « le virus n’existe pas », « ce n’est pas nécessaire de se confiner »… Ils influencent l’opinion publique, récoltent un nombre impressionnant de vues. Ils sont prêts à dire n’importe quoi pour gagner des followers. Il ne faut jamais s’arranger avec les faiseurs de bêtise. Ce serait une grande erreur d’avancer avec la stupidité à nos côtés. Après cette crise du Covid-19, les choses doivent changer. 
 
Vous racontez le désintérêt du peuple pour la politique, et les alliances incohérentes entre les partis opposants. 
Je faisais partie de la gauche et nous débattions sur le concept d’individu, de la nation, de l’État, de la démocratie, sur les modèles de sociétés, les choix idéologiques… La politique était basée sur des idées, des pensées, une vision de la société. Il y avait les libéraux, les sociaux-démocrates, les communistes, les progressistes, les conservateurs, les religieux… Aujourd’hui, on observe des techniciens de la politique, très carriéristes, qui assument leur désengagement et se fichent des grands débats. Ils sont prêts à changer de parti comme ils changent de veste. Quand ils rencontrent leurs opposants, faute d’idées, ils se contentent d’insultes. C’est pour cela que j’ai écrit cette comédie animale.
 
Votre narrateur écrit : « Ce peuple attaché à son analphabétisme politique. » 
Nous avons perdu l’âme, le sens de la politique. Nous avons tué sa noblesse. Les gens pensent que les politiciens sont des opportunistes. Ils vont en profiter lors de la campagne pour obtenir une contrepartie à leur soutien. On ne parle pas de politique mais d’opportunités, pas de parti mais de contrepartie financière en échange d’une voix électorale. Je connais des citoyens qui votent pour des partis dont ils ignorent le nom. Alors que les Marocains sont intelligents, ils demandent le progrès, des projets sérieux. Aujourd’hui, chaque branche est représentée au sein du gouvernement : islamistes, libéraux, communistes, socialistes… Parce que tout le monde veut sa place, justement. Chacun gouverne avec l’autre sans problème. Personne n’incarne l’opposition. 
 
Vous inscrivez votre récit dans une profondeur historique, en évoquant le passé millénaire de Marrakech, l’exode rural causé par la sécheresse dans les années 1980… 
Le romancier est aussi un peu historien. Quand je lis Dostoïevski, j’apprends beaucoup sur les bouleversements de la Russie au XIXe siècle. De même sur l’Égypte, avec l’œuvre de Naguib Mahfouz : j’avais le sentiment de connaître par cœur l’ancienne médina du Caire ! J’ai essayé d’être proche de mon personnage principal, qui vit des années 1970 jusqu’à aujourd’hui en traversant les époques. Rahhal est mon contemporain. Son époque est aussi la mienne. Pour donner de la crédibilité au récit, j’ai dû livrer ma version de l’histoire. « L’histoire est écrite par les vainqueurs », disait Robert Brasillach. Le roman est sans doute écrit par les vaincus. 
Vous montrez les différents visages de votre ville, des bidonvilles aux nouveaux quartiers. 
Marrakech est une ville d’écriture. Une muse pour les romanciers. Elle est multiple, il y a plusieurs villes en elle. En tant que fils de la ville, je parle de la médina mais aussi de ces quartiers que le touriste ne connaît pas : le bidonville d’Aïn Itti, où Rahhal a grandi, et Massira, ces nouveaux quartiers tous identiques où vit la petite bourgeoisie. Ces autres facettes de Marrakech lui restituent sa complexité, sa dimension plurielle. Notre ville a été réduite à son image mythique. Même si je travaille au Caire, j’effectue la navette pour rentrer chez moi. C’est une ville gaie, chaleureuse, je m’y sens très bien, elle m’inspire. L’abattage de ses arbres me chagrine beaucoup. Alors qu’elle a toujours été la cité-jardin. On y recense 30 espaces verts. Datant du XIIe siècle, les jardins de l’Agdal et de la Ménara sont les plus anciens du monde arabe aujourd’hui, ceux d’Égypte et de Damas ayant été détruits. Et l’hôtel de la Mamounia était à l’origine un jardin du XVIIIe siècle. 
 
Pourquoi ce recours aux animaux pour caractériser et nommer vos personnages ? 
Le ton du roman est également très ironique. 
Pour construire mes personnages, tant dans leurs traits physiques que psychologiques, j’ai pensé aux bêtes. L’animal m’a aidé à comprendre l’humain. J’ai pris cet ingrédient de ma cuisine d’écrivain et je l’ai prêté à mon antihéros, qui assimile chaque personne à un animal. De même que les partis politiques ont adopté des symboles animaliers (« la Pieuvre », « la Chamelle »), qui donnent cette comédie animale. Les Marrakchis sont connus pour leur sens de l’humour. Ils aiment faire des blagues, utiliser des métaphores. Je vis dans un jardin extraordinaire de l’oralité, une ville de conteurs, de poètes. Ce n’est pas un hasard si la place Jemaa el-Fna est classée patrimoine oral et immatériel de l’Unesco. En tant que produit local, mon roman se devait d’être imprégné d’humour, une marque déposée marrakchie !
 
Vous faites d’ailleurs appel à différents registres de la langue arabe.
Je me suis inspiré de cette oralité. Et de cette richesse, cette pluralité : l’arabe classique, standard, coranique, littéraire, poétique, le dialecte marocain, le marrakchi pur aussi… La traductrice d’Actes Sud, France Meyer, connaît très bien le Maroc, et elle a eu son bac au lycée français Victor Hugo, à Marrakech. J’étais très satisfait du résultat, elle a parfaitement saisi et retranscrit toutes les nuances.
 
Qu’est-ce qui vous a éveillé à la littérature ? 
Mon père était instituteur. C’est grâce à sa bibliothèque que nous avons pris goût à la lecture, mon frère jumeau, Taha, et moi, dès l’école primaire. Taha est d’ailleurs écrivain, poète et dramaturge, à Bruxelles, en Belgique. Le livre le plus marquant de notre enfance a été Les Mille et Une Nuits, écrit dans une langue arabe très ordinaire, facile, accessible. Une oralité faisant écho à celle des conteurs de Jemaa el-Fna, qui puisaient dans ces histoires, les racontaient différemment pour faire rire l’audience… Quel voyage extraordinaire ! Je n’ai cessé de lire depuis. De toute façon, la lecture est devenue mon métier. Je reçois des écrivains dans mes émissions culturelles depuis plus d’une décennie. Je me sens très chanceux d’avoir un métier aussi extraordinaire que celui de la lecture. ■